Bibliothécaire : entrepreneur à multiples talents

Par Aimée Abra Tenu, coordinatrice de projet pour l’Association Sainte-Thérèse de l’Enfant Jésus (STEJ), à Lomé (Togo)

Dans la rue. Installés sur une natte, un groupe d’enfants suit la lecture d’un album par une animatrice.

Quel est le bibliothécaire du futur ? Bien des pistes apparaissent dans cet entretien avec Aimée Abra Tenu, responsable d’une bibliothèque associative d’Agoé Nyivé, un quartier de Lomé (Togo) : quelqu’un de passionné par la lecture et par son métier – et non arrivé par hasard à son poste. Quelqu’un qui s’occupe des multiples aspects du travail ou les partage avec une équipe – et n’est pas limité à l’exécution d’une tâche. Quelqu’un qui cherche des soutiens financiers – et n’attend pas que tout arrive des autorités. Quelqu’un qui travaille avec des partenaires extérieurs – et ne reste pas isolé. Quelqu’un qui fait connaître autour de lui l’importance de la bibliothèque – et ne se contente pas de l’indifférence générale. Quelqu’un qui transmet à ses collègues ce qu’il a eu la chance d’apprendre – et ne le garde pas pour lui. Quelqu’un qui aime aller à la rencontre des gens, et qui fait preuve, en somme, d’esprit d’initiative et de créativité… Comme beaucoup de bibliothécaires africains – du passé et du présent – l’ont compris, nous sommes loin du « gardien de livres » !

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Aimée Abra Tenu, j’ai 23 ans, je suis la quatrième d’une famille de six enfants. Mon père est entrepreneur dans les constructions et bâtiments et ma mère est commerçante de friperie. Je porte le projet de l’Association Sainte Thérèse de l’Enfant Jésus (STEJ) depuis le 1er octobre 2000. J’avais alors quatorze ans  ;je constatais les problèmes liés à l’éducation de mes camarades, à Agoè Nyivé, mon quartier natal, où il n’existait ni centre culturel ni bibliothèque. J’occupe le poste de coordinatrice de projet. Je vis et je travaille à Agoè Nyivé. Je suis actuellement en France pour finir mes études. Je suis passionnée par le journalisme et les métiers liés à la solidarité internationale.

Y a-t-il une action, un événement, un livre ou une personne qui vous a tout particulièrement marqué ?

Dès 1999, j’ai travaillé avec les enfants grâce au programme de l’Unicef Togo et Plan Togo sur la promotion des droits de l’enfant. J’intervenais en tant qu’animatrice radio pour une émission jeunesse « À nous l’avenir ». J’avais donc l’occasion d’accueillir une vingtaine d’enfants par semaine qui témoignaient et partageaient leurs vécus. Beaucoup de leurs histoires m’ont atteinte, touchée... Au fond de moi naissait un projet pour eux... Je me souviens d’avoir préparé à cette époque-là la première maquette du journal pour l’expression des enfants du Togo qui est aujourd’hui le projet Kido’s Mag de STEJ.

Comment percevez-vous le monde du livre et de la lecture ? Hier ? Aujourd’hui ?

C’est une grande question, car, moi-même, je n’ai pas lu quand j’étais plus jeune, sauf un peu le magazine Planète Jeune dont j’attendais le numéro suivant, surtout pour les posters... Et ce monde du livre est inconnu pour la majorité des jeunes. La lecture que nous connaissons reste encore scolaire. Cependant, aujourd’hui, je pense que, grâce à la bibliothèque de STEJ, Agoè Nyivé est une banlieue plus épanouie que les autres (une centaine !) qui constituent Lomé, comme c’est aussi le cas des quartiers d’Agbalépédo, Baguida, etc., où sont installées des bibliothèques de lecture publique, même si je trouve qu’elles manquent d’animations pour les faire vivre. Il ne faut pas se cacher la vérité : beaucoup reste à faire pour faire découvrir la lecture-plaisir auprès de la population.

Comment vous inscrivez-vous dans ce monde ?

En tant que promotrice des bibliothèques jeunesse dans mon pays.

Comment est née l’idée de créer une bibliothèque ?

En 2000, à l’approche de la rentrée scolaire – j’étais inscrite en classe de 3e –, je m’amusais avec mes copines et l’une d’entre elles a dit qu’elle n’irait pas à l’école cette année-là car son père affirmait n’avoir pas d’argent pour ça. La toute première idée qui m’est venue à l’esprit pour l’aider, ce fut de doubler ma liste de fournitures scolaires – en comptant sur la caution de mes sœurs pour la faire passer auprès de mes parents. Ça a marché mais, le lendemain, la maman de ma copine est venue remercier mes parents… Je n’ai donc pas pu cacher mon action. Mes parents m’ont encouragée à créer une association, car d’autres bonnes volontés pourraient s’investir à mes côtés et soutenir plus d’enfants. Nos premières actions ont été en faveur de douze enfants défavorisés. Très vite, grâce au bouche à oreille, les animations socioculturelles et éducatives organisées avec les enfants (cours de soutien scolaire, danses, cantates, sketchs, etc.) ont fait le tour du quartier et des parents démunis sont venus présenter leurs enfants… Nous les accueillions après enquête à l’aide d’une fiche d’identification. J’ai réalisé toutes ces activités de 2000 à 2001 avec l’aide de quatre filles de ma classe. Elles n’ont pas continué avec moi, certaines à cause du nom que porte le projet. Aujourd’hui, nous sommes trois permanents à gérer la Bibliothèque, assistés par plusieurs volontaires, togolais comme européens.

Et en pratique, comment avez-vous réussi à monter un tel projet ?

La maison de quartier fut le premier projet de STEJ. Jusqu’en 2005, date à laquelle est né le projet d’une bibliothèque, elle proposait seulement des animations socioculturelles et éducatives. Le projet de bibliothèque s’est réalisé avec le concours de l’ambassade des États-Unis et du SCAC, Service de coopération et d’action culturelle de l’ambassade de France (en lien avec le Projet de lecture publique). Nous avons soumis une demande de construction de salle d’animation et de bibliothèque au programme Self Help des Etats-Unis. Il nous fallait apporter comme contribution 25% du budget total ; nous avons mis deux ans pour rassembler cette somme auprès du Rotary Club Lomé Arc-en-ciel, de l’association Essor et de la Mairie de Bourgtheroulde en Seine-Maritime (France). C’est en recherchant ce financement que nous sommes tombés sur le Service de coopération et d’action culturelle de l’Ambassade de France (SCAC) : il pouvait, à la fin des travaux, aménager notre bibliothèque. Ça tombait très bien ! Dans le contrat passé avec le SCAC, était aussi prévue une formation pour la personne qui assurerait la fonction de bibliothécaire. L’installation a été réalisée grâce à ce que cette personne avait appris au Centre culturel français de Lomé : nous avons changé et adapté notre classement en fonction des livres et des étagères. Les premiers fonds, essentiellement pour les adultes, ont été fournis par l’association Essor et aussi quelques dons des amis... Le SCAC a apporté les premiers fonds jeunesse, tout neufs ! Nous étions très contents.

Comment avez-vous acquis les livres?

Par la suite, dans la même année, nous avons rencontré Biblionef, à Paris, qui nous a dotés de 2 000 livres pour la jeunesse... La librairie Star de Lomé nous laisse les invendus de ses revues et magazines, plus quelques petits dons de temps à autre. Nous avons reçu trois dotations de livres grâce au Projet de lecture publique avant que ce projet ne prenne fin. Au total, cela fait 4 000 livres pour notre bibliothèque depuis son ouverture en novembre 2007.

Les avez-vous triés ?

Oui, il faut beaucoup trier quand on reçoit des dons, si on n’a pas eu l’occasion de sélectionner en amont.

Comment comptez-vous renouveler le fonds ?

Nous sommes encore en partenariat avec Biblionef pour de futures dotations, si possible régulières... Le SCAC accepte de financer les frais de transport et la réception pour qu’on ne paye pas les taxes. Nous comptons entrer en partenariat avec les éditeurs européens d’une part, et trouver des financements pour l’achat de livres africains, d’autre part.

Comment les bibliothécaires ont-ils été formés ?

En fonction des occasions…  J’ai transmis à mes collègues ce que j’avais appris lors de la semaine de stage sur la littérature jeunesse organisée au Centre culturel français avec la Joie par les livres. Il y a aussi eu la semaine de recyclage avec Madame Bard, documentaliste en mission chez nous, envoyée par AGIR ABCD. Enfin, les deux bibliothécaires sont animateurs socioculturels de profession, ce qui est avantageux pour les animations et l’accueil des jeunes.

Avez-vous des liens avec d’autres bibliothèques ?

Pas vraiment. Le réseau du Projet de lecture publique ne fonctionne plus, par manque de financement (le SCAC en était le bailleur). Il faut noter que beaucoup d’efforts restent à faire par les pouvoirs publics du pays pour redynamiser le réseau. En attendant un financement, certaines rencontres peuvent nous faire du bien avec l’association des bibliothèques du réseau PLP... De notre côté, nous invitons les bibliothèques de Lomé de temps en temps, lors de nos manifestations. Malheureusement, beaucoup ne répondent pas. Si vous me demandez pourquoi, je vous répondrai : par manque de volonté tout simplement. Nous offrons également la possibilité aux autres bibliothécaires de venir en stage de formation chez nous et nous accueillons des stagiaires français depuis deux années dans le cadre de leurs études en littérature de jeunesse ou bibliothéconomie.

Avez-vous des ordinateurs à la bibliothèque ? Internet ? Quelles utilisations ?

Oui, nous disposons d’une salle informatique équipée de quatre ordinateurs depuis deux ans, qui s’est étoffée cette année de six ordinateurs supplémentaires. Depuis 2009, les abonnés de la bibliothèque ont accès gratuitement à Internet une heure par semaine mais notre salle informatique n’est pas un cybercafé ouvert à tous les publics ! Des cours d’initiation à l’informatique sont régulièrement organisés, ainsi que des sessions de jeux interactifs comme Toboclic et Mobiclic. Nous avons installé également Encarta junior et d’autres encyclopédies pour les recherches.

Quelle publicité faîtes-vous pour faire connaître la bibliothèque ?

Beaucoup ! Je profite du canal de Radio Nostalgie, devenue La Légende FM, où je travaille en tant qu’animatrice. Nous imprimons beaucoup de flyers, nous organisons des journées portes ouvertes, des rencontres avec les écoles...
J’aimerais d’ailleurs faire partager notre petite expérience. La première publicité, c’est d’être un bon bibliothécaire pour jeunesse. Ça veut dire, tout d’abord, être passionné par les animations avec les jeunes et aimer aller à la rencontre des gens. À cela doit forcément s’ajouter un esprit d’initiative et créatif pour faire vivre sa bibliothèque – de la décoration à l’accueil… Et sans budget, on y arrive aussi ! Mais pour payer l’électricité, il faut des fonds qu’un bon bibliothécaire doit aller chercher en organisant des semaines culturelles, des ventes de charité, des journées portes ouvertes auxquelles il faut inviter les parents un peu nantis qui peuvent mettre la main à la poche, inviter les écoles, inviter sans cesse les officiels même s’ils ne répondent pas… Une bibliothèque jeunesse peut également organiser des kermesses, des jeux, des soirées cinéma (même avec une télévision !), des activités sportives, des ateliers manuels… Une bibliothèque jeunesse en Afrique, dans un quartier démuni, doit impérativement être une maison de quartier pour pouvoir vivre… Grâce à ces nombreuses activités qui n’ont pas de lien direct avec le livre, nous réussissons à faire connaître la lecture plaisir aux enfants, car, au détour de ces animations, nous prenons le temps de leur faire visiter notre bibliothèque, jolie, propre et bien rangée –quelques minutes d’animation autour d’un album ou d’un conte suffisent à les faire revenir…

Travaillez-vous avec les écoles ?

Associer les écoles, c’est très important dans la mesure où les enseignants représentent le savoir et la culture. Sachant qu’en dehors du manuel scolaire, les enfants n’ont pas accès à d’autres lectures, nous devons alors prendre le relais en leur apportant un panier toutes les deux semaines… Contre une petite somme, les écoles privées ont les moyens de participer. Pour celles qui restent réticentes, il faut trouver le moyen de les associer au projet, en leur offrant, une heure par mois, la possibilité de visiter et même de travailler dans la bibliothèque, ou bien en proposant aux enseignants de leur prêter dictionnaires et encyclopédies, ou un abonnement à Internet.

Quelles difficultés rencontrez-vous ?

Parmi les difficultés à souligner, il faut mentionner le manque d’ouverture d’esprit des parents, des enseignants et des décideurs : nous sommes souvent bloqués parce que nous n’avons pas le soutien de tous les acteurs pour la réussite de nos actions.
Mais nos plus grosses difficultés sont d’ordre financier. Ni la commune ni la préfecture de Lomé ne disposent de budget pour nous soutenir, ne serait-ce que les frais de fonctionnement. Pourtant, il ne faut pas laisser mourir les projets… Il existe toujours des partenaires possibles mais il faut d’abord montrer ce que nous sommes capables de faire. Et s’ils ne viennent toujours pas, malgré nos efforts, la bibliothèque est avant tout notre projet, alors il faut inventer des idées pour atteindre l’autofinancement. Nous n’avons pas encore réussi cette étape mais c’est en voie d’être réalisé !

Quels sont vos projets, vos envies, vos rêves ?

Au sein de STEJ, nous avons un programme qui nous permettra dans les années à venir d’installer des bibliothèques jeunesse dans les quartiers avec, bien sûr, l’aide et l’implication des communautés bénéficiaires. Nous avons déjà l’accord de plusieurs chefs qui acceptent donner le terrain à bâtir (Toglékopé, Kégué, Adidogomé, Gapé, Kouvé...). Mes envies ?... Continuer à occuper mon temps libre avec « la bibliothèque de maison à maison » : chaque soir, munis d’un panier de livres, nous passons de maison en maison avec l’équipe de STEJ pour lire et raconter des histoires aux enfants... Quant à mes rêves, j’adore voir briller une étincelle dans les yeux attentifs des enfants qui suivent nos animations. Un dernier rêve ? Je souhaiterais vivement que le Ministère en charge de la Culture puisse travailler avec les différents partenaires. Étant donné que les interlocuteurs existent, il suffit de vouloir réaliser des projets, et surtout de les suivre !


Propos recueillis par Viviana Quiñones.


Pour aller plus loin

Actions et partenariats

Exemples d’animations proposés par STEJ

  • accueil de classes à la bibliothèque (tous les jeudis pour les activités, ateliers, etc.)
  • bibliothèque de rue, bibliothèque de maison à maison
  • concours, célébration de Lire en fête, de la francophonie…
  • ateliers de lecture et d’écriture, soirée conte, lecture d’album, histoires et comptines de chez nous...
  • petits goûters, fêtes, kermesses, chasse aux trésors, jeux en plein air, etc.

Les partenaires de STEJ Togo