Dans ce monde, les livres qui interrogent

Le questionnement comme source de ma créativité

Par Fadi Adleh, auteur et illustrateur
Traduit par Samar Abou-Zeid

Portrait de Fadi Adleh avec un polo vert.

Le talent de Fadi Adleh explose dans ses créations : qu’il soit l’auteur des textes et des images, ou que ses illustrations accompagnent les écrits des autres, on reconnaît sa patte dans les moindres détails. D’où l’idée d’en savoir plus sur ce jeune artiste, déjà confirmé, qui apporte une vision et une sensibilité différentes à la littérature jeunesse dans le monde arabe et l’entraîne au-delà de ses frontières habituelles...

Dans ce monde, il y a les livres motivés par une question, les livres qui cherchent une réponse et ceux qui présentent des idées reçues qui vont de soi. Cette classification pourrait sembler éloignée de la réalité, les livres obéissant, comme les gens, aux lois de la relativité : il suffit de se souvenir de la célèbre citation de Shakespeare « être ou ne pas être » et comment elle s’est transformée en idée reçue. Je préfère les livres qui sont motivés par une question, tant comme lecteur que comme créateur de livres.

Mes premières recherches aux Beaux-Arts de Damas

De la fausse opposition entre la peinture et l’illustration

Quand j’étudiais la peinture à l’Académie des beaux-arts de Damas, j’ai fait mes premiers essais dans l’illustration de livres. Je me souviens que mes amis et collègues avaient déploré cette orientation et m’avaient conseillé de me concentrer sur la peinture, l’illustration faisant partie (jusqu’à ce jour) de la catégorie des « arts appliqués » alors que nous, qui avions un niveau « supérieur », nous étions les artistes de l’avenir. Cette partition injuste m’a longuement préoccupé en ce temps-là, et je me suis adressé à un artiste syrien, Nazir Naba’a, dont je savais qu’il avait, dans sa pratique, fait le lien entre les peintures et les livres, et qui m’a répondu en dialecte damascène : « Mon petit, une bonne illustration est une bonne toile, et une mauvaise toile est une mauvaise illustration ». Cette réponse était une question larvée : la forme n’avait pas d’importance en soi ; elle n’était pas un critère du bon ou du mauvais ; et définir les composantes de l’illustration ou de la peinture ne dépassait pas le cadre des connaissances de base que les créateurs ont de l’un ou l’autre genre.

De la quête de la « bonne forme » à la définition de la « qualité de l’œuvre »

Mais à partir de cette constatation a surgi la question des critères de qualité. En ce temps-là, notre principal souci « artistique », à nous autres « grands » artistes, était d’atteindre la maîtrise technique ou, comme on nous disait, « notre propre style » d’utilisation des techniques de la peinture, la forme « originale » dans laquelle personne ne nous avait précédés. Mais si nous appliquions ce point de vue à  la peinture, alors, la technique, l’identité visuelle et l’originalité seraient éliminées comme critères essentiels de la qualité. Ma conviction est que la forme, qui a un lien organique avec le contenu intellectuel, peut être une « bonne forme », mais que la qualité de l’œuvre en tant que telle se fonde sur divers éléments : la « bonne forme » en est un, d’autres peuvent n’avoir aucun lien avec le processus de création, comme la réception de l’œuvre par le public.

Le rapport texte-image dans mes albums

Quand je suis illustrateur

Traditionnellement, le texte est premier dans un livre, et même quand les illustrations précèdent les mots, l’illustrateur est obligé de se plier au contexte des idées qui vont s’exprimer à travers ces mots. Nous retrouvons cela dans le verbe latin « illustrare » qui a donné « illustration », et qui signifie mettre en lumière quelque chose qui existe déjà. Nous voyons cela même dans les livres où le rôle de l’illustration est devenu équivalent à celui du texte ou l’a dépassé, comme dans l’œuvre de l’avant-garde russe. Lorsqu’on me propose un nouveau texte à illustrer, ma condition pour accepter est de sentir que je peux interagir avec le texte, que je vais y trouver ma propre histoire que je pourrai raconter dans mes illustrations. Dans la vie réelle, poser cette condition semble être un luxe extrême, la littérature de jeunesse arabe « traversant une crise » comme on l'entend dire si souvent. Sans compter que, même dans le cas d’un bon texte, je n’en suis pas forcément le bon illustrateur. Mais il y a une marge de souplesse dans mon travail. Souvent, j’arrive à trouver, dans le texte, un fil que je transforme en illustration, j’y ajoute des éléments, j’en gonfle des événements, j’essaie de contredire les points qui ne m’attirent pas dans le texte. Évidemment, dans certains cas, c’est un échec.

Quand je suis aussi auteur

Les choses sont différentes lorsque je suis auteur et illustrateur en même temps, je ne peux alors pas déterminer ce qui précède, les idées n’étant ni des images ni des mots mais un chaos qui donne naissance aux deux presque simultanément. La condition d’interaction avec le texte est inutile. Les modes de travail changent, le texte et les illustrations deviennent des traductions premières des idées, et cette incarnation matérielle influe en retour sur les idées, transformant, éliminant et élaguant tout ce qui n'était qu'idées tourbillonnantes et imprécises. D’un autre côté, il y a nécessité de classer les idées et de choisir la forme qui se prête à leur traduction en mots ou en images. Cette opération dépend entièrement de la forme de la relation entre texte et images, et c’est quelque chose qui diffère selon chaque projet de livre.

Quelques remarques sur le livre dans le Monde arabe

Un genre vivant

Je voudrais faire miens les mots d’un blogueur qui, commentant le recul du livre comme media du mot et de la pensée, estime qu’il ne fait aucun doute que de nombreux nouveaux medias, surtout Internet, ont remplacé le livre sur le plan du support, et décrit comment la peinture de portraits a été considérablement réduite après l’invention de la photographie. Mais il ajoute ironiquement qu’il n’y a aucune crainte que le livre disparaisse, car les textes sacrés le préserveront vivant dans les temples !

L’heure des grandes explorations

Le livre est peut-être mondialement en recul, mais il est en plein essor – surtout le livre de jeunesse – dans la partie du monde où je vis, tout simplement parce qu’il n’y était pas présent avant. Quand je parle du livre, je ne pense pas à sa diffusion ou à la qualité de son contenu, mais à l’industrie du livre. Alors que l’expérience de Dar al-fata al-arabi 1 était unique dans les années soixante-dix et quatre-vingts, nous trouvons aujourd’hui dans tout le monde arabe des éditeurs qui se font concurrence pour ouvrir de nouveaux horizons. C’est pourquoi les possibilités sont encore intactes pour nous qui travaillons dans ce domaine. Je ne pense pas que ma rencontre avec Nadine [Touma] et l’expérience de Dar Onboz aient été une coïncidence. On pourrait comparer la situation à celle de l’époque des grandes découvertes européennes : toutes les voiles sont levées, chacun veut planter son drapeau sur une terre nouvelle, et les chances de rencontres en pleine mer augmentent lorsque le but est le même.

Le mot de la fin

Tout nouveau projet de livre commence par des points d’interrogation – qualité du papier, format, couleur ou noir et blanc... Les réponses viennent à mesure de l’évolution du projet, l’identité visuelle, la calligraphie, pour arriver à l’inéluctable fin : le livre lui-même, qui vit indépendamment de ses créateurs, son existence « va de soi », car « les manuscrits ne brûlent pas » comme le dit Boulgakoff 2. De ce point de vue, le livre semble être un genre vivant qui n’a pas encore été classé, et ma mission semble être de pénétrer les détails de sa vie secrète parmi nous !


Propos recueillis par Hasmig Chahinian

Notes et références

  • 1 NDLR : première maison d’édition jeunesse du monde arabe, fondée à Beyrouth en 1974.
  • 2 NDLR : citation extraite de Le Maître et Marguerite.

Pour aller plus loin

Biographie

Entre 1998 et 2005, Fadi Adleh a étudié à la Faculté des Beaux-arts de l’Université de Damas, et a obtenu un diplôme en peinture à l’huile. Il avait commencé, en deuxième année, à expérimenter l’illustration de livres avec le soutien et sous la supervision de l’artiste syrienne Loujayna al-Assil. Fadi Adleh a participé à un atelier sur « les illustrations des livres jeunesse » qu’elle avait organisé en collaboration avec l’artiste allemande Christiane Piper au Goethe-Institut de Damas en 2002, puis, en 2004, à un atelier organisé par l’Unesco à Beyrouth sur le livre jeunesse dans le monde arabe. Cet atelier rassemblait des illustrateurs, des auteurs et des éditeurs de différents pays arabes. La section illustration de l’atelier était supervisée par l’artiste égyptien Ihab Chaker. L’année suivante, Fadi Adleh a participé à l’atelier d’illustration de livres jeunesse organisé par la Biennale de Bratislava, sous la direction de l’artiste slovaque Ducan Kalay.

Fadi Adleh a commencé à travailler comme illustrateur dans les revues « Ahmad » et « Touta-Touta » publiées mensuellement par Dar al-Hadaeq à Beyrouth, et continue à y publier occasionnellement des illustrations et des textes. En 2004, il a travaillé avec la Direction de la culture de l’enfant au ministère de la Culture en Syrie, et en 2007, a commencé à collaborer avec Dar Onboz à Beyrouth.

Bibliographie

Comme illustrateur :

  • [Les Deux amis]الصديقان  - Khalil Bitar, ministère de la Culture syrien, 2006
  • [Sept et 7سبعة و ٧ - Nadine Touma, Dar Onboz, 2008
  • [La Jarre de Lalجرة لال - Nabiha Mhaidli, Dar al-Hadaeq, 2009
  • [Le Marchand et le perroquetالتاجر و الببغاء - Nabiha Mehaydli, Dar al-Hadaeq, 2009
  • [Comptinesعدّيّات - collectif, Najla Jreissati Khoury, Dar Onboz, 2009

Comme illustrateur et auteur :

  • [Dans ce mondeفي هذا العالم - Dar Onboz, 2008
  • Flip Beirut  flipبيروت  - collectif, Dar Onboz, 2008