Entre ici et ailleurs

éditer à La Réunion

Par Claudine Serre, éditrice chez Océan Editions

Portrait de Claudine Serre sur fond coloré. Elle porte une robe noire à bretelles et un collier.

Horizon, métissage, voyage : ces quelques mots disent tout de la ligne éditoriale poursuivie, depuis maintenant cinq ans, par l’éditrice Claudine Serre chez Océan Editions – une personnalité ouverte et généreuse qui participe de la vitalité et de la créativité de l’édition de jeunesse réunionnaise.
Deux ans après la publication du dossier « L’océan Indien et le livre de jeunesse » (Takam Tikou, n°14), retour sur les avancées spectaculaires de l’édition jeunesse à La Réunion et confirmation des grandes tendances éditoriales : promotion d’auteurs et illustrateurs locaux, création de nouvelles collections, visibilité accrue sur les Salons à la Réunion et à l’étranger, meilleure structuration du secteur, entre autres...

Claudine Serre, qui êtes-vous ?

Très jeune, les livres m’ont ouvert le monde et m’ont permis de m’évader de ma Lorraine natale. Ils m’ont donné le goût de l’ailleurs et de l’autre. Les livres me sont nécessaires, comme les voyages.

Après un cocktail d’études d’espagnol, de communication et d’édition (avec l’Asfored, l’organisme de formation du Syndicat national de l’édition), j’ai commencé dans l’édition à Paris. J’ai exercé différents métiers, de la fabrication à la presse, soit chez des éditeurs importants comme Fleurus, soit pour de petits éditeurs avant-gardistes comme Artefact, spécialisé en bande dessinée (notamment italienne et américaine), ce qui m’a conduite à devenir, en 1985-1986, agent d’illustrateurs italiens.

Puis, changement de cap avec un poste de relations publiques Europe dans un grand groupe textile, pour ensuite travailler dans des agences de communication/ marketing opérationnel... Et enfin, depuis cinq ans, retour à ma passion, l’édition, chez Océan Éditions, à La Réunion. Mon besoin d’ailleurs et de livres est enfin assouvi !

Y a-t-il une action, un événement, un livre ou une personne qui vous a tout particulièrement marquée ?

Difficile de répondre à cette question, car chaque livre et chaque rencontre ont leur importance. Si je ne devais retenir qu’un livre, lu à l’adolescence, je dirais sans conteste Sur le fil du rasoir de Somerset Maugham. Ce récit initiatique, ce parcours de vie singulier, m’a ouvert les yeux sur le monde des possibles, moi qui rêvais de vivre plusieurs vies !

Parmi les rencontres importantes, une femme et un homme :

  • Joëlle Ecormier, le premier auteur d’Océan Jeunesse avec laquelle j’ouvre peu à peu toutes les « portes » : jeunesse, ado, adulte... Une belle relation de connivence personnelle et d’aventure professionnelle.
  • Thierry Magnier, lors du Salon du livre de jeunesse de La Réunion, alors qu’Océan Jeunesse n’avait que quatre titres... Je me sentais toute petite face à lui mais il m’a vraiment encouragée à continuer, et m’a donné quelques forts bons conseils ; je l’en remercie encore.

Comment percevez-vous le monde du livre et de la lecture ? Hier ? Aujourd’hui ?

L’amour du livre traverse les temps... Quand on est lecteur, on le reste. Les différences sont plus de l’ordre du marketing et du technologique. Maintenant, les livres traitent absolument de tous les sujets, ils sont de plus en plus segmentés en âge pour une offre grandissante. Les frontières sont tombées, les auteurs  sont plus facilement traduits dans d’autres pays. Avec le livre numérique, en touchant d’autres publics, on va multiplier les chances de lecture – du moins, je l’espère, c’est mon côté optimiste !

Comment vous inscrivez-vous dans ce monde ?

Curieuse par nature, j’aime aller à la rencontre de l’autre, des autres, d’autres modes de vie, d’autres sociétés... Vivre à La Réunion me va parfaitement, on est au carrefour des mondes : Asie, Afrique, Europe, Australie... Mais professionnellement, ce que j’aime par dessus tout, c’est permettre à un auteur ou à un illustrateur de s’exprimer, pour transmettre sa vision du monde et de la vie. Je suis un relais, et je prends plaisir à accompagner chacun et chacune ; le partage est important.

Comment choisissez-vous vos projets, vos auteurs et illustrateurs ?

Être éditrice, c’est être subjective et j’en profite, c’est un luxe ! Je fonctionne beaucoup au coup de cœur, avec une préférence pour les textes à deux niveaux de lecture, pour le plaisir des enfants et des parents ; des textes qui peuvent être des sujets de discussion en famille, qui créent le lien. Choisir un illustrateur, c’est trouver le complément direct du texte, avec un univers fort, correspondant à l’auteur. Là aussi, pas de frontières ni de barrières de langue, tout est permis : une auteur réunionnaise avec un illustrateur russe, un orléanais avec un espagnol... Mon univers graphique est influencé par la bande dessinée, l’art contemporain, et pourtant, malgré des choix très divers, la collection a une couleur particulière.

On sent dans votre démarche une volonté d’ouverture et de métissage : pourquoi ?

Quand on vit à La Réunion, on vit au quotidien le métissage des cultures, du patrimoine, des religions, de la cuisine... Et mon quotidien, c’est aussi mon fils, métis de... Martinique ! Donc, forcément, le métissage me parle ! La Réunion, c’est aussi une petite île au milieu de l’océan où l’ouverture est nécessaire, sinon on peut tourner en rond très vite... Et je pense sincèrement que découvrir les autres est une richesse, tout comme favoriser les rencontres entre auteurs et illustrateurs de tous horizons apporte une dimension particulière à un album.

À ce titre, notre présence à la Foire internationale du livre pour enfants de Bologne est importante : se faire connaître est un travail de longue haleine mais nous commençons à avoir un peu de visibilité et de reconnaissance (avec notamment des titres sélectionnés par The White Ravens de l’Internationale Jugendbibliothek). C’est bien pour nos auteurs que l’on veut faire découvrir ailleurs, c’est bien aussi pour l’ouverture de notre catalogue à d’autres cultures – j’y ai d’ailleurs acheté des droits à une éditrice indienne pour l’album La Queuedu lézard et à un éditeur espagnol pour Amélia veut unchien (à paraître à la rentrée 2010).

Vous avez lancé une nouvelle collection de romans pour ados : pourquoi ?

À La Réunion, il n’y avait pas de textes pour les adolescents, dans lesquels ils puissent se reconnaître dans leur contexte, s’identifier. La collection « Océan Ados » propose des romans ou des nouvelles sur des parcours de vie, des sujets légers ou graves pour rentrer dans le tourbillon de la vie… Des récits qui se passent à La Réunion, ou ailleurs, histoire soit de se retrouver, soit de voir du pays…
Comme pour « Océan Jeunesse », c’est une collection métissée avec des auteurs de l’océan Indien ou d’ailleurs.

Pourquoi ne pas publier aussi en créole ?

La lecture en créole n’est pas très développée. À l’école, le français est la langue étudiée et son apprentissage est difficile quand la langue, en famille, est le créole. Publier en créole est une démarche militante pour soutenir la culture créole. Nous n’avons pas cette vocation, mais nous ne nous l’interdisons pas ! Nous avons publié un album CD en créole avec des chansons de Joëlle Ecormier pour un groupe local très populaire, Les Pat Jaune, très utilisé dans les écoles. Et en fin d’année, sortira un album, toujours signé Joëlle Ecormier, en français, mais jouant avec des expressions créoles. Cet album ne sera diffusé qu’à La Réunion et lors des Salons en métropole.

Cependant, l’ancrage régional est important. Ma mission est avant tout de découvrir et de faire travailler des auteurs et illustrateurs locaux. Les sujets peuvent être ancrés régionalement, en évitant le folklorique, par un décor, des expressions, un sujet compris de manière universelle, tout en restant accessibles et intéressants pour un public hors de l’île. Mais un auteur réunionnais ne doit pas forcément parler de sa région ; il est avant tout auteur, il est libre de ses sujets. Quand je fais le choix d’un sujet « très réunionnais », je ne diffuse le livre que sur l’île. La difficulté d’être dans une région à forte identité culturelle et éloignée de la métropole, c’est d’essayer de constituer une collection équilibrée qui puisse toucher les deux territoires.

On note dans votre catalogue la présence de titres coédités…

Ces livres sont effectivement, soit coédités, soit édités par une association ou université à laquelle nous proposons un accord de diffusion. Ces livres sont en fait imprimés par notre groupe – Graphica est la plus grosse imprimerie de l’île et ses deux dirigeants sont aussi les fondateurs (il y a plus de vingt ans) d’Océan Éditions.

Comment diffusez-vous vos livres ?

À La Réunion, nous maîtrisons notre diffusion/ distribution avec un marché dynamique qui soutient bien la production locale. Par contre, en métropole, nous sommes confrontés aux mêmes problématiques que tout petit éditeur indépendant, donc aux soucis de diffusion, de visibilité en librairie et de soutien médias par rapport aux gros groupes éditoriaux. Être à 10 000 km nous demande des efforts financiers supplémentaires pour la logistique (envoi des ouvrages), pour leur promotion (médias et présence sur les Salons) et, bien sûr, pour l’organisation et les plannings... En termes de ligne éditoriale, nous devons veiller à équilibrer nos choix pour répondre aux attentes des Réunionnais tout en séduisant les Métropolitains ; certains titres ne sont diffusés qu’à La Réunion, d’autres sur les deux territoires. Mais avec le temps, nos efforts commencent à porter leurs fruits, il faut beaucoup de patience et de persévérance. L’ouverture vers la métropole est essentielle pour les auteurs, et notre propre développement.

Vous parlez de la diffusion à la Réunion et en métropole. Qu’en est-il pour les autres îles de l’océan Indien ?

Les marchés sont très différents. J’ai fait un essai à Maurice mais ce ne fut pas concluant, les prix de nos livres sont trop élevés par rapport au niveau de vie de Mauriciens. Même les éditeurs mauriciens comme Vizavi s’adressent plus au public des touristes qu’à la population locale, ou sinon, il s’agit d’éditeurs de livres scolaires. À Mayotte, il y a très peu de points de vente, même si parfois on peut recevoir quelques commandes directes de libraires. À Madagascar, c’est encore plus difficile étant donnée la situation politique du pays. En Afrique, le marché reste principalement centré sur le livre scolaire.

Quels sont vos projets, vos envies, vos rêves ?

Voyager encore et toujours. Permettre aux auteurs de cette île de connaître le succès, ici et ailleurs !
Je voudrais, pour cette fin d’année, publier un livre particulier sur les religions expliquées aux enfants, pour contribuer à mieux vivre ensemble. Mais j’ai bien d’autres projets en tête : un coup de cœur pour un illustrateur japonais rencontré à Bologne ; une histoire de tour du monde (comme par hasard) ; un bédéiste illustrant un conte pacifiste...


Propos recueillis par Anne-Laure Cognet


Pour aller plus loin

Catalogue

Le catalogue de Océans Éditions est consultable sur son site Internet www.ocean-editions.fr

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Diffusion et distribution

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Océan Éditions (La Réunion)