La maison d’édition Dar Onboz : une audace éditoriale

Par Nadine Touma, directrice des éditions Dar Onboz (Liban)

Portrait de Nadine Touma. Elle porte un turban noir dans les cheveux et un drapé rose autour du buste

Dès ses premières publications, en 2005, Nadine Touma a bouleversé le paysage éditorial du monde arabe. Sa maison d’édition, Dar Onboz, proposait une autre vision du livre pour la jeunesse, remettait la qualité et la créativité au cœur de la production, reposait la question de la langue d’édition – arabe dialectal ou arabe littéraire ? – et repensait le livre proposé aux enfants dans les pays arabes. Sa démarche, s’inscrivant dans le contexte d’une littérature pour la jeunesse en pleine mutation, a de toute évidence contribué au renouveau de la production dans la région. Dar Onboz jouit aujourd’hui d’une reconnaissance internationale, qui  consacre les explorations éditoriales avant-gardistes d’une éditrice qui rêve autrement le livre jeunesse.

Nadine Touma, qui êtes-vous ?

Une enfance dans une plaine fertile du Liban, la Bekaa, avec ses quatre saisons, son terroir, et les gens qui le travaillent ; des couleurs, des saveurs, des odeurs ; des femmes extraordinaires dans ma famille ; des contes oraux venus de toutes les mers parcourues durant les nuits d’hivers. Et puis, un déracinement violent, une guerre, des peurs, des douleurs ; un père qui, quand on était dans l’abri, me regardait en souriant, me montrant du doigt son cœur et sa tête. C’était notre code secret, notre histoire de survie, pour me dire : « Rappelle-toi, ce que tu as dans le cœur et dans l’esprit, personne ne peut te le prendre, c’est ça, ta force »… C’est de cette force que se nourrissent les livres que je crée, en souhaitant qu’ils touchent « le cœur et l’esprit » des lecteurs.

Y a-t-il une action, un événement, un livre ou une personne qui vous a tout particulièrement marquée ?

Olivier Douzou et les éditions du Rouergue, Katsumi Komagata, Enzo Mari, Bruno Munari, tous les contes oraux qui m’ont habitée et qui continuent à titiller mon imaginaire, les conteuses extraordinaires dans ma famille, mon père, ma mère et leurs histoires d’enfance, la guerre…

Comment percevez-vous le monde du livre et de la lecture ? Hier ? Aujourd’hui ? 

Le monde du livre et celui de la lecture sont inséparables. Parfois, on crée tout un travail autour de la lecture et on se retrouve avec très peu de livres qu’on peut recommander. Parfois, on a à portée de main des livres magnifiques mais la lecture n’est pas présente dans notre vie. Ces deux mondes exigent un réseau, une collaboration, un travail d’équipe et de complémentarité, une continuité, une vision à long terme, bref, une chaîne. Donc, ma perception de ces deux mondes, hier comme aujourd’hui, c’est que l’un a besoin de l’autre. Je pense que chaque époque a eu ses contraintes et ses difficultés mais dans notre partie du monde, ce qui manque, c’est que ces deux mondes grandissent et travaillent ensemble.

Comment vous inscrivez-vous dans ce monde ? 

Comme un pont. Un pont entre les auteurs et les illustrateurs, un pont entre le livre et le lecteur, un pont entre les parents et leurs enfants, un pont entre le Liban et le monde. 

Vous avez fait le choix, en tant qu’auteur et éditeur de livres de jeunesse, d’écrire en arabe dialectal libanais. Pourquoi ?

Chaque langue a son propre rythme, ses propres tournures, ses propres mots… Moi, j’ai besoin de voir ma langue, le dialecte libanais, imprimée, publiée ; ça fait partie de mon style, de mon souffle… Je voudrais ouvrir le débat sur le choix de la langue arabe dans les livres pour enfants. Je ne pense pas que nous sommes en train de « tuer la langue arabe écrite » en publiant en dialecte libanais. D’ailleurs, les trois livres que j’ai écrits en dialecte libanais ne se ressemblent pas du tout, chacun d’eux est particulier dans sa langue. Et puis, peut-on dire qu’il y a une langue arabe écrite unique ? Il y a des langues…

Quelques-uns des livres de votre maison d’édition ont été récompensés par la Foire internationale du livre pour enfants de Bologne ou le CJ Picture Book Awards de Séoul. Qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

Recevoir un prix, c’est avant tout un délice et une satisfaction personnelle, puisque chaque livre que nous faisons est une aventure ! D’un autre côté, les prix nous permettent d’avoir un niveau de dialogue différent avec d’autres éditeurs que nous aimons et admirons de par le monde.

Quels sont vos projets, vos envies, vos rêves ? 

Mes projets sont mes envies et mes rêves, c’est ce qui me fait vivre et vibrer. Mais quand le travail est aussi le rêve, ça fait plus mal et c’est encore plus fatiguant. Je veux grandir organiquement, en fonction de mes besoins. Je ne rêve pas de devenir une grande maison d’édition, je voudrais toujours rester petite tout en étant grande en visibilité, en termes de présence sur le marché, de vente à l’étranger, de traduction de titres vers d’autres langues… Je rêve d’expansion, de plus de lecteurs, mais sans perdre mon indépendance, et en continuant à être libre de mes choix et de mes désirs.


Propos recueillis par Hasmig Chahinian


Pour aller plus loin

Bibliographie

Le catalogue de Dar Onboz est consultable sur son site internet : www.daronboz.com

Contact :

Dar Onboz
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Liban
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