Un même choix de livres pour une variété de lectures critiques

Par Marie Laurentin, l’une des fondatrices et animatrices du réseau
Marie Laurentin devant des feuillages, elle porte un pull bleu et sourit.

Le « Réseau Joie par les livres d’échanges et de lecture critique » a fonctionné de 1988 à 2006 entre le secteur international de La Joie par les livres et différents lieux de lecture d’Afrique, du Monde arabe, de la Caraïbe et de l’océan Indien : une démarche originale qui repose sur le principe de la lecture partagée d’un choix identique de livrespour la jeunesse.

Dans quelles circonstances ce réseau s’est-il mis en place ?

Des sollicitations nationales et internationales

Dès les années quatre-vingts, à l’époque où de nombreux programmes de lecture publique se mettent en place dans les pays francophones d’Afrique avec le soutien du ministère français de la Coopération, des liens privilégiés se sont noués entre La Joie par les livres (JPL) et les professionnels et institutions de pays africains autour du livre pour enfants. Comme l’écrit Geneviève Patte, directrice de la JPL à l’époque et initiatrice du projet, « l’action de la JPL en Afrique est née de diverses demandes qui lui ont été adressées : celle déjà ancienne du ministère de la Coopération et celles venues d’organismes internationaux – IFLA, Unesco – pour l’organisation de rencontres sud-sud. » La JPL est sollicitée à différents niveaux : formation des bibliothécaires jeunesse en Afrique, conseil en matière de bibliothèque et de lecture, accueil de stagiaires africains, établissement de bibliographies, aide à la constitution de collections et au choix de livres.

La création du secteur « Interculturel »

En 1986, La Joie par les livres crée le secteur « interculturel » (appelé aussi « Afrique-Monde Noir », devenu aujourd’hui le secteur International de la BNF/ CNLJ – La Joie par les livres) qui, selon la définition de départ, est « un correspondant permanent en France de ceux qui travaillent à la promotion de la lecture des jeunes dans les pays d’Afrique ».
C’est ce secteur interculturel qui met en place le réseau, avec le concours des éditeurs français et du ministère de la Coopération.

 

Quels est le principe de fonctionnement de ce réseau ? à quels objectifs répond-il ?

La constitution d’un réseau

Puisque le travail qui s’engage repose sur la collaboration et les échanges, il ne peut que s’appuyer sur un « réseau » : c’est le principe véritablement constitutif du secteur. Et puisque l’adéquation des collections de livres avec les besoins des enfants est la condition préalable à tout développement de la lecture, l’idée d’un « réseau d’échanges et de lecture critique » s’impose.

La démarche

Une démarche en trois grandes étapes est mise en place :

  •  La Joie par les livres envoie aux bibliothèques adhérentes un ensemble de livres pour la jeunesse, sélectionnés dans la production récente.
  •  À la réception des livres, les lectures sont organisées par chacune des bibliothèques destinataires. Elles donnent lieu à des critiques rédigées par les bibliothécaires et/ ou par les enfants.
  •  Accompagnées de commentaires et/ ou de comptes rendus d’animation, ces critiques sont envoyées à la JPL. Elles font l’objet d’une large synthèse publiée dans la revue Takam Tikou (dénommée Le Bulletin de La Joie par les livres jusqu’au n°3).

L’objectif

L’objectif est de contribuer à la promotion de la lecture dans ces pays, en permettant à des bibliothèques démunies d’informations et, parfois, de livres adaptés, de lire et de mieux connaître les ouvrages, pour cerner les attentes des lecteurs et constituer ainsi des fonds adéquats, tout en les enrichissant d’une collection « de référence » et en encourageant l’édition locale.

Quelles ont été les principales étapes de développement du réseau ?

Le nombre de bibliothèques concernées

En février 1988, lorsque le premier « réseau d’échanges et de lecture critique » est lancé, 14 bibliothèques (ou points de lecture) de 11 pays d’Afrique francophone et de Madagascar sont concernés. Des bibliothèques d’autres régions du monde, comme la Tunisie, Haïti, l’Île Maurice, vont ensuite progressivement les rejoindre ; plus tard encore, en 2006, 30 bibliothèques d’Algérie, du Liban, du Maroc, et des Territoires Palestiniens participent au réseau, mais ce sera malheureusement le dernier envoi du réseau.
Le réseau est ainsi passé de 14 correspondants en 1988 à 85 dix ans plus tard et à 100 pour le dernier envoi en 2006.

Les envois de livres et le nombre de titres

21 envois d’ouvrages ont été effectués entre 1988 et 2006, selon un rythme que les contraintes liées aux expéditions et à leur réception ralentira sensiblement.
344 titres au total auront été envoyés et soumis à la critique. Le nombre de titres pour chaque envoi varie de 9 à 26. En 2006, 26 titres ont été choisis pour les 70 bibliothèques d’Afrique, Madagascar, Maurice, Haïti et 25 autres pour les 30 bibliothèques du Monde arabe nouvellement intégrées, avec 12 ouvrages communs aux deux « types » de destinataires.
184 bibliothèques de 25 pays ont ainsi été concernées par un envoi minimum. C’est la bibliothèque Champagnat à Bangui en Centrafrique qui en a reçu le plus grand nombre : 14 envois ! La palme de l’assiduité et de la fidélité lui revient.

Le soutien des  ministères

Une telle opération n’aurait pu se faire sans l’engagement remarquable – institutionnel et financier – du Bureau du livre du ministère de la Coopération, et, plus tard, celui des Affaires étrangères, qui a assuré pendant toutes ces années les achats et l’acheminement des livres. à noter que les livres des deux premiers envois ont été fournis gracieusement par les éditeurs français concernés qui ont toujours répondu présents et il faut leur en savoir gré.

Comment les bibliothèques partenaires du réseau ont-elles été choisies ?

Les contacts privilégiés de la JPL avec les institutions ou instances internationales comme l’IFLA ou l’UNESCO, les missions et les formations menées en Afrique, ainsi que l’accueil de stagiaires africains ont tout naturellement conduit à cerner ceux qui deviendraient les correspondants de la première heure. Puis, nous avons souhaité étendre le réseau, en le proposant à davantage de pays quand c’était possible : là, les suggestions des responsables des « programmes bibliothèques » menés dans ces pays ont été indispensables. Les 184 bibliothèques qui ont ainsi été associées témoignent d’une très grande diversité de statuts, de réseaux d’appartenance et d’équipements : bibliothèques publiques, municipales, associatives, paroissiales, scolaires, urbaines, rurales, de centres culturels, du réseau des Alliances françaises ou des CLAC (Centres de lecture et d’animation culturelle, soutenus par l’Organisation Internationale de la Francophonie). Certaines même, au Sénégal et au Zaïre (actuel République Démocratique du Congo) par exemple, ont pu être des initiatives personnelles menées au domicile de leur animateur. Toutes différentes, ces bibliothèques défendent l’accès au livre dans des conditions souvent très difficiles, mais avec un rôle primordial et une priorité donnée à la jeunesse.

Quels ont été vos critères et votre méthode pour choisir les livres à envoyer ?

La constitution d’un comité de lecture

Dès le premier envoi, le plus grand soin a été porté au choix des ouvrages, avec un comité de lecture qui s’étoffera au cours des années. Il porte sur la production éditoriale récente, pour offrir le meilleur de la « nouveauté » française ou internationale pour tous les âges. Il en reflète la diversité de genres, d’écritures, de niveaux de langue et de contenus (fond et forme).

Les types de livres sélectionnés

Dès le départ, et chaque fois davantage, la sélection intègre des titres d’auteurs africains et, plus tard, de l’édition africaine ; ils constituent même la totalité de l’envoi n°17 et la moitié de l’envoi n°18. Puis la sélection s’ouvre à l’édition pour la jeunesse du Monde arabe, de la Caraïbe et de l’océan Indien. Livres animés, livres-jeux, cassettes ou CD, vidéos, quelques documents de référence pour le travail des adultes et des revues pour la jeunesse publiées en Afrique sont aussi proposés.

Les critères de sélection

Pour choisir les titres, nous nous sommes appuyés sur les critiques et les sélections de La Joie par les livres ainsi que sur notre connaissance des éditions locales, tout en tenant compte des informations que nous avions sur les contextes de lecture et les besoins – notamment le besoin de fonds cohérents et équilibrés, d’autant qu’ils sont bien souvent réduits en nombre d’ouvrages.

En ne perdant pas de vue deux données fondamentales : les livres des bibliothèques, dans leur grande majorité, viennent de l’étranger (la France) ; la lecture se fait, non dans la langue maternelle, mais en français, c’est-à-dire dans une langue qui, bien qu’elle soit celle de l’enseignement, est très inégalement maîtrisée.

Une présentation de chaque bibliothèque pour une meilleure connaissance des contextes

Chaque correspondant est amené à donner un descriptif de sa bibliothèque, de son fonds, de son public, des animations proposées, de la manière dont les livres du réseau sont présentés aux jeunes lecteurs et la critique organisée avec les enfants ou les adultes. Ce descriptif permet d’éclairer le contexte et de mieux « lire » les retours critiques.

De quel type de retour critique le réseau a-t-il bénéficié ?

La réception des livres : valeurs et usages

Dans les courriers qu’ils envoient à la JPL, les participants du réseau témoignent - de manière souvent émouvante pour nous qui ne mesurons pas toujours ce que quelques livres peuvent avoir d’essentiel - des réactions suscitées. Une « exploitation » à l’extrême ! Tel thème fort d’un ouvrage va déclencher un débat ou une rencontre. L’arrivée des ouvrages peut faire l’objet d’un véritable « cérémonial », associant parfois des adultes de l’extérieur. Les livres vont être « exposés » lors d’une manifestation officielle, d’une visite politique. Ils servent aussi à sensibiliser les responsables haut placés à l’importance du livre. Ces titres neufs, variés, séduisants, inconnus, suscitent un enthousiasme rarement démenti. On en reconnaît globalement la qualité et, bien souvent, ils font l’objet d’une attention particulière, bénéficiant d’un « traitement à part » qui leur confère le statut d’une collection de référence mise en valeur sur les rayons.

Des souhaits en retour

Très vite, les correspondants ont également précisé des souhaits, en exprimant leurs besoins de tel ou tel type d’ouvrages, ce qui a influé sur les choix suivants. Dès les premiers courriers – et comment s’en étonner –, l’absolu besoin « de livres de chez soi », « parlant de soi », autrement dit de livres africains, s’est imposé. Maryse Ivanga, enseignante à Libreville, exprime bien cette attente : « Il est bon toutefois de rappeler que les enfants s’identifient aux personnages de leurs contes et que toute image dépréciée laisse des traces indélébiles dans la conception qu’ils ont d’eux-mêmes et de leur culture. De même que l’absence d’illustrations se rapportant à leur environnement propre leur laisse quelquefois l’impression désagréable de ne pas exister ou tout simplement de ne pas être dignes d’être représentés. »

Comment les participants au réseau ont-ils organisé la critique des livres ?

Un guide de réponse a été suggéré, indiquant quelques pistes d’observation : âge des enfants, conditions de présentation du livre, accessibilité du texte, perception des illustrations, pertinence du thème, commentaires des enfants, des adultes... Intentionnellement, aucune « grille » d’analyse n’a été proposée. Certaines bibliothèques ont cependant éprouvé le besoin d’en avoir une et l’ont définie pour cadrer leurs observations. Chacun, de fait, adopte pour ses comptes rendus la forme qui lui convient.

Le témoignage qu’apporte Baba Tandina, bibliothécaire de Tombouctou, après quelques années de fonctionnement, est intéressant : « Au niveau des fiches critiques, j’ai rompu avec la tradition d’une fiche-questionnaire type par livre, pour une réponse libre, non cadrée, à propos du documentaire Dictionnaire visuel africain, pour voir si cette forme de rédaction est plus riche que celle que nous adoptions. Je crois qu’on « s’étale » mieux sur cette nouvelle forme que sur la première. Seulement, on a « un peu de frein » au niveau des auditeurs. Chez moi, en tout cas. J’ai un auditoire un peu timide. Il faut des questionnaires pour les amener à discuter et à réagir. Ce n’est pas toutes les fois que la rédaction est spontanée. Au niveau des écoles, les maîtres parlent plus que les élèves. Avec ces séances de lecture critique beaucoup d’élèves sont devenus bavards et ils ont de bons résultats scolaires. De sorte que l’on peut utiliser suivant les circonstances, l’une ou l’autre méthode ».

Pouvez-vous, après vingt ans de fonctionnement du réseau, décrire l’évolution des bibliothèques africaines que vous avez suivies ?

Il est difficile de la mesurer car l’appartenance au réseau ne dure en général que quelques années. Cependant, une lecture suivie des courriers, souvent très détaillés, accompagnant presque toujours les critiques, ainsi que les « fiches bibliothèques » avec leur questionnaire précis, permet de suivre leur évolution et de cerner les difficultés auxquelles elles font face.

Vers le partage d’expérience professionnelle

L’appartenance au réseau rend possible le rapprochement entre professionnels : privés d’une réelle formation et isolés jusque-là dans leur travail, ils peuvent confronter leurs expériences. La pratique d’une lecture « sous observation », puis l’accès dans la revue aux témoignages de lecture des uns et des autres, permettent de véritables échanges professionnels, rassurants et stimulants. Au point d’ailleurs que le souhait d’une rencontre de tous les participants au réseau, au niveau national, voire international, fut émis par un bibliothécaire. On mesure ici la valeur formatrice de la démarche.

Un paysage éditorial sensiblement modifié

Au long des années, nombre d’avancées positives apparaissent : au niveau éditorial, le paysage s’est sensiblement modifié avec l’engagement des éditeurs des différents pays en faveur de la littérature de jeunesse, lui donnant une place souvent privilégiée, ne serait-ce que par le nombre d’ouvrages publiés. Il faut ajouter à cela le développement de la visibilité et de la qualité des auteurs.

Comment la connaissance des livres et la compétence critique se développent-elles avec ce type de démarche ?

S’autoriser à devenir critique

Le partage des lectures et les échanges critiques, en montrant que, face à un même livre, les réactions peuvent être très diverses, donnent aux professionnels confiance en leur propre légitimité à critiquer. Or, au départ, la démarche critique n’est pas chose aisée, faute de formation ou tout simplement parce qu’on n’est pas familiarisé avec le livre, que jusque-là on ne lit même pas les ouvrages dont on dispose, qu’on ne mesure pas les intérêts ou les attentes des enfants… Et, surtout, on ne choisit pratiquement jamais ses livres, on en « hérite » souvent, à travers des dons qu’il serait malvenu de déprécier. Cela rejoint la question d’une certaine liberté face à une lecture souvent imposée, contrôlée et jugée. Acquérir, s’approprier et affiner des compétences critiques suppose de s’inscrire dans le long terme en s’appuyant sur une grande variété d’ouvrages, de styles, de représentations, d’écritures et d’imaginaires.

L’expérience du réseau permet que la critique devienne plus exigeante au fur et à mesure que les fonds se constituent de manière plus raisonnée et que les auteurs et éditeurs des pays sont davantage présents sur les rayons des bibliothèques.

Une reconnaissance du rôle de la bibliothèque

Enfin la démarche – avec sa mise en place dans chaque pays, le concours des responsables officiels et l’audience donnée par la revue – a sans doute contribué à une prise en compte de l’importance d’une littérature jeunesse propre et du rôle majeur des bibliothèques. « La bibliothèque nous a désenclavés plus que la route qui nous relie à Mopti et à Gao », témoigne-t-on dans un journal malien !

Quels ont été les apports de votre travail d’animation du réseau ?

Ce réseau a d’abord été, grâce aux innombrables courriers reçus et aux rencontres directes, un réseau humain tout à fait exceptionnel. Les lettres manuscrites détaillées (des trésors aujourd’hui !), cherchant à faire partager ce qui s’était passé avec ces livres-là, nous ont mises en prise directe avec la réalité de terrain et ont nourri notre expérience. Nous avons pu mesurer notamment cette soif immense de livres, de lecture « jusqu’au bout » : les livres ne sont pas « gaspillés », tout est lu, observé, commenté… Une page laissée blanche peut dérouter autant qu’une illustration d’un chasseur Mossi portant un anneau à l’oreille…

Un rôle de conseil éditorial

La connaissance des livres nous a amenées à travailler, de manière souvent proche, avec leurs créateurs – les écrivains, les illustrateurs, les éditeurs. à travers Takam Tikou et le réseau, le champ s’est ouvert plus largement, nous conduisant, au-delà de la proposition bibliographique qui était notre terrain de départ, vers la création même du livre et le conseil éditorial. Pour le dire de manière un peu raccourcie, le réseau a sans doute joué un rôle déclencheur, dans la mesure où il a pu apporter aux éditeurs africains un retour sur ce qu’ils publiaient. Par ailleurs, nous avons utilisé ce qui nous était transmis – plus ou moins directement – pour répercuter la demande auprès des éditeurs.

Au-delà de votre équipe, diriez-vous que ce travail de réseau a également bénéficié à d’autres personnes ou à d’autres professionnels en France ?

Cela nous a permis de tisser des liens avec des associations « sœurs », de promouvoir en France l’édition africaine, du Monde arabe, de la Caraïbe et de l’océan Indien, dans le cadre de Salons ou de stages, de guider les achats et conseiller les partenaires.

Réfléchir à nos propres pratiques

Les bibliothèques et associations françaises, engagées ou non dans des partenariats autour du livre, ont pu trouver avec Takam Tikouet les commentaires autour du réseau, un support et une matière à réflexion pour leur pratique. Les formations régulières que nous avons menées en France et les journées d’étude auxquelles nous avons participé ont sans doute contribué à ce qu’on s’interroge davantage sur la qualité des livres envoyés, en ayant conscience de la nécessité impérieuse d’un choix exigeant : d’autant plus exigeant que les collections sont modestes et les attentes très grandes ! Les observations recueillies renvoient à la réalité du terrain et permettent aux bibliothécaires français de comprendre, grâce aux témoignages venant des pays concernés, ce qui ressort d’une « fascination » de longue date pour l’Afrique. Elles aident les donateurs potentiels à penser leur démarche avec l’esprit critique qui s’impose – à eux aussi ! – donc à limiter certaines pratiques anarchiques en matière de dons de livres, avec les effets pervers qu’elles entraînent.

Promouvoir la littérature de ces pays

C’est aussi une belle chance que d’avoir un accès privilégié à la littérature de ces pays, grâce à une langue partagée, en mettant cette littérature à disposition en France et en contribuant à son essor. Nous gardons en mémoire l’intérêt, la surprise, l’émotion des enfants et de leurs parents en découvrant livres, images, auteurs et illustrateurs africains lors de l’exposition « Takam Tikou » que nous avons réalisée à l’ancien Musée des Arts africains et océaniens à la Porte Dorée en 1992. Cette ouverture est une nécessité dans notre société multiculturelle. à elles seules, les littératures africaines ont peu de moyens de se faire connaître. Il y a donc un rôle de relais à jouer.

Je n’ai pas non plus oublié la remarque d’une bibliothécaire du réseau au Sénégal, relevant que les Africains nous connaissent beaucoup mieux que nous ne les connaissons, parce ce qu’ils ont accès depuis longtemps à notre littérature, à travers nos livres ou nos manuels scolaires.

L’expérience du réseau, telle qu’elle a été menée jusqu’à présent, est aujourd’hui interrompue. Pourquoi ? Sous quelles formes est-elle appelée à se poursuivre ?

La fin d’une certaine forme de coopération

Il est exceptionnel et passionnant d’avoir pu mener une telle démarche dix-huit ans durant. L’intuition de départ sur le bien-fondé et l’impact de la démarche a été vérifié au-delà des attentes : par les intéressés eux-mêmes, par nous et par les financeurs qui ont pu mesurer l’intérêt de cet appui au développement de la lecture dans les bibliothèques d’Afrique et du Monde arabe qu’ils soutenaient.

Cependant, bien que les apports positifs et enrichissants observés prêchent en faveur de sa poursuite,l’opération a atteint progressivement ses limites, financières, matérielles et organisationnelles. Au vu de l’évolution de la politique de coopération, il semble malheureusement probable que les financeurs institutionnels ne soutiendront plus ce genre d’actions. Le réseau s’interrompt donc aujourd’hui, du moins sous sa forme initiale.

Des bibliothèques partenaires

On peut imaginer que le relais sera pris par le développement du partenariat entre bibliothèques, qui a fait depuis longtemps la preuve, lorsqu’il est réfléchi, organisé et durable, de son réel intérêt pour chacune des parties. L’IFLA y encourage d’ailleurs aujourd’hui fortement, avec la campagne actuelle : « Bibliothèques partenaires pour la lecture des enfants et des adolescents ».

L’appui d’organismes spécialisés, solides par leur réflexion et leur expérience, comme la BnF/CNLJ - La Joie par les livres, Culture et développement, le Cobiac, Malira, l’Association Internationale des Libraires Francophones, conjugué aux actions de la coopération décentralisée et aux ressources d’Internet, permet aujourd’hui de rompre l’isolement des bibliothèques africaines et de développer ces démarches partenariales, avec des échanges plus souples et plus rapides.

L’envoi régulier de livres en nombre limité, pour permettre de juger de l’accueil qui leur est fait, est un projet envisageable financièrement à l’échelle de la bibliothèque ou de la commune partenaire. La question du choix des ouvrages à envoyer demeure cependant un point crucial pour toute bibliothèque qui veut pleinement jouer son rôle de partenaire. D’où l’importance de la mise en commun de l’analyse, qui peut être le support d’une réflexion de fond (notamment au sein de comités de lecture) sur la pertinence des choix en fonction des lecteurs.

De ce point de vue la mise en ligne de la revue (la nostalgie de sa version papier est permise, d’autant que les professionnels concernés n’ont malheureusement pas encore tous accès à Internet, loin de là), aura aussi le grand avantage de permettre un recensement bibliographique des ouvrages édités dans les pays beaucoup plus rapide et à fréquence régulière dans l’année. Les lecteurs peuvent désormais, dans cette revue mise en ligne, ajouter leur propre critique ou réagir à celles du CNLJ-JPL. D’autre part, un forum ouvert aux lecteurs peut servir de lieu de partage d’expériences et de questionnements. De nouvelles modalités sont ainsi proposées pour continuer un travail riche d’échanges, entamé il y a maintenant plus de vingt ans et d’autres restent à imaginer…

Propos recueillis par Françoise Ballanger.