Cette histoire se passe à Dar Al-Adab (Liban) : rencontre avec Rana Idriss, éditrice

Par Hasmig Chahinian

Un homme au crâne dégarni fume une cigarette sur fond bleu.

La maison d'édition libanaise Dar Al-Adab a été fondée en 1956 par Souheil Idriss, un intellectuel de gauche militant, porté par la volonté politique de défendre certaines valeurs en publiant les écrits d'auteurs arabes qui n'avaient pas la possibilité d'être édités dans leur pays. Rana Idriss, sa fille, a pris le relais en 1986 et ouvert le catalogue aux traductions d'auteurs japonais, américains, à la littérature pour la jeunesse et récemment à la bande dessinée. Rencontre avec une éditrice engagée.

Récemment, vous avez publié, pour la première fois, une bande dessinée. Il s’agit de هذه القصة تجري [Cette histoire se passe] de Mazen Kerbaj. Pourquoi ? Quels sont vos critères de publication ?

Nous avons publié la bande dessinée de Mazen Kerbaj هذه القصة تجري [Cette histoire se passe] sans vraiment avoir une vision définie, un projet établi pour la publication d’albums de bande dessinée. C’était une aventure pour nous, un effort pour faire entendre aux lecteurs la voix et la production d’une nouvelle génération au Liban qui s’exprime en langue arabe. Pour la même raison, nous avons publié les romans de Sahar Mandour, Hilal Chouman, Mohammad Barakat... qui offrent tous de nouvelles formes d’écriture, de nouvelles problématiques, une langue « fraîche »...

Mazen a une vision critique de la société libanaise, une vision qu’il exprime avec humour et beaucoup de talent. Il est conscient des différences de classes et des problèmes liés au sectarisme et cherche, à travers la bande dessinée, à les dépasser. Vu dans cette perspective, ce travail correspond tout à fait aux buts idéologiques de Dar al Adab : de la fraîcheur, du talent, un dialogue créatif qui cherche à démasquer les problèmes de la société libanaise, en critiquant les inégalités sociales et en rejetant cette division intolérable entre les différentes communautés composant cette société.

Par ailleurs, les illustrations sont parfaitement adaptées aux dialogues des personnages : les femmes qui parlent de leur servantes et qui ont subi plusieurs chirurgies plastiques ; les gens des camps palestiniens qui n’ont pas de visage dont on ne lit que les paroles ; les jeunes qui fréquentent les pubs de Gemayzeh et qui ont des têtes de faux intellectuels ; et les Phéniciens qui portent un message non arabisant arborant des costumes et des chapeaux datant d’avant Jésus Christ...

Comment le public a-t-il accueilli cette publication ? Quelles ont été les réactions des lecteurs ?

Le public a accueilli cette publication avec beaucoup d’enthousiasme, d’autant plus que nos lecteurs ont été étonnés de voir que nous en étions l’éditeur. N’oublions pas que ces jeunes ont lu leurs écrivains fétiches, comme Elias Khoury, Rabie Jaber et Hanan el Sheikh, grâce à nos publications... Notons enfin que les lecteurs qui ont acheté la bande dessinée de Mazen sont aussi ceux qui sont venus à la séance de dédicace des jeunes auteurs Sahar Mandour et Hilal Chouman...

Cette bande dessinée peut-elle toucher tous les arabophones ou s’adresse-t-elle plus particulièrement aux Libanais ?

Étant donné qu’elle est en dialecte libanais, la majorité des lecteurs sont Libanais. Il y a aussi les Palestiniens et d’autres artistes arabes qui veulent en savoir plus sur les illustrations que sur le texte. Donc, le marché en-dehors du Liban est surtout constitué par les Libanais vivant à l’extérieur et par des artistes arabes.


Pour aller plus loin