Du dessin de presse à la bande dessinée : le regard de Pov sur la société

Par Anne-Laure Cognet

Portrait de Pov en chemise jaune

Invité pour la 12e édition des Rencontres internationales du dessin de presse de Carquefou (Nantes), le dessinateur malgache, Pov, était de passage à Paris fin janvier. Pourquoi ne pas en profiter pour visiter la Bibliothèque nationale de France – ses tours, sa vue, ses couloirs, ses salles de lecture et… son mur d’escalade ? Lors de cet entretien à rebondissements, commencé à la cantine du personnel (photo) et terminé dans un minuscule arrière bureau croulant sous les livres, Pov a abordé, avec toute sa générosité et sa gentillesse, son parcours de dessinateur de presse et de bandes dessinées. Car, si c’est par le dessin de presse qu’il s’est fait connaître, dès 1995 (il publie notamment pour les journaux Ilampy, Midi Madagasikara, L’Express de Maurice…), il perce aussi, depuis peu, dans le domaine de la bande dessinée. L’Île Maurice racontée à mes petits enfants, son premier album en solo en tant qu’adaptateur et dessinateur, publié aux éditions Le Printemps en 2008, est devenu un véritable phénomène éditorial à Maurice où il vit…

Comment êtes-vous venu au dessin ?

Je vais vous faire une réponse assez classique : comme beaucoup de dessinateurs, je suis venu au dessin quand j’étais petit. J’ai commencé à trois ans et je ne me suis plus arrêté. Si j’ai fait autre chose, c’est parce que ça paraît hasardeux de choisir le métier de dessinateur pour carrière. Ça horripile les parents, surtout dans un pays comme Madagascar…

Il n’y a pas d’autres exemples de carrière artistique dans votre famille ?

Non, aucune. Mais la fibre artistique est très présente autour de moi. Je sais que mon père dessine très bien, même si je ne l’ai jamais vu dessiner, puisque j’ai retrouvé ses cahiers. Ma mère – bien plus tard, j’étais déjà dessinateur professionnel – s’est mise à la peinture, au dessin et, même, à la composition musicale ; on peut dire que c’était en elle, bien sûr…En ce qui me concerne, j’ai trouvé très tôt le moyen de concilier le dessin et l’école en dessinant mes leçons. Normalement, ce n’était pas autorisé, mais comme je prenais les leçons pour sujet, ça passait. J’étais même sollicité. Après, j’ai commencé à dessiner en dehors du programme scolaire des gags qui se passaient à l’école. Et ça aussi, on l’acceptait, car j’avais déjà une petite notoriété auprès des enseignants et des camarades.
Comme on ne choisit pas une carrière de dessinateur, j’ai fait des études de sciences naturelles. Et puis, au hasard d’une annonce pour un journal qui cherchait un dessinateur de presse, je me suis retrouvé dessinateur professionnel, salarié. C’était une aubaine incroyable. Ce hasard m’a remis sur le chemin de mon destin et m’a offert, puisque ma vie matérielle était assurée, un nouvel espace de création. De toutes les manières, à Madagascar, il n’y a aucune formation qui conduit au métier de dessinateur… J’ai bien fréquenté quelques ateliers de dessin mis en place dans les centres culturels pour me confronter « aux règles », mais je n’y ai pas appris grand-chose finalement…

 

Dessin de presse par Pov

 

C’est intéressant de voir le rôle que l’école a joué dans la construction de votre regard sur la société…

Oui, dès le départ, c’est la société qui m’intéresse. Et l’Histoire.

Quelles sont les images qui ont marqué votre enfance ?

Ce sont celles de la bande dessinée. Astérix, Tintin…

L’école franco-belge…

Oui, mais pas seulement. Deux autres veines m’ont marqué : celle de L’Almanach Vermot, où l’on trouvait des caricatures et des dessins humoristiques, et celle de Blueberry de Giraud, qui fut un véritable choc visuel. Puis, j’ai découvert le scénario, car je commençais à comprendre le français. J’ai baigné dans cet univers...
Quand je suis devenu dessinateur professionnel, je me suis, en revanche, beaucoup remis en question. L’école franco-belge restait une référence mais j’ai découvert Fluide glacial et ses images décalées, que j’aimais beaucoup graphiquement, ou encore, le style lâché de Reiser. C’était comme une transgression pour moi. Alors, je suis parti dans cette direction-là… Dans le dessin de presse, mon trait était fluide, dépouillé, rapide. Mais dans la BD, quel était mon style ? J’ai commencé à relire des BD, non plus pour les histoires, mais pour comprendre leur construction (les plans, les scénarios…). Et puis, j’ai regardé beaucoup de films. Avec un autre regard. C’est ma période d’étude, non pas à mes débuts, mais quelques années plus tard…

On voit que vous essayez des styles très différents. Le lien est dans les thèmes, dans le regard, pas dans le trait…

Comme je dessine énormément, je m’ennuie très vite. C’est pour cela que je change de style… Au bout de cinq, six, huit heures de dessin, il faut que je me surprenne moi-même. Et puis, mon public varie : je dois trouver un style pour chacun.

Tout cela se traduit dans le geste : il y a d’abord le geste de l’instant qui vous fait produire un dessin de presse, isolé, résumant en une image unique une situation sociale complexe, par opposition, aujourd’hui, à un geste plus lent où, pour créer une BD, il vous faut construire une épaisseur, une narration…

Avant, tout était instantané. J’étais ce que le présent me forçait à être. Quand je regarde maintenant mes travaux depuis 1995, je vois la métamorphose en si peu de temps…

Vous êtes malgache. Vous vivez à Maurice. Qui lit de la bande dessinée à Maurice et à Madagascar ?

À Madagascar, il y a un vrai public pour la BD. Les gens de toutes les couches sociales ont soif d’images : ils lisent les journaux où l’on trouve des dessins de presse, mais aussi des journaux spécialisés, consacrés entièrement au dessin, comme Ngah qui est le plus populaire. Ça se vend comme des petits pains. Au besoin, ils vont emprunter,  louer ou voler, car, malheureusement, il n’y a pas de vrai pouvoir d’achat. La BD n’est pas considérée comme une lecture pour les enfants, contrairement à l'île Maurice. À Maurice, on en est resté à Tintin : la BD doit être enfantine, ludique, prise au premier degré. En revanche, les éditeurs ont le souci d’exporter leurs publications. Les plus grands consommateurs sont les touristes qui cherchent de la production mauricienne.

Vous avez publié L’Île Maurice racontée à mes petits-enfants, votre premier album de bande dessinée, chez un grand éditeur de Maurice, les éditions du Printemps, qui habituellement publie peu de livres d’images. Or, cette bande dessinée, avec sa couverture cartonnée, son format classique d’album et son impression couleur, fait figure d’exception dans le paysage éditorial. Pourquoi cet objet chez cet éditeur ?

L’éditeur savait que son pari serait gagné d’avance – d’ailleurs, rien que pour l’année 2009, la version française a été réimprimée trois fois ! La première chose qui a concouru à la sortie de l’album sous cette forme-là, c’est le succès de la série Tikoulou de Henry Koombes chez Vizavi qui marche très bien auprès des lecteurs étrangers, en plus des mauriciens.
Par ailleurs, il existait une première édition du texte de Jean-Claude de L’Estrac, illustrée par Eric Koo-Sin-Lin, épuisée aujourd’hui. Les éditions du Printemps voulaient le rééditer à l’identique. Mais l’auteur a eu envie d’en changer la forme au profit d’une adaptation en BD. Les éditions du Printemps ont alors décidé d’opter pour un format canonique, cartonné, en couleur, avec une touche graphique susceptible de plaire aux touristes. Pour aller en ce sens, j’ai même ajouté des images qui n’existaient pas dans la première édition, comme, par exemple, l’idée que le grand-père et ses petits-enfants voyagent de Curepipe à Port-Louis. Ainsi, cela m’a donné l’occasion de montrer différents endroits authentiques de Maurice : les plantations, les châteaux, la mosquée, le China Town…

 

Dessin extrait de "L'île Maurice racontée à mes petits-enfants"

Extrait de planche, L'île Maurice racontée à mes petits-enfants (ELP, 2009), p. 8.

Non seulement vous créez de nouvelles images, mais vous adaptez aussi la forme narrative elle-même…

J’ai poussé Jean-Claude de L’Estrac à adapter les dialogues et je les ai harmonisés par rapport aux images que j’avais en tête et que je voulais insérer… Je ne voulais pas d’un livre tourné vers le passé, en dépit du sujet historique ; je voulais que la BD soit ancrée dans le présent. Le texte de Jean-Claude de L’Estrac a eu plusieurs formes. À l’origine, c’est un éditorial de journal publié juste après des émeutes raciales à Maurice. L’objectif de ce texte était de répondre à un sujet relativement intemporel : pourquoi en est-on arrivé là ? Comment vit-on ensemble ? Cet éditorial de journal s’est étoffé jusqu’à devenir un livre, sous la forme faussement naïve d’un dialogue entre un grand-père et ses petits-enfants. Cela explique l’absence de dates ou d’ancrage historique ; le texte s’envole un peu…

Est-ce difficile de faire un livre après celui de Eric Koo-Sin-Lin ?

Le livre de Eric Koo-Sin-Lin était superbe. Je me suis dit que je ne devais pas m’éloigner de certains clins d’œil qu’il avait mis dedans : des images de la nature, les lézards, le pull-over du grand-père… Puis, j’ai trouvé mon style à moi.

Je suis frappée par la limpidité de la lecture, son aspect très visuel, son efficacité… J’ai l’impression de retrouver les codes du dessin de presse : synthétiser en une image tout ce que l’on veut faire passer.

Je voulais l’efficacité et la fluidité du dessin de presse – après tout, le texte de départ est un éditorial de journal ! – mais en trouvant quelque chose en plus, propre à la construction d’une BD. J’ai ajouté des couleurs, ce que je ne fais presque jamais dans ma pratique de dessinateur de presse où le noir et blanc domine et où les couleurs sont fades ou monotones. Là, je voulais des couleurs éclatantes, à la manière d’un tableau, avec un ton un peu naïf, un peu enfantin. Le trait, en revanche, devait rester discret. Les dessins devaient s’effacer devant la force du texte…

Extrait de planche, "Terre d'Ebène" dans Visions d'Afrique (L'Harmattan BD, 2010), p. 28.

Le texte est construit sur des répétitions qui correspondent aux vagues d’immigration successives à Maurice. Comment ne pas se répéter dans les images ?

J’ai aimé cet exercice, car c’était comme un jonglage avec plusieurs contraintes à respecter. C’était un bon défi… et la première sollicitation en BD, pour laquelle j’avais des choses à prouver. Chaque image a été remise en question au regard de la communauté décrite : il ne fallait pas commettre d’impair. En tant que malgache, j’avais aussi tendance à glisser ma propre interprétation de Maurice. Par exemple, l’image où l’on voit une femme en burqa a été beaucoup discutée. À l’origine, je l’avais mise au premier plan pour illustrer la phrase « les grandes personnes […] disent souvent du mal des autres, surtout de ceux qui ont l’air différent ». Dans le contexte de l’époque, cette phrase désignait les gens de descendance africaine. Aujourd’hui, ce sont plutôt les musulmans qui subissent ce regard. Jean-Claude de L’Estrac a tenu à ce que je remette un homme noir devant. Mais moi, derrière, en noir, sur un fond marron, dans un coin de case, j’ai laissé celle qui me semble faire l’objet de préjugés aujourd’hui ! Autre exemple : j’ai aussi tenu à représenter China Town ; ça a suscité des questions, et finalement, des textes…

En décembre 2010 est parue votre deuxième adaptation, aux éditions de L’Harmattan : Terre d’ébène. On retrouve, à nouveau, le lien avec le journalisme, puisque le texte adapté est d’Albert Londres…

Je crois que le fait que je sois journaliste a compté, ne serait-ce qu’un peu, quand on m’a contacté pour adapter Albert Londres ! J’ai donc commencé à lire ses textes. L’Afrique des années 1930 a été une découverte pour moi. Je suis friand d’histoires authentiques, plus que de fictions pures. Du coup, oui, je voulais absolument adapter ce texte : j’avais l’impression de revenir à mes débuts, quand, à l’école, je projetais d’illustrer la première Guerre mondiale… Je me suis documenté, je me suis immergé dans cette ambiance du Congo où je ne suis jamais allé, puis, je suis sorti de ma forêt et j’ai commencé à dessiner… C’est Christophe Ngalle Edimo qui a préparé le découpage du texte. Quand j’ai lu son scénario, je voyais bien ce que je voulais dessiner dans chaque case. Je suis allé vers un style graphique plus dramatique : du noir et blanc, des hachures… Je voulais une ambiance sombre, réaliste, mais pas trop, pour ne pas tomber dans la caricature, comme la réalité d’antan peut nous apparaître de nos jours. C’est l’image de l’Afrique façon Tintin au Congo, qui est une image que je comprends très bien, c’est celle d’une époque.
L’Afrique, aujourd’hui, c’est autre chose. Mais à l’époque, ça frisait la caricature de part et d’autre, tant de l’africain que du colon blanc. Avec le regard que nous avons maintenant, on a l’impression de comportements déformés.

Dessin extrait de Terre d'ébène

Extrait de planche, "Terre d'Ebène" dans Visions d'Afrique (L'Harmattan BD, 2010), p. 28.

Pour créer des bandes dessinées, vous avez besoin d’une double médiation : le rapport à l’histoire, au document ; et le passage par l’adaptation du texte d’une tierce personne. C’est un rapport particulier à la source…

Je n’arrive pas à quitter la réalité ; je raconte la société. Toujours. Même en tant que lecteur, je ne lis que des histoires vécues. Je viens de finir, par exemple, Une journée d'Ivan Denissovitch de Soljenitsyne. La réalité dépasse la fiction et elle m’abasourdit. Ces choses de société, ces choses vécues, ne sont pas anecdotiques ; elles sont universelles. Elles touchent tout le monde : les enfants, les adultes. Chacun avec sa perception… On s’y retrouve, on s’identifie. Dès qu’un écrivain écrit qu’il est sorti de chez lui pour aller travailler, c’est romanesque. J’aime cette manière d’embellir la vie : on raconte une chose très ordinaire mais de façon extraordinaire… Aujourd’hui, j’étais en retard à notre rendez-vous à cause des trains ; j’y vois un suspense ! Puis, j’ai visité la Bibliothèque nationale et j’ai marché dans des couloirs, style Dan Brown ! C’est plus facile pour moi de raconter mon vécu, même si je fais des emprunts à d’autres personnages ou univers...

Quels sont vos projets ?

Une nouvelle adaptation ! Un sourire de la Fortune de Joseph Conrad qui sera publié chez L’Harmattan. Puis, avec mon ami Dwa, on prépare un récit très contemporain sur deux étudiants malgaches à paraître chez la nouvelle maison d’édition réunionnaise, Des Bulles dans l’océan…
Enfin, avec le collectif Croart, à Maurice, qui se compose de six dessinateurs (dont des filles, ce qui est rare !), je travaille à un album plutôt pour les adultes, car les sujets comme l’esclavage sont assez difficiles. Ce projet reste une exception à Maurice…


Pour aller plus loin

Blog de Pov. [Consulté le 01.03.2011]

Vidéo

« New comic series from Madagascar », You Tube. [Consulté le 01.03.2011]
Reportage réalisé par la journaliste Nicoletta Fagiolo sur les dessinateurs malgaches.

Articles de référence

Alain Brézault, « William Rasoanaivo (Pov) », Africultures. [Consulté le 01.03.2011]
Bio-bibliographie de Pov par Alain Brézault.

« Le caricaturiste Pov, entre Maurice et Madagascar, entretien de Christophe Cassiau-Haurie avec Pov, Île Maurice, avril 2009 ». Dans Africultures : La Caricature et le Dessin de presse en Afrique, sous la direction de Christophe Cassiau-Haurie. Paris, L’Harmattan, nov. 2009. [Version en ligne consultée le 01.03.2011]

Christophe Cassiau-Haurie. « L’Île Maurice racontée à mes petits-enfants sous le prisme de la tolérance ». Dans Africultures, février 2009. [Version en ligne consultée le 01.03.2011]

Bibliographie

Recueils de caricatures :

Composez le 18. Madagascar, Éditions Midi Madagasikara, 2003.
En voie de développement. Madagascar, Éditions Midi Madagasikara, 2003.
Le Cahier de Pov : Vive l'alternance. Maurice, L’Express Dimanche, supplément, 24 déc. 2006.
Le Cahier de Pov : De A à… Z. Maurice, L’Express Dimanche, supplément, 24 déc. 2007.

Albums de bandes dessinées :

L'Île Maurice racontée à mes petits-enfants. Texte de Jean-Claude de L’Estrac. Éditions Le Printemps, 2008.
Soa ny fiarahantsiky. Madagascar, Twanora, 2009.

Recueils collectifs :

Cut off. Dans Africacomics 2005-2006. Sasso Marconi, Lai Momo, 2006.
Une histoire triste. Dans Africa comics 2007-2008. Sasso Marconi, Lai Momo, 2008.
Le secret de Pieter Both. Dans La bande dessinée conte l'Afrique. Alger, Dalimen, 2009.
Terre d'ébène, d’après un texte d’Albert Londres, adapt. et dess. Pov et Christophe Ngalle Edimo. Dans Visions d'Afrique : trois textes sur l'Afrique re-visités par des auteurs du continent. Paris, L’Harmattan, 2010.