L’Algérie renoue avec le neuvième art à l'occasion du Festival international de la bande dessinée d’Alger

Par Lazhari Labter, journaliste, auteur et éditeur

Affiche du Festival international de la bande dessinée d'Alger 2010.

Après une longue absence, l’Algérie a renoué avec le neuvième art grâce au Festival international de la bande dessinée d’Alger (Fibda), dont la première édition a été organisée en 2008. Il était naturel que ce pays, qui a connu, entre 1969 et 1989, un développement de la bande dessinée inégalé en Afrique et dans les pays arabes, se réconcilie avec cet art considéré partout dans le monde comme un art à part entière.

Le Fibda est l’aboutissement de nombreuses initiatives, plus ou moins réussies, qui ont eu lieu entre 1982 et 20061. Mais l’un des premiers festivals, et surtout le plus significatif, le Festival national de la bande dessinée et de la caricature, a eu lieu en 1986, organisé par la commune de Bordj El Kiffan (ex-Fort de l’eau) près d’Alger2. Le succès fut tel que la deuxième édition passa du statut national à une ambition internationale les deux années suivantes. L’affiche du Festival mettait en scène la majorité des personnages célèbres de la bande dessinée algérienne, tels Bouzid et Zina, M’Quidèch, Richa, le professeur Skolli, Grand Babah et quelques autres3… Tous souhaitaient la bienvenue aux invités sous un étendard accroché à un crayon aux couleurs de l’arc-en-ciel, frappé de l’armoirie du Fort de Bordj El Kiffan. Les événements d’octobre 1988 et la « guerre civile » qui éclata en 1990 ont mis un terme à cette manifestation prometteuse et à bien d’autres, mais ont permis, paradoxalement, que se développe la liberté d’expression et de la presse, ainsi que l’émergence de talents insoupçonnés dans le domaine de la caricature et du dessin de presse.

La presse pionnière

Ce foisonnement de festivals et d’expositions reflète la grande créativité du domaine depuis 1967, date de la publication de la première bande dessinée dans la presse. En effet, l’hebdomadaire Algérie Actualité du 19 mars 1967 publie la première planche de Naâr, une sirène à Sidi Ferruch de Mohamed Aram. Cette histoire fantastique du doyen des dessinateurs algériens marque la naissance de la bande dessinée algérienne. Durant cinq mois, jusqu’au 20 août, à raison d’une planche par semaine, Aram narrera les aventures extraordinaires de son héros, avatar algérien de Superman, confronté à des sirènes extraterrestres, venues de leur lointaine planète Astra jusqu’à Sidi Ferruch, à la recherche d’algues vitales pour la survie de leur espèce menacée de disparition. Le lien avec le débarquement en 1830, dans ce même lieu, des troupes d’occupation françaises, combattues par le feu (nar en arabe) par les patriotes algériens est évident. Les idées de nationalisme et d’anticolonialisme imprégnaient tous les esprits et le peuple algérien venait de triompher de l’une des plus grandes puissances colonisatrices de l’époque.

Censurée avant sa fin, cette bande dessinée « naïve » sera suivie, de la fin août à la fin septembre 1967, par Moustache et les Belgacem de Slim, d’après une idée originale de Merzak Allouache qui s’illustrera au cinéma par plusieurs films dont l’inoubliable Omar Gatlatou. L’histoire de cette bande dessinée se passe à la Casbah d’Alger, durant la Bataille d’Alger. Derrière le personnage falot de Mimoun, un comparse se profile déjà : le fameux héros populaire Bouzid qui défrayera la chronique, deux années plus tard. Le quotidien El Moudjahid publiera ses premières aventures sous le titre de Zid Ya Bouzid ! (En avant, Bouzid !), en juin 1969, suivies de bien d’autres. Contrairement à celle de Mohamed Aram, la bande dessinée de Slim sera reprise, et ce pour la première fois, au début de l’année 1968, sous la forme d’un album d’une trentaine de pages, tiré à 10 000 exemplaires et vendu au prix symbolique de 0,80 dinars. Cette première éditoriale d’Algérie Actualité sera suivie d’autres albums de bandes dessinées. D’autres jeunes dessinateurs, à l’exemple de Rachid Aït Kaci, Djamel Oulmane, Nouredine Hiahemzizou, auxquels Algérie Actualité avait ouvert ses colonnes, se firent connaître dans le même temps.

M’Quidèch, une école et des émules

En 1967, le directeur du département édition de la Société nationale d’édition et de diffusion (SNED) se rapproche de certains dessinateurs et leur propose de réaliser un périodique illustré algérien pour enfants. Dans l’esprit des responsables de la SNED, cette revue devait contrecarrer les effets « négatifs » des publications étrangères destinées à la jeunesse.
Après deux années de travail acharné et en dépit de grandes difficultés, le premier numéro de M’Quidèch sort enfin de l’imprimerie de Constantine en février 1969. Les lecteurs algériens de bandes dessinées font ainsi connaissance, pour la première fois, avec des héros qui portent des noms bien de chez eux : M’Quidèch, Richa, Bouzid, etc. Malgré ses insuffisances sur les plans technique et artistique, il est salué par l’ensemble de la presse nationale.

La disparition en 1974 de M’Quidèch ayant laissé un grand vide, préjudiciable aussi bien aux dessinateurs qu’aux lecteurs qui n’avaient plus accès aux bandes dessinées étrangères, interdites, plusieurs tentatives, toutes sans lendemain malheureusement, seront faites pour lancer d’autres publications. C’est ainsi qu’on verra tour à tour paraître et disparaître au bout de quelques numéros Ibtacim (Souris !), Tarik, L’Album, Pango, Fantasia, Boa, Scorpion, Tim et Simsim, etc. Cette dernière publication, de belle qualité, avait suscité de grands espoirs dans le milieu des dessinateurs algériens et des amateurs de bandes dessinées. Des espoirs vite brisés sur les écueils de la bureaucratie tatillonne qui ne permettra pas à cette heureuse initiative de se développer.

Frustrés par l’absence d’un support d’expression artistique durable et de qualité, les dessinateurs s’investirent alors dans la production d’albums en tous genres. Entre 1981 et 1989, des dizaines d’albums seront publiés par la SNED, et ses avatars, l’Entreprise nationale algérienne du livre (ENAL), l’Entreprise nationale de presse (ENAP) et l’Entreprise nationale des arts graphiques (ENAG) qui a eu l’heureuse idée de rééditer une très grande partie des albums (devenus introuvables) à l’occasion de l’Année de l’Algérie en France en 2003.

La caricature prend le dessus sur la bande dessinée

Après le vent de liberté qui a soufflé sur l’Algérie suite aux événements d’octobre 1988 et, surtout, après les adoptions successives de la constitution en février 1989 et de la loi sur l’information en avril suivant, lesquelles ouvrirent grandes les portes à la liberté de la presse, d’expression et de création, on s’était attendu à une explosion dans le domaine de la bande dessinée. C’est le contraire qui se produisit. Si des dizaines de journaux virent le jour, aucune revue de bande dessinée digne de ce nom ne tint la route, hormis Tim et Simsim qui s’éclipsa au bout de trois numéros pourtant d’excellente facture. Par contre, la caricature et le dessin de presse, moins développés à l’époque du système du parti unique, connurent un grand essor. Aux côtés de certains noms connus (Ryad, Maz, Slim, Haroun, etc.), d’autres apparurent : Dilem,  Ayoub, Le Hic, Abi, Islem, Amari,  etc.

Les seules initiatives intéressantes furent les publications satiriques Baroud – qu’anima pendant une courte période, avant sa disparition, le journaliste et chroniqueur Saïd Mekbel – et El Manchar qui tint la route beaucoup plus longtemps, sans publicité et sans soutien financier, porté à bout de bras par Mahfoud Aïder et Mustapha Tenani. Ces deux « aventuriers » de la bande dessinée algérienne firent, aux côtés d’autres « fous » de héros de papier, les belles années de M’Quidèch et de quelques autres revues.

De 1969, date de la parution de M’Quidèch, la première revue de bande dessinée algérienne, à 1989, année du lancement de la revue Tim et Simsim, l’Algérie s’est taillé la part du lion dans la bande dessinée arabe et africaine. Les violences intégristes, à partir de 1990, allaient emporter non seulement le neuvième art, mais toutes les formes d’expression artistiques et culturelles du pays. La préoccupation serait alors à la « survie ».

1, 2, 3, que vive le Fibda !

Après une traversée du désert qui a duré près de vingt ans, peut-on dire que la bande dessinée algérienne est repartie de plus belle ? L’organisation du Festival international de la bande dessinée d’Alger, pris en charge et « institutionnalisé » par le ministère de la Culture depuis 2008, plaide en ce sens.
Ce Festival est sans doute appelé à devenir, dans les années qui viennent, un tremplin pour l’édition d’albums de bandes dessinées, le développement de coéditions maghrébine, africaine, méditerranéenne et internationale, la découverte de jeunes talents grâce à un vaste panel de prix. À chaque édition, en effet, un jury national et un jury international décernent trois prix : la Bulle d’or, la Bulle d’argent et la Bulle de bronze4. Outre ces prix, le grand hommage consacre un dessinateur reconnu.

Les premières éditions du Festival

La première édition du Fibda a enregistré la participation de vingt-sept pays, dont l’Inde qui était à l’honneur, et de quatre-vingt-dix-huit dessinateurs inscrits aux concours professionnels (catégorie « Espoir scolaire » et « Jeunes talents »), dont un tiers d’Algériens. Mohamed Aram, doyen de la bande dessinée algérienne, a été récompensé pour l’ensemble de son œuvre.
La deuxième édition, en 2009, a mis à l’honneur l’Afrique du Sud, dans le cadre du deuxième Festival panafricain et a été rehaussée par la présence du président de l’Association du festival de la bande dessinée d’Angoulême. Le grand hommage a consacré le célèbre dessinateur Slim, père des personnages Bouzid et Zina.
Trente-six pays ont participé en 2010 au troisième Fibda qui a mis à l'honneur la Suisse. Le grand hommage a doublement consacré Ahmed Haroun, bédéiste et caricaturiste algérien, père du personnage M’Quidèch, et Redouane Assari dit Red One, dessinateur de talent à l’aise aussi bien dans le dessin humoristique que réaliste, qui a fait ses débuts en 1970 dans le journal M’Quidèch où il anima une série intitulée « Plein gaz » qui ne prit fin qu’avec la disparition de la revue.

Un pont entre les générations de créateurs

Le Fibda permet d'établir la jonction entre la génération qui a fait les beaux jours du neuvième art algérien de 1969 à 1989 et la nouvelle génération qui piaffait d’impatience pour se hisser au rang des Slim, Haroun, Aider, Aram, Maz, Amouri et tant d’autres. Ce Festival a révélé des « gisements » de bédéistes qui feront, sans conteste, parler d’eux dans les années à venir : Djamel Bouchenaf, Tahar Aïdaoui alias Natsu, Rym Mokhtari, Narimane Mezghiche, Samir Togui, Amine Benabdelhamid, Atif Naas Araba, Salim Makhlouf, Khareddine Khardouche, Brahim Okba, etc. Après les balbutiements de l’édition de 2008 et les « ratages » de 2009 où les organisateurs sont passés à côté de la commémoration des quarante ans de la bande dessinée algérienne, ce Festival, désormais incontournable rendez-vous des bédéistes algériens et étrangers, s’il est mieux organisé à l’avenir, jouera un rôle majeur dans la promotion du neuvième art. En 2010, la présence de l’Algérie au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, la Mecque de la BD, et au 14e Salon international de la bande dessinée de Tazarka, en Tunisie, en tant que pays d’honneur, en sont la preuve.

Notes et références

1. 1982 : Exposition Bande dessinée et caricature à l’Institut culturel italien à Alger,du 26 avril au 10 mai. Avec onze bédéistes algériens (Mahfoud Aider, Mansour Amouri, Redouane Assari, Mohamed Bouslah, feu Brahim Guerroui, Mohamed Mazari, feu Sid Ali Melouah, Abdelhalim Riad, Menouar Merabtene dit Slim, Rachid Taïbi et Mustapha) et deux bédéistes italiens (Mario Gamboli et Mario Majorano).
1982 : Exposition des dessinateurs de l’équipe MQuidèch, organisée parle Comité des fêtes du Conseil populaire de la ville d’Alger à la galerie Mouloud Feraoun à Alger, du 27 au 30 août. Toute la « bande » de M’Quidèch y participe.
1984 : Journées de la bande dessinée et de la caricature, organisées par le Centre culturel de la wilaya d’Alger, du 2 au 8 mai. Avec Menouar Merabtene dit Slim, Abdelhalim Riad, feu Sid Ali Melouah, Redouane Assari, Mustapha Tenani, Ahmed Haroun, Redouane Taïbi, Mansour Amouri, Nasser Brahimi, Mahfoud Aider, Mohamed Hankour, feu Brahim Guerroui, Mohamed Bouslah et Mohamed Mazari dit Maz.
1985 : Exposition de dessinateurs au Centre culturel algérien à Paris, du 6 au 30 mars, qui donne à voir les travaux de dessinateurs venus d’Alger, comme Slim et Sid Ali Melouah, ou issus de l’émigration, comme Avec Rachid Aït Kaci, Farid Boudjellal, Larbi Mechkour, Rachid Naoua, Rasheed et Slimane Zeghidour.
1986-1988 : Festival international de la bande dessinée et de la caricature de Bordj El Kiffan (3 éditions).
1989 : 1er Festival méditerranéen de la bande dessinée, à l’initiative du Comité des fêtes du Conseil populaire de la ville d’Alger, au Palais du Peuple à Alger, du 23 au 26 mars. En plus de l’Algérie, y participent l’Egypte, l’Espagne, la France, l’Italie, la Grèce, le Maroc et la Tunisie. Aux côtés des bédéistes algériens (Mahfoud Aider, Redouane Assari, Bachir Aït Hammoudi, Nadjib Berber, Mohamed Bouslah, feu Brahim Guerroui, Ahmed Hebrih, Ahmed Haroun, feu Sid Ali Melouah, Amine Zirout dit Malek, Masmoudi Benattou, Mohamed Mazari, Abdelhalim Riad, Ali Rahmani, Menouar Merabtene dit Slim, Sami, Rachid Taïbi, Mustapha Tenani), tunisiens et égyptiens, ce festival est marqué par une forte présence de talents européens comme les françaises Annie Baron Carvais et Annie Goetzinger, le scénariste espagnol Victor Mora, le dessinateur italien Attilio Micheluzzi et le scénariste et critique de BD français Claude Moliterni..
2006 : Exposition Dessine-moi l’humour au Centre culturel français à Alger. Elle a regroupé 15 auteurs d’Algérie (Abi, Aladin, Ayoub, Haroun, Islem, Kaci, Le Hic, Maz, Melouah, Noun, Slim) et de France (Nono, Pétillon, Vial, Wolynski) qui a permis de montrer au public des dessins et des caricatures sur différents thèmes politiques et sociaux. A cette occasion, un album regroupant des dessins et des caricatures des exposants a été publié.

2. Cette initiative est due à un groupe de dessinateurs algériens conduits par Sid Ali Melouah, soutenu par le président de l’Assemblée populaire communale, amateur de BD. De très nombreux bédéistes et caricaturistes algériens participent à ce festival avec leurs planches, dessins de presse, caricatures et albums : feu Sid Ali Melouah, Mahfoud Aider, Redouane Assari, Slimane Zeghidour, Mohamed Mazari dit Maz, Menouar Merabtene dit Slim, Mehdi Haba, Benattou Masmoudi, Abdelhalim Riad, Amine Zirout dit Malek, Ahmed Hebrih, Mustapha Tenani, Rachid Aït Kaci dit Kaci, Ahmed Haroun, Bachir Aït Hamoudi, Mohamed Bouslah, Mansour Amouri, Mohamed Aram, Nadjib Berber et feu Brahim Guerroui dit Gébé. Aux côtés de bédéistes issus de l’émigration comme Farid Boudjellal, Larbi Mechkour et Rasheed, des dessinateurs français dont Dominique Rousseau et Jean-Pierre Gourmelen et le scénariste et critique de BD, Claude Moliterni, sont aussi présents.

3. Avec aussi Kouider, Chika, Batata, Hbibou, M’barek, Bouscoutchou, Chouidi, Fennouk, Djine Faraoune…

4. Pour la première édition, la Bulle d’or a récompensé Marzena Sowa pour Marzi, un album sur la Pologne vue par les yeux d’un enfant. La Bulle d’argent a été octroyée au jeune Algérien Sabri Kasbi pour son album Le Roi de la mer. Mohamed Bouslah, qui a consacré une grande partie de sa vie à la bande dessinée et à la promotion du neuvième art, a été récompensé par la Bulle de bronze pour son album Le Dingue au bistouri, Commissaire Llob (Éd. Lazhari Labter), une adaptation d’un roman de Yasmina Khadra. C’est le premier album publié en Algérie après l’interruption de l’édition de bandes dessinées par la SNED et l’ENAL à la fin des années 1990.


Pour aller plus loin

Livre de référence

Lazhari Labter. Panorama de la bande dessinée algérienne 1969-2009. Alger, Lazhari Labter Editions, 2009.

Site

Festival international de la bande dessinée d’Alger. [Consulté le 03.03.2011]


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