Devinettes de Tunisie, la réalisation d’un rêve

Par Raouf Karray
Traduit par Sarah Rolfo

Couverture de : Devinettes de Tunisie

 

Un choix de devinettes traditionnelles tunisiennes, issues du patrimoine oral, nous est proposé dans ce livre1 bilingue et totalement « réversible ». Il peut en effet être lu par un arabophone, comme par un francophone, en inversant le sens de la lecture. L’illustration, qui donne la clef de la devinette, est intercalée entre le texte arabe et sa traduction. L’artiste Raouf Karray réalise de véritables tableaux dans une gamme de couleurs chaudes, douces et lumineuses pour rendre des scènes inspirées, pour la plupart, de la vie traditionnelle. Un cadre, orné de motifs puisés dans la tradition berbère, enserre et met en valeur le texte arabe de chaque devinette, calligraphié par l'auteur. La liste des réponses aux devinettes est donnée dans chaque langue à la fin du livre. Une manière très originale et réussie de transmettre par écrit le patrimoine oral des devinettes traditionnelles…

Dans cet article, Raouf Karray nous raconte l’aventure de ce livre, un rêve devenu réalité.

 

Le goût de l’enfance et de la transmission

Lorsque l’idée de réaliser un livre pour enfant m’est venue pour la première fois, je me suis retrouvé face à un grand rêve. Ce rêve avait commencé lors d’une chaude journée d’enfance que nous avions passée dans l’immensité des vergers et des jardins qui entouraient nos maisons à l’architecture arabe belle et simple… Tantôt nous jouions, tantôt nous nous réfugions près du tronc d’un arbre à l’ombre et aux fruits abondants. Nous répétions les histoires ou les devinettes que chacun d’entre nous avait retenues, après les avoir entendues par une froide nuit d’hiver, lorsque nous rentrions le soir à la maison, fatigués par une leçon ennuyeuse ou éreintés d’avoir longtemps joué. Nous nous emmitouflions avec hâte dans une couverture de laine et, blottis dans les bras de notre grand-mère ou entre ses jambes, nous écoutions quelques-unes de ses belles histoires ou nous rivalisions pour trouver la solution des devinettes qu’elle nous posait et qui, chaque fois, semblaient plus compliquées.

Plus tard, il m’est arrivé un certain nombre de fois de raconter à mes enfants des aventures et des événements particuliers que j’avais vécus dans mon enfance et mon adolescence. Un jour, j’ai évoqué devant eux ces soirées que nous passions, nous les enfants du quartier, dans la demeure de l’un d’entre nous. Nous échangions des devinettes ; nous rivalisions à les poser et à les résoudre. Quelle n’a pas été leur joie de découvrir ce nouveau jeu qu’ils ne trouvaient pas et ne pourraient jamais trouver sur leur « PlayStation » ou leur « Gameboy » ! J’ai, pour ma part, été stupéfait de réaliser qu’ils ne connaissaient aucune devinette ! Mais ils ont très vite appris. Je leur ai expliqué le sens de ces devinettes, ainsi que la place qu’elles occupaient dans notre patrimoine littéraire populaire et dans la culture de notre société. Ensuite, je leur ai demandé ce qu’ils pensaient d’un livre sur les devinettes dont la solution se trouverait dans l’illustration. Ils m’ont répondu qu’ils adoreraient… Mais cela existait-il ? Je leur ai dit que j’y réfléchirais pour eux et pour tous les enfants qui ne connaissaient pas les devinettes ou qui en avaient seulement entendu parler par hasard. C’est ainsi que j’ai commencé à réfléchir à la réalisation d’un livre.

Nous vivons à une époque d’évolutions rapides qui ont beaucoup affecté les relations entre les gens, entre les membres d’une même famille aussi. Les comportements, les habitudes, les coutumes ont changé et ce que nous avons vécu il n’y a pas si longtemps semble très lointain à nos propres enfants. Les grands-mères ne racontent plus d’histoires et les enfants ne se nourrissent plus de la mémoire collective de la société… Les grands-mères ne font plus le trait d’union entre les générations et les enfants ne portent plus cette mémoire…

Une vision éducative

Le désir de réaliser un livre pour enfant me plaçait aussi devant un défi qui n’était pas des moindres pour la personne ambitieuse que j’étais et qui connaissait la situation de l’édition dans le monde arabe. Je ne nie pas qu’il s’agissait pour moi d’une aventure, une aventure agréable bien que le chemin semblait semé d’embûches. En effet, ce qui était présenté à l’enfant arabe en matière d’art s’opposait à mes aspirations et mes positions. J’ai commencé à avancer sur ce chemin… et j’ai décidé de continuer jusqu’au bout du rêve. Je ressentais le plaisir que pouvait apporter cette expérience en matière de découverte et de recherche dans des domaines artistiques et culturels divers. Il s’agissait de travailler sur un sujet qui réunissait des mondes qui parfois se croisaient dans leurs dimensions historiques, culturelles et esthétiques, et parfois s’éloignaient de notre manière d’envisager le patrimoine culturel et la mémoire populaire.

Ce n’était pas seulement un rêve, il s’agissait également de faire revivre la réalité de l’atmosphère culturelle et pédagogique tunisienne. Celle-ci avait perdu son authenticité et son identité profonde, depuis que les principes d’éducation humains et sociaux porteurs de la mémoire collective avaient été remplacés par des standards qui sclérosaient les esprits et appauvrissaient les sentiments.

J’ai fait revivre cette réalité à travers ma passion pour le livre et le dessin, ainsi qu’à travers mon intérêt pour l’éducation de l’enfant arabe, pour l’art de la communication visuelle qui accorde une place importante à l’image et à ses dimensions communicatives, et aussi à travers mon enthousiasme à faire triompher l’idée d’être attaché aux références artistiques locales authentiques et de s’en inspirer.  

Le rêve du livre

Je voulais un livre richement coloré, chaud, qui transmettrait au lecteur la chaleur de la mémoire lointaine et le quotidien des ancêtres avec son lot de labeur et de travail, mais aussi, l’art, le goût et cette capacité à aimer la vie et des valeurs qui ne disparaîtraient jamais, qui seraient imprimées dans un foisonnement parfumé et coloré. Mon livre serait débordant de belles illustrations dont le style, la disposition et les couleurs ne seraient ni importés, ni copiés. Il serait audacieux et se refuserait à toute banalité ou lieu commun. Un enfant, en le découvrant, aurait l’impression qu’il aurait pu l’écrire et le dessiner. Un livre qui traiterait de l’héritage ancestral, comme si les ancêtres eux-mêmes, avec bienveillance, tendresse et un amour impétueux, y publiaient une mémoire fertile qui titillerait un jeune esprit rouillé par les « Gameboy » et les jeux électroniques toxiques…

Ce livre serait-il comme je l’avais toujours espéré ou le « marché » l’étoufferait-il dès le début (pour des questions matérielles, de dépenses, de promotion difficile et à cause de la crise économique qui touche le consommateur de culture) et lui ôterait-il toute originalité ?

Le livre en train de se faire

Trente et quelques devinettes, puisées dans une réserve riche et abondante qui alimentait les réunions de femmes et leurs conversations… Les images qui jaillissaient des devinettes chaque fois que je les lisais me plaisaient. Je me les suis représentées… et je me suis mis à dessiner. 

« Moi, je raconte et à toi de voir »2, c’est l’expression de quelqu’un qui voyage dans la mémoire et qui porte dans sa besace une réserve de patrimoine populaire oral au contenu pédagogique, culturel, moral et psychologique. Cet héritage de connaissances populaires, décrivant des situations de l’environnement social et abordant les sagesses populaires intimement liées à l’éducation de l’enfant, a suscité en moi l’expression artistique. Mon désir de m’intéresser aux arts de la communication visuelle, dans le contexte de ma foi en l’homme, a fait naître en moi un projet noble pour une société solide et enracinée où les générations se retrouveraient. Tout cela se situait dans la continuité de ce rêve. Le rêve n’est-il pas la continuité de l’art ? Les proverbes populaires, en tant que réservoir de la mémoire sociale et locale et en tant que vulgarisation de la connaissance, sont une source de création artistique. Les formes, les couleurs et le contenu de ces proverbes se sont mêlés pour créer une image inspirée de la mémoire collective. Le proverbe en jaillit sans perdre ses capacités d’expression. C’est pourquoi les dessins qui accompagnaient ces proverbes n’étaient pas uniquement leur représentation directe, mais, sous l’effet de l’inspiration artistique, l’image devenait l’axe principal du texte. Si le lien bienveillant qui m’unissait au patrimoine populaire et à l’art local était caractérisé par l’interaction et le dialogue, le rapport entre le texte et le dessin le rendait plus fort encore. Ce livre n’était autre que le miroir de deux ouvrages artistiques alliant dans le patrimoine populaire, sous l’action de la mémoire fertile et inspirante, la lettre à la couleur.

La recherche d’un éditeur

Mon grand carton à dessin rouge sous le bras, j’ai voyagé… Je suis allé à Bologne, en Italie, pour me rendre à la Foire internationale du livre pour enfants. Là-bas, j’ai rencontré nombre d’illustrateurs spécialisés dans le livre pour enfant ainsi que plusieurs éditeurs.

Je me suis arrêté dans la salle d’exposition consacrée à une sélection de dessins. Debout, derrière un groupe de personnes parmi lesquelles se trouvaient de nombreux illustrateurs, j’ai tendu une oreille indiscrète. J’ai tenté timidement de m’immiscer parmi eux. J’ai imaginé être ce dessinateur chanceux qui aurait accroché ses illustrations parmi leurs travaux. Mes joues se sont empourprées lorsque j’ai prononcé mon premier mot d’une voix à peine audible et balbutiante pour m’introduire auprès d’eux…

Ils se sont tournés vers moi et m’ont demandé avec bienveillance : « Faites-vous partie des exposants ? ». « Non, ai-je répondu, mais je suis venu visiter la Foire et voir les dernières nouveautés dans le domaine du livre jeunesse. » Nous avons pris congé après avoir fait connaissance, échangé nos adresses et avoir parlé un peu de la Tunisie et de son expérience en matière d’édition de livres pour enfants.

J’ai continué ma visite, en allant d’un pavillon à l’autre, dévorant les visages, les affiches et les livres. Je passais tout en revue et je rassemblais au hasard catalogues, dépliants et documents divers. J’ai d’abord hésité à présenter mes dessins aux éditeurs présents à la Foire, mais lorsque je les ai présentés à une responsable d’une librairie allemande de livres pour enfants qui m’avait demandé ce que contenait mon carton, je me suis enhardi. Je me suis particulièrement réjoui lorsqu’elle s’est montrée émerveillée par mes dessins. Elle m’a conseillé de me diriger vers le stand d’une maison d’édition française pour les montrer à son responsable. Elle était sûre que ce type d’illustration lui plairait et qu’il leur accorderait un intérêt particulier…

En effet, après avoir regardé mon travail, l’éditeur m’a immédiatement proposé de le publier dans une collection comprenant des livres consacrés, tant par le dessin que par le texte, aux devinettes des peuples du monde.

Et ainsi fut fait…

Notes et références

1. Raouf Karray. Devinettes traditionnelles de Tunisie ألغاز من تونس. Trad. Patricia et Hassan Musa. Nîmes, Grandir, 2001.

2. (N.D.T) Expression populaire tunisienne.


Pour aller plus loin

Biographie

Raouf Karray est peintre, artiste graphiste, illustrateur et professeur d’Arts graphiques à l'Institut supérieur des arts et métiers de Sfax, en Tunisie. Il a créé de nombreux livres pour enfants et s’est intéressé au patrimoine du livre arabe pour enfants, notamment à travers l’expérience de la maison d’édition Dar al-Fata al-Arabi.

Blog de l’artiste

http://raoufarte.blogspot.fr/ [Consulté le 08.03.2013]

Bibliographie sélective

  • Abderazzak Kammoun. Une si belle saison. Ill. Raouf Karray. Nîmes, Grandir, 2011.
  • Zakaria Tamer. [Des conseils négligés] نصائح مهملة. Ill. Raouf Karray. Beyrouth, Dar al-Hadaeq, 2010.
  • Anouar Achich. Proverbes de Tunisie إنقلك ودليلك ملك. Ill. Raouf Karray. Nîmes,  Grandir, 2009.
  • Raouf Karray. Berceuses tunisiennes ننّي دوح. Trad. Patricia et Hassan Musa. Nîmes, Grandir, 2008.
  • Youssef Al-Charif. [Le Soleil vient le matin] الشمس تأتي بالصباح. Ill. Raouf Karray. Sfax, Dar Nouha (Maktabat ‘Alâ’ al-Dîn), 2005.
  • Youssef Al-Charif. [Deux amis] صديقان. Ill. Raouf Karray. Sfax, Dar Nouha (Maktabat ‘Alâ’ al-Dîn), 2005.
  • Youssef Al-Charif. [Ma mère] أمي. Ill. Raouf Karray. Sfax, Dar Nouha (Maktabat ‘Alâ’ al-Dîn), 2005.
  • Youssef Al-Charif. [Le Ciel est la maison des oiseaux] السماء بيت العصافير. Ill. Raouf Karray. Sfax, Dar Nouha (Maktabat ‘Alâ’ al-Dîn), 2005.
  • Sylvie Durbec. Naissance d’un voyage. Ill. Raouf Karray. Nîmes, Grandir, 2004.
  • Françoise Diep. Tiguê-guêlê : contes du Burkina Faso. Ill. Raouf Karray. Nîmes, Lirabelle, 2003.
  • Raouf Karray. Devinettes traditionnelles de Tunisie ألغاز من تونس. Trad. Patricia et Hassan Musa. Nîmes, Grandir, 2001.

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