La bibliothèque, lieu de rencontres entre les générations

Par Dr Ivanka Stričević , Professeur à l'Université de Zadar, Croatie
Traduit par Nathalie Chesnier

portrait photo d'Ivanka Stricevic

 

Les changements dans les modes de vie semblent être aujourd’hui plus profonds que jamais. On les attribue en premier lieu au fort développement des nouvelles technologies, qui change la façon d’accéder à l’information et de la traiter, ainsi que la façon de communiquer. On dit souvent que les nouvelles technologies augmentent la fracture digitale, l’écart entre ceux qui ont accès à l’information et l’utilisent, et ceux qui n’y ont pas accès et ne l’utilisent pas. Ceci implique un décalage entre les pays et entre les individus riches et pauvres.

 

Cependant, ce ne sont pas les seules causes de stratification de la société moderne. La mondialisation, l’impact de la crise généralisée, les changements dans les structures familiales et les relations sociales, les perturbations des relations traditionnelles de la famille et l’allongement de la durée de vie, n’impliquent pas nécessairement une meilleure qualité de vie. Ce sont des phénomènes qui, parallèlement à la fracture digitale, contribuent à la marginalisation sociale, mènent à l’isolement affectif et à la distance entre les générations. Les différences sont de plus en plus marquées entre les générations « texto » (de l’imprimé) et les générations « techno » (du numérique). Les personnes âgées trouvent qu’il est difficile de s’adapter à la rapidité des changements sociaux et technologiques, tandis que les jeunes apprennent facilement et acceptent les nouvelles tendances.

 

Les bibliothèques ont un rôle social et leur principe de base est de n’exclure personne, se situant au-delà des différences individuelles et des conditions de vie. Ce n’est donc pas par hasard que les bibliothèques, acteurs de la cohésion sociale, se sont vu attribuer la mission spécifique de développer le dialogue et la compréhension entre les générations. Elles recèlent les connaissances et la sagesse de toutes les générations et offrent – ou devraient offrir -  l’infrastructure qui peut permettre le lien entre les jeunes et les plus âgés. En démocratisant l’accès à l’information, les bibliothèques peuvent permettre à chacun de se former librement, d’échanger expériences et connaissances et d’interagir, tout en améliorant leur qualité de vie et celle des autres dans leur communauté.

 

Le besoin d’acquérir de nouvelles capacités de lecture qu’implique l’utilisation des nouvelles technologies représente un défi pour les bibliothèques. Les modes de vie et les compétences des jeunes d’aujourd’hui et des personnes âgées sont de plus en plus différents. On attribue en général aux personnes âgées sagesse, expérience, recherche du sens profond des choses, tandis qu’on associe aux jeunes générations un mode de vie rapide, le sens de l’initiative, l’acceptation immédiate de ce qui est nouveau et inconnu, et le fait de communiquer en permanence. La question est de savoir ce que les uns peuvent transmettre aux autres, et quelles sont les bases sur lesquelles il est possible de construire une cohésion sociale entre ces groupes de plus en plus différents, et, par conséquent, plus distants. Comment les bibliothèques peuvent-elles favoriser le dialogue intergénérationnel?

 

Aujourd’hui, des bibliothèques publiques du monde entier mettent en œuvre de nombreuses activités avec et pour leurs usagers, mais en général elles s’adressent à des catégories d’âges bien spécifiques et réunissent ceux (enfants, jeunes ou adultes) qui partagent des intérêts communs. Les activités intergénérationnelles, elles, sont plus complexes et représentent un véritable défi pour les bibliothèques, dans la mesure où elles sont censées réunir des personnes qui le plus souvent ne sont pas encore conscientes qu’elles partagent un intérêt ou une affinité. 

 

La principale tâche des bibliothécaires est de promouvoir tous les différents modes de lecture et d’apprentissage au sens large. Les bibliothécaires agissent toujours en fonction des besoins des lecteurs ; ils leur proposent des collections imprimées et numériques, des services et des installations, facilitant la participation des usagers et le partage des ressources et des réseaux : la bibliothèque est un lieu de rencontre et d’interaction. Pour que des usagers de générations éloignées se rencontrent, il est nécessaire de mettre en place des activités, qui peuvent avoir lieu à la bibliothèque mais aussi dans d’autres lieux.

 

Le but du dialogue intergénérationnel est de faciliter les échanges d’idées, de savoirs et d’expériences, ainsi que de bâtir des relations fondées sur l’acceptation de la diversité, sur la tolérance et l’attention portée aux autres. Sans aucun doute, les jeunes et les aînés ont beaucoup de choses à s’apporter mutuellement, mais la question est de savoir comment les bibliothèques peuvent être médiatrices, amorcer et améliorer leur interaction. Cette tâche incombe surtout aux bibliothèques publiques, car elles s’adressent à tous les membres de la société et représentent ce qu’on appelle généralement le « troisième lieu ». La famille et la maison constituent le premier lieu, l’école et le travail le second, les bibliothèques le troisième. Elles jouent un rôle social qui ne passe plus par un rôle passif donné aux lecteurs mais qui permet désormais à chacun de ne pas seulement « prendre » mais aussi de « faire » et de  « donner ». Ainsi, les bibliothèques publiques actuelles  s’écartent du concept d’usager au profit de celui d’acteur. C’est précisément cette notion qui est importante pour le développement de la cohésion sociale et le dialogue entre les générations, pour la lutte contre les stéréotypes à propos des jeunes et des séniors, et donc, pour la mise en œuvre de programmes intergénérationnels dans les bibliothèques.

 

Il existe de nombreuses activités possibles basées sur l’interaction entre les jeunes et les séniors. parmi lesquels le bibliothécaire choisit les plus adaptés aux besoins propres au public de sa bibliothèque. En voici quelques unes parmi les plus pratiquées, qui peuvent se classer en quatre types:

1.    Les personnes âgées apportent quelque chose aux enfants et aux adolescents, font quelque chose pour eux.

© Lire et faire lire

Ainsi, l’aide aux devoirs. De nombreuses bibliothèques proposent ce service. Le bibliothécaire l’organise et, parfois, participe aussi : des personnes âgées aident les enfants et les adolescents à faire leurs devoirs. Parmi les ainés, on trouve souvent des professionnels du monde de l’éducation (des enseignants à la retraite, par exemple). Les personnes âgées peuvent particulièrement contribuer au programme d’histoire car elles ont souvent participé à l’évènement que les enfants et les adolescents sont en train d’étudier. Outre l’aide aux devoirs, les cours particuliers, l’encadrement dans la durée sont aussi possibles.

Une autre activité fréquente, c’est de raconter des histoires ou de transmettre autres savoirs traditionnels aux jeunes. Souvent, il s’agit d’un patrimoine qui n’est pas écrit mais se transmet oralement de génération en génération.

Enfin, les seniors peuvent s’impliquer dans les animations réalisées pour et avec les jeunes (jeux, ateliers théâtre…) , les aidant et aidant les bibliothécaires

2.    Les enfants et les adolescents font quelque chose pour les aînés.

©Roberto Salvadores

Une activité de ce type très fréquente est la formation à l’utilisation des technologies numériques : ordinateurs, Internet, téléphones portables, courrier électronique, catalogues et autres équipements numériques de la bibliothèque même, tablettes, réseaux sociaux…. Ces formations peuvent se faire individuellement ou en groupes. 

Dans le même esprit, les visites dans les maisons de retraite : les bibliothèques peuvent organiser des visites des adolescents aux personnes âgées dans les maisons de retraite, et les axer sur un programme précis : un club de lecture où les jeunes lisent aux plus âgés, en groupe ou individuellement, ou bien leur apprennent l’utilisation des nouveaux médias. Les jeunes peuvent aussi réaliser des performances (musique, théâtre…), participer au  programme culturel de la maison de retraite ou  les assister dans leurs activités quotidiennes.

3.    Les jeunes et les aînés font quelque chose ensemble pour leur communauté.

Il s’agit ici de la participation conjointe à des actions militantes ou citoyennes, à des campagnes pour une cause, comme la promotion des bibliothèques, de la lecture.

4.    Les jeunes et les personnes âgées participent ensemble à la même activité.

Jeunes et personnes âgées, de la même famille ou non, partagent une animation de lecture à haute voix, une séance de contes ou toute autre activité éducative ou ludique, des apprentissages informels, des évènements culturels ou des activités sportives.

 

Ces quatre types d’activités sont différentes mais elles ont aussi beaucoup en commun : elles permettent toutes de renforcer les liens entre les générations, elles favorisent la confiance en soi, l’estime de soi et encouragent le travail bénévole. Elles demandent des participants qui soient prêts à faire du bien autour d’eux et à communiquer avec d’autres qui pensent et agissent différemment, qui ont des compétences et des capacités physiques et intellectuelles différentes.

 

Ces programmes ne requièrent pas seulement la patience des participants mais aussi celle des bibliothécaires, qui doivent savoir communiquer avec des groupes très variés. Les bibliothécaires sont souvent spécialisés, certains travaillant avec des enfants, d’autres avec des adolescents et des adultes ou des personnes âgées. Ils connaissent leur public et ses besoins. Cela signifie-t-il que les programmes intergénérationnels nécessitent une autre, une quatrième sorte de bibliothécaire, qui saurait comment travailler en même temps avec toutes les générations ? Certainement pas, car si les bibliothécaires ne sont pas prêts à collaborer, communiquer et améliorer leurs compétences quel que soit le public, ils peuvent difficilement attendre des usagers qu’ils soient partants pour des programmes dans lesquels ils seront confrontés à des personnes qui ne leur ressemblent pas.

 

Ceux qui bénéficient le plus de ces programmes sont les participants eux-mêmes : les enfants, les jeunes adultes et les personnes âgées ; car grâce à la communication et l’interaction, ils sont tous gagnants, ils apprennent, s’amusent, améliorent leur qualité de vie. Cependant, le bénéfice peut être considéré du point de vue des bibliothèques : elles accomplissent ainsi leur rôle social, culturel et d’éducation, renforcent la cohésion sociale et gagnent en visibilité.


Pour aller plus loin

En septembre 2011, la section Alphabétisation et lecture de l’IFLA (Fédération Internationale d’Associations de bibliothèques et d’Institutions) et la FENABIL (Fédération tunisienne des associations des amis de la bibliothèque et du livre) ont organisé conjointement un colloque international sur la solidarité intergénérationnelle dans les bibliothèques. Outre les actes publiés après le colloque, les participants ont rédigé la « Déclaration de Tunis sur les bibliothèques, la lecture et le dialogue intergénérationnel » :

Considérant que la FENAABIL et l'IFLA sont engagées à respecter la diversité, la liberté intellectuelle, le libre accès aux informations et à la connaissance, la promotion de l'alphabétisation et la lecture pour tous, 

nous déclarons:

- les bibliothèques doivent tirer parti de leur riche infrastructure pour développer des programmes  intergénérationnels comme des échanges organisés entre groupes de jeunes et de moins jeunes pour la promotion de la lecture, la compréhension et l'attention mutuelles à l'avantage des deux groupes;

- les bibliothèques doivent créer des opportunités et des espaces pour le dialogue et l'apprentissage intergénérationnels;

- les bibliothèques doivent proposer des activités favorisant les rapprochementsentre les différents groupes d'âge tels que:

          Activités de lecture pour bébés, enfants et adolescents, animés par des adultes plus âgés

          Séances de contes par des adultes plus âgés pour transmettre la culture et la tradition

          Aide aux devoirs, proposée par des adultes de tous âges

          Formation à la technologie de l'information par des jeunes à l’intention des personnes âgés afin de combler l'écart entre la génération « texto » et la génération « techno » ;

- les bibliothèques doivent travailler activement à réduire la ségrégation et l'isolement générationnels et construire la cohésion sociale par le biais de services et de programmes intergénérationnels.

 

Ivanka Stričević

Le docteur Ivanka Stričević est professeur associé à l’Université de Zadar, Croatie, dans le Département des sciences de l’information et des bibliothèques. Elle a travaillé auparavant dans une bibliothèque publique, comme responsable du département jeunesse. Elle mène des recherches sur les besoins en information et sur les habitudes de lecture ainsi que sur les services offerts aux bibliothèques pour les différents types d’usagers. Elle a co-dirigé l’ouvrage Intergenerational solidarity in libraries / La solidarité intergénérationnelle dans les bibliothèques (De Gruyter Saur, 2012. IFLA Publications; Nr 156). Elle a été présidente des sections IFLA Bibliothèques pour enfants et adolescents (2003-2007) et Alphabétisation et lecture (2007-2011).


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