"La Cachilo raconte" : des lectures au coin de la rue

Par Claudia Martínez, Bibliothèque Populaire Cachilo
Traduit par Viviana Quiñones

portrait photo de Claudia Martinez, habillé en couleur turquoise

Dans un quartier très sensible, les enfants parlent de leurs lectures, animent une émission de radio, font de la peintures murale, créent un livre… : la bibliothèque s’est installée dans les rues et dans les maisons ! Car la lecture, ici, « c’est une question de survie ».

"Chacun de nous a des droits culturels : le droit au savoir, mais aussi le droit à l’imaginaire, le droit de s’approprier des biens culturels qui contribuent, à tous les âges de la vie, à la construction ou à la découverte de soi, à l’ouverture à l’autre, à l’exercice de la rêverie sans laquelle il n’est pas de pensée, à l’élaboration de l’esprit critique. Chacun, chacune est en droit d’appartenir à une société, à un monde, à travers ce qu’ont produit ceux qui le composent : des textes, des images, où des écrivains, des artistes, ont tenté de transcrire le plus profond de l’expérience humaine."

Michèle Petit1

La Bibliothèque Populaire Cachilo, gérée par une association sans but lucratif, est située dans l’ouest de la ville de Rosario en Argentine, à la périphérie de la ville, dans un quartier en proie à la pauvreté et à la violence, où l’accès au travail, à l’éducation, aux transports, aux services et aux biens culturels est difficile.

Dans ce contexte, nous croyons qu’il est nécessaire de travailler dans la communication, l’éducation et la culture afin d’améliorer les conditions de vie personnelles et communautaires, en défendant le droit inaliénable à la parole, au récit, à la mémoire et à la lecture, nourrissant ainsi un lendemain plus riche culturellement et moins violent.

 

Dans notre communauté il n’est pas habituel de participer à des activités culturelles, de disposer de livres, de fréquenter une bibliothèque. Ceci est en lien avec les problèmes économiques mais aussi avec les représentations culturelles et symboliques. Ces représentations peuvent s’élargir et se modifier en lisant, en consommant de la culture.

Nous avons donc décidé de créer une bibliothèque que nous avons inaugurée en 2000 et que  nous avons appelée Cachilo, en hommage à un « écrivain » de grafitti qui vivait dans les rues et écrivait sur les murs de la ville, et que nous appelons le Poète des murs.

Nous nous sommes proposés, au début, d’avoir un fonds de bonne qualité littéraire et esthétique, à l’intention essentiellement des enfants et des jeunes ; d’offrir des conseils avisés par le biais d’un accueil attentif ; de multiplier les rencontres menant à la lecture et de proposer des offres culturelles accessibles.

 

Timidement, la bibliothèque a commencé à se peupler, mais malgré des stratégies de communication très variées, nombreux étaient les voisins qui n’osaient même pas y entrer.

Nous avons donc décidé de nous lancer un nouveau défi : essayer de nous rapprocher de cette autre partie de la population qui, dans sa grande majorité, ignorait l’existence de la bibliothèque ou n’imaginait pas qu’elle puisse lui être d’une quelconque utilité.

 

Pour relever ce nouveau défi, nous nous sommes appuyés sur trois points :

Le premier, c’était de comprendre comment les personnes circulaient dans le territoire. Nous nous sommes rendus compte de la fragmentation des différents quartiers, divisés par des avenues qui fonctionnent comme des frontières invisibles.

Le deuxième, c’était de penser la bibliothèque comme un espace de rencontre entre des personnes et entre des personnes et des livres.

Le troisième a été de faire vivre la grande métaphore de la littérature, le voyage.

 

Carlos Silveyra soutient que « Quand nous voyageons nous lisons le monde qui est en dehors de notre espace quotidien. Quand nous lisons nous voyageons sans bouger de l’endroit où nous sommes. Nous voyageons en livre. Et nous lisons le monde, comme l’a signalé Paulo Freire : “Voyager en livre. Et livrer le voyage” ».3

Lire, c’est voyager. Voyager, c’est se déplacer, c’est-à-dire, sortir d’une place, d’un lieu, traverser des mondes, des frontières et revenir transformés.

La Cachilo est près de toi et t’emmène loin

C’est ainsi que naît « La Cachilo raconte »,un projet de rencontres dans différents lieux, qui a évolué dans le temps.

À partir de 2008, nous avons sorti les livres dans la rue, dans un charriot coloré, après avoir tracé les chemins et balisé les lieux où nous arriverions, traversant ces avenues qui représentaient des frontières.

 

Chaque semaine nous sommes sortis pour surprendre grands et petits du quartier, avec des contes et des jeux. Nous délimitions l’espace avec de petits drapeaux de couleurs et un panneau disant « Ralentissez, des enfants lisent », pour donner de la visibilité à l’offre. Nous avons animé des ateliers sur les trottoirs, dans un coin de rue ou dans un parc. Avec l’aide d’Aladin nous avons volé sur des tapis et frotté la lampe et des jeux ont commencé à sortir. Comme Schéhérazade, nous avons raconté des histoires, regardé et lu des livres, nous nous sommes étonnés, nous avons inventé, nous avons créé ensemble et trouvé d’amusants prétextes pour que les livres  commencent à passer de main en main.

Et, comme le joueur de flute de Hamelin, nous tentions les enfants en les invitant à  participer une fois par mois à un atelier dans la bibliothèque. Dans ce va et vient, beaucoup d’enfants ont vécu une approche ludique de la lecture, quelques-uns ont découvert une bibliothèque.

 

À partir de 2009, nous avons proposé à des voisins de rejoindre notre cadre fait de livres, de voix et de mains, et ils ont reçu des sacs à dos contenant soixante-dix livres. Leurs maisons sont ainsi devenues des bibliothèques et sur leurs trottoirs nous avons animé des ateliers de lecture qui s’achevaient par le prêt de livres jusqu’à la rencontre suivante. Il y a eu quatre points de lecture et de prêt, et le taux de retour des livres a été de 90%.

 

Ces activités ont été accompagnées de différentes offres culturelles à la bibliothèque. Ceci a permis à de nombreux enfants, à partir du lien et de la familiarité que nous avions créé, de s’approcher de la bibliothèque, de la connaître et d’apprécier ses divers spectacles.

Nous avons aussi eu l’occasion d’encourager les enfants les plus enthousiastes et, par le biais d’ateliers d’écriture et d’illustration à la bibliothèque, nous avons produit un premier livre appelé Les Cachilos te cuentan [Les Cachilos racontent]. Ainsi, des enfants qui ont d’abord joué parmi les livres sont devenus des écrivains.

Plus tard, nous avons mis en place un programme de formation à l’intention des mères des enfants participants.

 

En 2011, nous avons ajouté au projet les arts plastiques, avec l’opération « Cette année se Dessine pour lire ». Pendant que nous lisions, nous faisions des peintures sur des murs « prêtés »  par des voisins. Ce mélange de langages a laissé des traces visibles des actions de lecture que nous avons réalisées dans chaque espace du quartier, qui est devenu un musée en plein air.

 

En 2012, on a continué ces ateliers qui avaient lieu simultanément dans différents lieux du quartier, et nous avons étendu l’expérience interdisciplinaire en intégrant d’autres langages artistiques (théâtre, arts plastiques et expression corporelle) et un atelier photo pour enfants à la bibliothèque, dont les participants ont photographié  ce qui se passait dans les ateliers de rue. Leurs photographies sont devenues une exposition itinérante présentée dans diverses institutions du quartier et ont été publiées dans un blog.

 

En 2013, nous avons proposé à d’autres institutions de faire partie de ce « tissu » de lecteurs et de lectures, et le projet s’est ainsi implanté dans un club de quartier et dans une association de voisins.

Pour atteindre des lieux plus éloignés, nous avons inauguré cette année-là le Cachilo Express, un petit train chargé de livres, qui parcourt des parcs et des squares dans toute la ville.

 

Du point de vue de la communication, nous avons développé des démarches diverses. Les voix et les avis des participants des ateliers sont enregistrées dans la rue et trouvent un écho hebdomadaire à travers l’émission de radio « La Cachilo te cuenta » [La Cachilo raconte] diffusé par Aire Libre, une radio communautaire.Nous avons réalisé et distribué une brochure de promotion de la lecture à l’intention des adultes s’occupant des enfants et nous avons publié des articles sur notre expérience dans diverses revues.

En outre, les activités sont annoncées dans les réseaux informels et les media locaux. Ceci leur donne une visibilité dans le quartier, renforce l’estime  des voisins, mais aussi de toute la ville. Grâce à l’introduction du thème de la lecture dans les média de diffusion massive, des initiatives privées et publiques sont lancées.

 

Grâce à cela, nous avons pu développer simultanément d’autres projets avec des organismes d’État :

- Le projet “Lectures et voix dans l’air” a développé des ateliers annuels de lecture et de radio, adressés à des enfants et à des enseignants d’écoles publiques ; ces ateliers sont devenus des émissions de radio sur le thème de la littérature pour la jeunesse.

- “Les enfants illustrent” était un projet qui a produit un livre collectif. Les enfants participant à l’atelier d’arts plastiques ont invité des écrivains, qui leur ont donné des poèmes inédits ; les enfants les ont illustrés avec des gravures.

- Le projet “ Lire sans barrières ” a permis d’organiser des lectures dans des lieux d’enfermement et d’hospitalisation : des hôpitaux, des cliniques psychiatriques et des prisons. Nous avons offert des présentoirs faits de poches en tissu contenant des livres spécialement choisis. Nous avons formé à la médiation des collaborateurs et des employés de chacune de ces institutions publiques

- Avec le Plan National de Lecture, nous avons développé la formation et l’accompagnement d’enseignants d’écoles maternelles et primaires.

Un voyage aller-retour

Au fil du temps, il y a eu beaucoup de changements.

Il n’est plus rare de voir des gens assis sur un petit bout de tissu sur le trottoir. Cela fait six ans que les samedis après-midis  se remplissent de rires, de peintures, de danses, d’oreilles ouvertes à l’écoute de bons contes et d’yeux émerveillés en tournant chaque page d’un livre.

Chaque semaine, des enfants d’âges et d’origines divers se rassemblent, s’approchent, attirés par la curiosité, restent ou empruntent un livre.

 

Au long de toutes ces années, nous avons vu beaucoup d’enfants ouvrir un livre pour la première fois, nous avons vu des enfants fouiller dans un présentoir jusqu’à ce qu’ils trouvent le livre adéquat, des enfants qui nous disent dans la rue : ”Quand est-ce que la bibliothèque arrive?”, qui nous attendent aux coins des rues et viennent en courant avec un livre dans la main, pour nous le rendre.

Certaines mamans nous disent  qu’on leur demande avec insistance de lire un  livre ; d’autres enfants reviennent avec un livre et nous demandent de le leur lire parce que chez eux, personne ne leur a lu.

 

Les enfants se sont aussi familiarisés avec le système de prêt d’une bibliothèque. Il est intéressant d’entendre, au moment de choisir un livre, les recommandations que s’échangent les enfants sur le trottoir, comme un jeu. .

Certains enfants sont venus à la bibliothèque pour voir des spectacles. Ils ont amené leurs frères et sœurs et leurs parents. Certains continuent à venir à la bibliothèque.

Certains voisins  ont osé lire ou raconter aux enfants, commençant ainsi à mettre en pratique la phrase qui dit que “la protection de l’enfance est la responsabilité de tous”. D’autres se sont impliqués en préparant le maté2, en nettoyant leur trottoir pour nous accueillir.

Pour l’équipe de médiateurs, c’est une expérience merveilleuse, qui s’enrichit de nouveaux regards. Des mamans qui nous ont accompagnés en 2008 sont devenues des médiatrices de lecture dans les divers points de lecture et de prêt.

 

Nous croyons que nos rencontres sur les trottoirs permettent de construire des ponts traversant les frontières ; de tisser des liens, en créant un espace commun d’apprentissage et de cohabitation. Ils permettent aussi d’accéder à des droits vitaux comme celui de jouer, de lire, de s’exprimer.

Une bibliothèque doit offrir des lieux pour la  lecture, où que ce soit ; c’est une question de survie.

La lecture et l’art transforment celui qui lit et donc, son environnement. C’est pourquoi dans notre communauté de l’ouest lointain de Rosario, nous avons décidé d’occuper l’espace public pour que les livres arrivent à ceux qui le souhaitent et nous incitons à lire parce que nous croyons que cela nous permet d’avoir davantage  d’occasions de connaître, d’imaginer et donc, de choisir.

 

 

Pour finir, prenons un livre de l’étagère et lisons :

« Que la solution est sociale et politique, nous le savons déjà. Mais nous savons aussi, parce que nos grands-mères nous l’ont raconté quand nous étions petits – et les grands-mères ne mentent jamais –, que les moustiques sont capables de vaincre les lions, que les lapins se moquent des loups, que les pauvres paysans embobinent les géants, et que les sots, les plus que sots, les plus que plus que sots nous font un clin d’œil en conquérant la plus belle des princesses, que les loups, les sorcières et les marâtres, les forts et les traitres, paient pour leurs méfaits. »4

 

C’est pour cette raison que Graciela Cabal écrivait de belles histoires : pour tromper les loups. C’est pour ça que nous allons dehors jouer avec les arts, pour  transmettre le désir de lire et l’envie de prendre la parole.

« La Cachilo raconte » ferme, pour aujourd’hui, son livre.


Notes et références

1. Michèle Petit (2001), Lecturas: del espacio íntimo al espacio público. Espacios para la lectura. México: Fondo de Cultura Económica. [Texte français de l’auteur].

2. Infusion traditionnelle de feuilles de « yerba maté » (Ilex paraguariensis), préparée dans une calebasse et bue avec une pipette en métal.

3. Carlos Silveyra, ”Viajar. Leer”.  Texte de la communication présentée dans la table ronde "Los viajes en los libros de la literatura infantil y juvenil", dans le cadre des Jornadas para Docentes y Bibliotecarios "De viajes y viajeros, a bordo de los libros" de la 14ª Feria del Libro Infantil y Juvenil (Buenos Aires, juillet 2003).

4. Graciela Cabal (2001). La emoción más antigua. Buenos Aires: Sudamericana.


Pour aller plus loin

Claudia Martínez

Elle est coordinatrice de la Bibliothèque Populaire Cachilo, éducatrice, conteuse, militante de la promotion de la lecture.

Biblioteca Popular Cachilo :

Virasoro 5606, Rosario, Santa Fe, Argentina.

Tél. 54 341 432526. Email biblioteca@airelibre.org.ar

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