Les langues dans l'édition marocaine pour la jeunesse : enjeux et état des lieux

Par Mohamed El Bouazzaoui, docteur ès Lettres, Université Sidi Mohamed Ben Abdellah, Fès, Maroc

Photographie Mohamed El Bouazzaoui

Arabe dialectal, arabe standard moderne, amazigh, français, espagnol… Le Maroc jouit d’une diversité linguistique qui pose un vrai défi à l’édition jeunesse. Mohamed El Bouazzaoui décrypte pour nous la situation des langues au Maroc et la façon dont les créateurs et les éditeurs choisissent de relever – ou non – le défi de la pluralité linguistique.

Un « marché linguistique » divers et pluriel

Le paysage linguistique au Maroc est marqué du sceau de la diversité et de la pluralité. En effet, dès la prime enfance, les Marocains entrent en contact avec nombre de langues. D’une part, l’arabe dialectal ou darija دارجة avec ses différentes variantes régionales, l’arabe standard moderne1, et le tamazight avec, également, ses différents parlers (le tachelhit, le tamazight, le tarifit) ; d’autre part, les langues européennes, notamment le français et l’espagnol, présentes sur le territoire marocain. Si l’arabe dialectal et le tamazight sont les langues les plus pratiquées, l’arabe standard moderne et les langues européennes sont apprises à l’école et constituent, par excellence, les langues de l’enseignement. Or, depuis la création par Dahirظهير 2 de l’Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM) en 2001, le Maroc introduit progressivement l’apprentissage de la langue amazighe3. La réforme constitutionnelle advenue en 2011 a conféré un statut officiel à cette langue et a énoncé sa généralisation dans l’enseignement marocain. Ces dernières années, une certaine élite revendique même la valorisation de l’arabe dialectal et formule le vœu d’en faire, entre autres, la langue d’apprentissage scolaire. Cette diversité linguistique témoigne assurément de la richesse culturelle et historique du pays. C’est dire qu’elle participe grandement à asseoir les bases d’une culture polymorphe où l’identité et la différence sont appréhendées de manière souple et positive.

Au commencement était le français

Cette diversité linguistique n’est pas sans avoir une influence directe sur les orientations de l’édition de livres pour la jeunesse. Force est de constater que la langue de publication a été prioritairement le français. En témoigne l’expérience de Yomad, maison d’édition pour la jeunesse qui a lancé ses premières publications dans cette langue en 1998. Le choix de la langue française, n’étant pas fortuit, s’expliquerait, entre autres, par le fait que cette maison d’édition bénéficiait du soutien du Bureau du livre de l’Ambassade de France au Maroc, et également par le fait qu’elle avait effectué son lancement avec des écrivains francophones relevant de la deuxième génération d’auteurs pour adultes. À cet égard, la publication des textes de Fouad Laroui, de Habib Mazini, de Driss Chraïbi, de Mohamed Dib, de Zakya Daoud et d’Abdellatif Laâbi assurait la consécration littéraire et par ricochet le succès de l’éditeur.  Toutefois, si succès commercial il y a, il n’en demeure pas moins que la réception de ces textes par le lecteur cible pose problème. Car un écrit initialement destiné aux adultes ne répond pas forcement aux attentes des jeunes lecteurs. C’est le cas de la série écrite par Driss Chraïbi, intitulée Les Aventures de l’âne Khal4, dont les textes demeurent assez difficiles et complexes, empêchant le récepteur d’en saisir aisément le sens et la teneur. En revanche, d’autres écrivains, quant à eux, ont produit des textes en français bien adaptés à l’imaginaire du lecteur. Nous pensons ici au livre d’Abdellatif Laâbi, Comment Nassim a mangé sa première tomate, publié par Yomad en 2001. Ce texte, aux allures d’un conte, doit sa réussite à la conjugaison pertinente de l’histoire, de l’illustration et de la thématique. Outre ce conte, Laâbi a réédité son texte Saida et les voleurs du soleil en 2004 chez Marsam, avec l’illustration de Julie Bernet Rollande. Mohamed Dib, figure éminente de la littérature maghrébine d’expression française, a aussi publié chez Yomad son ouvrage Salem et le sorcier en 2003.

Si des auteurs consacrés ont bien accordé de l’intérêt à la littérature de jeunesse et se sont de ce fait investis avec engouement dans la publication depuis la fin des années 1990, certains ont presque cessé de produire des œuvres dédiées à la jeunesse. En effet, depuis la sortie de son texte La Pomme de grossesse chez Yomad en 1999, Abdelhak Serhane n’a pratiquement rien publié. Laroui a, à son tour, marqué une longue trêve depuis la publication de ses deux ouvrages La Meilleure façon d’attraper les choses (Yomad, 2001) et L’Eucalyptus de Noël (Yomad, 2007). De même, Abdellatif Laâbi n’a pas publié depuis L’Orange bleue (Marsam, 2004). Cette interruption au niveau de la publication de textes en français par ces auteurs confirmés interpelle à coup sûr. Quelles sont les raisons qui président à cette interruption ? Pourquoi cesser de publier alors que les textes donnent satisfaction et réalisent un taux de vente élevé, d’autant plus que certains livres en sont à leur deuxième, voire à leur troisième édition ? Il s’agit de questions dont il faudrait chercher la réponse aussi bien auprès des écrivains que des éditeurs.

Parmi les auteurs qui ont fait preuve de régularité au niveau de la publication, figurent Habib Mazini et El Mostapha Bouignane. Mazini a à son actif plusieurs textes destinés aux enfants et aux adolescents, publiés à un rythme régulier. Nous citons entre autres Le Règne de Poussin Ier (Yomad, 1999), La Révolte du 30 février (Yomad, 1999), La Colère de petit nuage (Marsam, 2007), L'Œuf de Noé (Marsam, 2007). Bouignane entame son expérience d’écrivain de jeunesse avec la publication chez Marsam de L’Anniversaire de Salma (2011), puis de Un chien à Marrakech et de La Querelle des couleurs en 2012. En outre, en 2014, il a publié chez le même éditeur Le canari qui ne voulait pas chanter et Saïd et la boule de cristal.

Des textes en version bilingue : un choix ou un effet de mode ?

Après cette première tendance consistant à publier des textes en français écrits par des auteurs marocains ou étrangers, les maisons d’édition s’orientent vers la publication de textes bilingues. L’objectif est certes de toucher un large lectorat et de contourner les problèmes inhérents à la réception, relatifs généralement à la langue étrangère5, mais aussi de réagir positivement aux critiques adressées aux éditeurs à cause de l’hégémonie de la langue française. Toutefois, le choix de la langue arabe standard moderne comme langue cible pose un sérieux problème dans la mesure où la traduction est réalisée dans un registre soutenu susceptible d’hypothéquer la compréhension du texte par le jeune lecteur.  Nous donnons ici l’exemple des textes de Selma El Maâdani / Françoise Joire, Le Prince Soufi الأمير المتصوف, publié chez Marsam (2009), de L’Orange bleu  البرتقالة الزرقاء de Laâbi (Marsam, 2004), de La Querelle des couleurs خصام الألوان, de L’Anniversaire de Salma عيد ميلاد سلمى et de Saïd et la boule du cristal سعيد والكرة البلورية de El Mostafa Bouignane...

En dépit des problèmes qui affectent la traduction proprement dite, il est indéniable que la lecture de ces textes demeure extrêmement enrichissante pour le lecteur de manière générale et a fortiori pour celui de la diaspora. Le lecteur strictement arabophone s’y retrouve au même titre que le lecteur francophone. Quant au lecteur bilingue, il peut apprécier, outre l’histoire, l’heureuse rencontre de deux langues, de deux codes et de deux imaginaires différents. En cela, la publication bilingue a le mérite d’initier une expérience altéritaire féconde et inédite, par traduction interposée. Il semble que la publication bilingue intéresse fortement les éditeurs malgré les écueils techniques rencontrés, dus notamment à la différence du sens de l’écriture des deux langues et de son impact sur la lecture des textes et des images, impliquant une réflexion approfondie au niveau de la mise en page. Dans ce sens, après avoir publié des livres en arabe ou en français, Amina Hachimi Alaoui, directrice de Yanbow al-kitab « a opté par la suite pour l’édition bilingue arabo-français, mais avec la moitié du livre en arabe et l’autre en français, en respectant le sens de la lecture »6.

Curieusement, aux dires de quelques éditeurs, c’est le livre publié en français qui a la cote auprès des lecteurs. C’est du moins ce que confirme Amina Hachimi Alaoui en avançant que « les livres en français ont du succès, ils se vendent mieux. Les livres en arabe sont distribués en majorité gratuitement dans le cadre de l’opération Un livre, un enfant »7.  Nadia Essalmi, directrice des éditions Yomad, abonde dans le même sens en considérant que « les livres les plus vendus sont publiés en français. Cela n’est pas étonnant. Les enfants qui achètent ces livres font partie d’une certaine catégorie sociale et fréquentent les écoles privées où le français est enseigné dès l’âge de quatre ans »8. Aussi l’achat de livres pour la jeunesse reste-t-il amplement déterminé par le niveau socio-économique du lecteur. C’est dire que finalement ce n’est pas la version bilingue qui apportera les résultats escomptés en matière de diffusion et de vente. Et c’est peut-être ce qui explique le choix initial et inaugural des éditions Yomad qui ont opté pour le français dès le départ, quitte à proposer des versions en arabe de certains de leurs titres, dans des éditions séparées.

L’arabe dialectal et l’amazighe : une alternative pour la littérature de jeunesse au Maroc ?

Le dernier rapport sur l’activité éditoriale marocaine en littérature, sciences humaines et sociales 2014-20159 met en évidence la prépondérance de la langue arabe. Cependant, ce rapport ne fait aucune mention des publications relevant de la littérature de jeunesse. Ce silence est injustifié du moment que cette littérature, toutes catégories confondues, est, rappelons-le, soumise aux règles d’usage de dépôt légal. Ce même rapport ne réserve aucune place aux productions en arabe dialectal. Pourtant, cette question est une affaire qui alimente la polémique publique au Maroc depuis quelques années. Ce silence est significatif dans le sens où la production littéraire en darija دارجة est en réalité au stade des balbutiements. Des éditeurs hésitent à se lancer dans cette aventure. Nadia Essalmi (Yomad) a rappelé dans un entretien10 que le projet de lancer des publications en arabe dialectal était un vrai fiasco. De surcroit, les publications ne sont pas assez conséquentes et se présentent en version bilingue arabe dialectal / français. Le recours à la traduction française semble être omniprésent. En attestent les textes publiés par Ahmed Taieb El Alj aux éditions Marsam, en l’occurrence Petit soleil أشميسة للأ (2007), L’Âne et la vacheلحمار والبكره  (2005), La Maison de Lalla Chama  دار للا شامة (2009) ou encore La Femme, le roi et le bucheron كلشي من لعيالات, conte de Marrakech recueilli par Milika El Assimi (Marsam, 2008). Il est indéniable que ces textes puisent leur sève nourricière dans l’imaginaire populaire marocain et de ce fait permettent au public de bien s’en imprégner.

Toutefois la lecture des textes en darija  دارجة n’est pas toujours une tâche aisée eu égard aux écueils présentés par leur vocalisation. Le recours à la traduction française découlerait à notre sens du souci de toucher un maximum de lecteurs et donc d’assurer une large diffusion. Notons aussi que la cadence de la publication de ce genre de textes reste assez timide. Après cette première série, nous remarquons qu’il n’y pas de continuité malgré le débat national sur le statut de l’arabe dialectal et sa place dans le paysage linguistique au Maroc. Les éditeurs sont dans l’expectative et attendent que la darija دارجة gagne davantage en visibilité.

En ce qui concerne la publication des textes en amazigh, les débuts sont prometteurs même si c’est une expérience assez récente au Maroc. La contribution de l’Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM) a joué un rôle de premier ordre dans l’avènement de l’édition de ces textes (contes, comptines, récits de première lecture…). Parmi ces écrits publiés par l’IRCAM, citons Tinfusin n imççyan ⵜⵉⵏⴼⵓⵙⵉⵏ ⵉⵎⵥⵥⵢⴰⵏⵏ11 (Contes pour enfants)et Tizlatin n imççyann ⵜⵉⵣⵍⴰⵜⵉⵏ ⵏ ⵉⵎⵥⵥⵢⴰⵏⵏ12 (Chansons et comptines) écrits par Mhmed El Baghdadi et Bouchra El Barkani. La maison d’édition Yomad s’est mise aussi à publier des textes en amazigh, même si sa préférence pour les textes en français est explicitement exprimée. En effet, elle a publié Le Tajine de lapin ⵟⵟⴰⵊⵉⵏⵏ ⵓⵡⵜⵓⵍ13 en version amazighe, écrit par Oghnia Mostapha et traduit par Fouad Lahbib.

Ces initiatives sont très louables car elles expriment la diversité linguistique au Maroc et démontrent que la littérature de jeunesse est en mesure d’utiliser des codes linguistiques variés, en adéquation totale avec les spécificités culturelles du Royaume. Il s’agit aussi, grâce aux vertus de la traduction française, de toucher les lecteurs de la diaspora et de les mettre aux prises avec le patrimoine de leur pays d’origine. Mais le choix de l’alphabet tifinagh14 ne fait pas l’unanimité. Certaines voix recommandent l’usage de l’alphabet arabe ou latin pour une meilleure réception. Par ailleurs, quelques textes requièrent une réécriture pour les délester d’une certaine rudesse et de quelques a priori en porte-à-faux avec les valeurs de dialogue et de tolérance bien ancrées dans la culture marocaine.

Notes et références

1. La langue arabe a, dans chaque pays, une variante locale, l’arabe dialectal ou darija دارجة, mais tous les pays arabes ont une même langue en partage, l’arabe standard moderne.

2. Décret du roi du Maroc.

3. La langue amazighe est largement parlée au royaume du Maroc, avec des variantes régionales : Le tarifit dans le Nord, le tamazight dans la région de l’Ouest au Moyen- Atlas et le tachelhit dans celle du Sud -Ouest. Ces parlers ont la même origine.

4. La série, illustrée par Abdellatif Mitari, compte trois titres, tous publiés par Yomad en 1999 : L’Âne khal à la télévision, L’Âne khal maitre d’école et L’Âne Khal invisible.

5. Le dernier rapport établi par le Conseil supérieur de l’éducation (2017) fait état de la baisse du niveau du français des élèves marocains scolarisés dans les écoles publiques. Ledit rapport constate que 23% seulement des objectifs sont atteints au niveau national. Source : Maroc : un nouveau rapport pointe l’échec de l’enseignement public 

6. Source : « Pourquoi ne pas publier en arabe dialectal marocain. Entretien avec Amina Hachimi Alaoui, directrice de Yanbow al-kitab (Maroc) » in Takam Tikou, Dossier 2012 - Langues et livres pour la jeunesse, mars 2012.

7. Ibid.

8. Source : « La langue, un vecteur qui importe peu. Entretien avec Nadia Essalmi, directrice des éditions Yomad (Maroc) » in Takam Tikou, Dossier 2012 - Langues et livres pour la jeunesse, mars 2012.

10. Source : « La langue, un vecteur qui importe peu. Entretien avec Nadia Essalmi, directrice des éditions Yomad (Maroc) »in Takam Tikou, Dossier 2012 - Langues et livres pour la jeunesse, mars 2012.

11. Mhmed El Baghdadi, Bouchra El Barkani, Tinfusin n imççyan ⵜⵉⵏⴼⵓⵙⵉⵏⵉⵎⵥⵥⵢⴰⵏⵏ (Contes pour enfants), Rabat, IRCAM, 2013. ISBN 978-9954-28-162-8.

12. Mhmed El Baghdadi, Bouchra El Barkani, Tizlatin n imççyann ⵜⵉⵣⵍⴰⵜⵉⵏⵏⵉⵎⵥⵥⵢⴰⵏⵏ (Chansons et comptines), Rabat, IRCAM, 2013. ISBN 978-9954-28-163-5.

13. Mostapha Oghnia, Trad. de Fouad Lahbib, Le Tajine de lapin ⵟⵟⴰⵊⵉⵏⵏⵓⵡⵜⵓⵍ, Rabat, Yomad, 2010, Coll. Yomad Bulles.

14. Le tifinagh (tifinagh: ⵜⵉⴼⵉⵏⴰⵗ ou ⵜⵉⴼⵉⵏⴰⵖ) est un alphabet utilisé par les Amazighs en Afrique du nord. Pour en savoir plus, cons


Pour aller plus loin

Mohamed El Bouazzaoui est docteur ès Lettres. Il a soutenu une thèse en 2001 intitulée L'image de l'Autre dans l’œuvre romanesque de Khatibi. Il est actuellement Professeur- habilité à diriger des thèses à l'Université Sidi Mohamed Ben Abdellah, Fès, où il enseigne la littérature française et francophone. Il s'intéresse tout particulièrement aux questions de l'identité, de l'altérité et de l'interculturel dans la littérature et les arts, ainsi qu'à la didactique des langues. Ses articles sont publiés aussi bien au Maroc qu'à l'étranger.


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