La Boîte à Histoires, des bibliothèques portatives pour les enfants d’Haïti

Par Françoise Lemaître, bibliothécaire jeunesse

Formation au livre pour enfant à Haïti

« La Boîte à Histoires » est un projet autour du livre et de la lecture en direction des enfants d’Haïti, créé par Bibliothèques Sans Frontières avec le soutien de l’UNICEF. Petite bibliothèque portative, « la Boîte à histoires » permet de faire entrer le livre dans les camps des zones affectées par le séisme du 12 janvier 2010, à la rencontre des enfants, au sein des trois cents espaces récréatifs de l’UNICEF.

Dans le contexte post-séisme d’Haïti, l’objectif général du projet est de faciliter l’accès au livre et à la lecture, d’accompagner le travail de deuil et de reconstruction des enfants avec des animations autour d’histoires racontées, et d’aider les enfants à dépasser le traumatisme en leur ouvrant une fenêtre sur le monde.
Ces petites bibliothèques portatives proposent un contenu pédagogique et ludique. Elles sont constituées de cent livres (albums, poésie, romans, documentaires), issus du meilleur de la littérature jeunesse francophone et créolophone, complétés par un matériel d’animation. Un guide français-créole, spécialement conçu pour le projet, est destiné à accompagner la mise en place d’animations autour du livre et de la lecture. En mettant à disposition des animateurs des grilles d’évaluation psychosociale, « La Boîte à Histoires »  constitue, par ailleurs, un bon outil pour les adultes qui encadrent les enfants au sein des espaces récréatifs.

Un groupe composé de professionnels reconnus dans le milieu des bibliothèques jeunesse, de psychologues et de pédopsychiatres, a travaillé pendant un an à Paris sur ce projet. Le groupe a œuvré à la constitution de la malle, à la sélection bibliographique, au choix des outils d’animation et à la rédaction du guide. Il a imaginé une méthode originale qui associe les pratiques de bibliothécaires jeunesse avec une logique d’accompagnement psychosocial propre au contexte haïtien. Dans ce cadre, j’ai été amenée à former une cinquantaine d’animateurs à l’utilisation du guide, à la manipulation du kit, ainsi qu’à la médiation de la lecture, lors de deux sessions de formation, l’une à Jacmel, l’autre à Port-au-Prince.

Une expérience de formation autour de la « Boîte à Histoires »

À Jacmel

À Jacmel, au sud d’Haïti, la formation se déroule dans une jolie maison en bois qui abrite une bibliothèque. Cette maison a été entièrement détruite par le séisme et reconstruite par son propriétaire – Jacmel a beaucoup souffert du séisme.

Je m’approprie le projet et je réalise un cours à partir du guide de la « Boîte à Histoires », du hors-série Takam Tikou de La Joie par les livres, Faire vivre une bibliothèque jeunesse, ma Bible, ainsi qu’une feuille de route détaillée pour m’appuyer sur un cadre solide. La difficulté est d’adapter les cours à un niveau de base, afin de rester accessible à des stagiaires n’ayant aucune connaissance dans ce domaine. L’objectif est de former, en deux sessions de cinq jours, une cinquantaine d’animateurs à l’utilisation de la « Boîte à Histoires », afin qu’ils puissent réaliser une animation complète autour du livre et qu’ils soient capables de transmettre la formation à d’autres animateurs. La première partie de la session (deux jours et demi) est plus théorique, la seconde partie plus pratique, avec la réalisation d’une animation complète avec des enfants à la fin de la session. Trente-et-un stagiaires participent à cette session. Ils viennent de Jacmel ou de la montagne. Certains viennent de loin. Ceux qui sont choisis par UNICEF sont principalement des animateurs d’ONG nationales ou internationales qui prennent en charge des enfants des camps et des rues. Ils n’ont pas, ou très peu, de prérequis en littérature jeunesse et n’ont pas d’expérience d’animation avec les livres ; en revanche, ils ont tous un intérêt pour le livre.

Après une présentation des objectifs du stage et de la « Boîte à Histoires », pour les mettre en appétit, je leur lis De la petite taupe qui voulait savoir qui lui avait fait sur la tête1. Puis, je leur lis Va-t’en grand monstre vert2, pour leur montrer la diversité des albums qui composent la «  Boîte à Histoires  » et leur donner envie d’en découvrir plus. C’est un album qui fonctionne bien avec tous les publics, quel que soit l’âge, une valeur sure ! Rires, émerveillement, applaudissements, la glace est rompue. Je sens leur motivation pour lire à leur tour et faire partager le plaisir de la lecture aux autres stagiaires. Je sollicite leur participation en posant la question « pourquoi la lecture ? ». Leurs réponses sont riches et intéressantes : pour s’instruire, rêver, s’ouvrir aux autres et au monde, satisfaire sa curiosité, connaître les mots, se connaître soi-même, etc. Et elles permettent d’amener la réflexion sur le rôle du livre dans le développement de l’enfant, ainsi que sur l’importance de la médiation à la lecture pour le jeune public. C’est un temps fort de la formation, qui permet de libérer leur parole et de leur faire prendre conscience qu’ils ont tous quelque chose d’intéressant à dire sur le livre et la lecture. Leurs échanges sont nourris et tout le monde participe. Ce temps renforce leur motivation et leur désir d’aller plus loin et permet aussi de désacraliser le livre et la lecture pour en faciliter l’accès. Des comités de lecture sont constitués, afin que les stagiaires découvrent les livres de la malle. Les livres sont bien reçus, les stagiaires apprécient ceux qui sont en créole.

Durant la semaine, ils ont tous beaucoup de plaisir à partager les lectures des livres de « la Boîte à Histoires », chacun lisant celui de son choix au reste du groupe. S’ensuivent des discussions collectives. La semaine passe dans la bonne humeur générale, le respect et l’écoute entre les participants, avec, en point d’orgue, la préparation de l’animation complète avec des enfants. Un groupe d’une dizaine d’enfants sert de cobaye, les enfants de la bibliothèque auxquels se sont joints ceux de certains stagiaires. Plusieurs participants volontaires réalisent les différents temps de l’animation :

  • Rituel de début
  • Lecture collective de trois albums : Max et les Maximonstres3, Pa pi sot pase sa !4, Incroyable mais vrai5
  • Le jeu de l’intrus
  • Chansons et danses
  • Rituel de fin, rangement des livres

Les autres participants sont en observation et notent ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas. La séance se déroule bien, avec quelques petits ajustements à apporter. Les enfants sont contents, attentifs aux histoires et participent avec plaisir aux différentes animations. Les participants ont un retour d’expérience très positif, ayant pu mettre en pratique le contenu de la formation.

Un temps d’évaluation permet de faire le bilan de l’animation et de la formation. La formation a répondu à leurs attentes en termes de connaissances acquises sur le livre et la lecture. Ils se sentent aptes à réaliser des animations avec « la Boîte à Histoires » et à utiliser le guide. Ils apprécient que le guide soit bilingue créole. Ils réalisent l’enrichissement que le livre peut apporter aux enfants. Un pot de l’amitié nous permet de clore la session sur un moment convivial. Nous nous quittons avec un pincement au cœur, réalisant combien cette semaine a été riche pour chacun, en termes d’échanges, d’expériences, de pratiques et de relations humaines. Il s’est passé quelque chose qui relève de l’état de grâce : des amitiés se sont nouées entre les stagiaires, et entre les stagiaires et moi. À la fin du stage, les stagiaires seront amenés à former leurs collègues. Il faudra trois cents animateurs pour accompagner les trois cents « Boîtes à Histoires » qui seront distribuées dans les associations haïtiennes suivies par l’UNICEF.

À Port-au-Prince

La deuxième session se déroule à Port-au-Prince, dans les locaux de l’ONG Caritas. La salle de formation, plus froide et climatisée, accueille vingt-quatre stagiaires. Le profil des stagiaires est différent, le groupe étant composé de responsables d’associations et d’animateurs qui s’occupent d’enfants. Ce groupe est plus calme, plus passif que le groupe de Jacmel. Pour les « décoincer », un rituel de début de séance est instauré dès le deuxième jour. Une animation différente, chant et danse, est proposée chaque matin par un animateur volontaire. La formation se déroule dans un bon état d’esprit, le respect, l’écoute et une bonne participation du groupe. Deux animations complètes sont réalisées sans enfants. Les séances d’animation ont procuré beaucoup de plaisir et de motivation aux stagiaires. Ils se sont sentis valorisés par le retour qu’en ont fait les « spectateurs », les autres participants.

Quels sont les animations et les livres plébiscités par les stagiaires ?

Animations

Dans les deux groupes, les animations autour du livre qui ont été plébiscitées sont les plus simples à réaliser. En outre, elles fonctionnent bien :

  • Le jeu de l’intrus consiste à proposer une sélection de trois ou quatre livres sur un même thème, d’un même auteur, etc., en les mêlant à un livre qui n’a rien à voir.
  • Le livre caché invite à trouver le titre d’un livre en posant des questions. Le maître du jeu ne répond que par oui ou par non.
  • La ficelle à histoires est une animation parfaitement adaptée à un début de séance pour accueillir les enfants et les mettre en confiance. Les enfants se mettent en cercle en tenant une ficelle à laquelle est attachée un morceau de tissu. Ils la font tourner en chantant une chanson et, quand la chanson s’arrête, celui qui a le morceau de tissu dans les mains prend la parole : il peut raconter une histoire, une devinette ou chanter une chanson ou comptine.

Les participants ont beaucoup apprécié ces animations et ont découvert qu’ils prenaient vraiment plaisir à ces jeux.

Livres

Les albums préférés des stagiaires sont des classiques de la littérature jeunesse, à portée universelle :

  • Chien Bleu de Nadja (L’École des loisirs)
  • Max et les Maximonstres de Maurice Sendak (L’École des loisirs)
  • La Vague de Suzy Lee (Kaléidoscope)
  • Loulou de Grégoire Solotareff (L’École des loisirs)
  • Va-t’en grand monstre vert de Ed Emberle (Kaléidoscope)
  • Petit Bleu et Petit Jaune de Leo Lionni (L’École des loisirs)

La Fête des morts de Dany La Ferrière aux éditions de la Bagnole est très apprécié et suscite de nombreux débats : faut-il aborder la mort avec les enfants ? Les stagiaires sont partagés.
Les titres en créole et les contes de Mimi Barthélémy comme Gwodada, le monstre ont eu beaucoup de succès.
Les documentaires Haïti la perle nue de Mimi Barthélémy aux éditions Mémoire et Les Femmes noires d’Afrique, d’Amérique et des Antilles de Serge Diantantu chez Caraïbéditions ont passionné les stagiaires.
La poésie a été plébiscitée, au travers des titres comme Maman de Béatrice Lalinon Gbado aux éditions Ruisseaux d’Afrique ou Tour de Terre en poésie, textes réunis par Jean-Marie Henry, chez Rue du monde.

J’ai gardé contact avec certains des stagiaires. Ils ont reçu leur « Boîte à Histoires » et ont commencé à faire des séances avec les enfants. Ils forment leurs collègues animateurs à son utilisation. Certains se sont découvert une vocation de bibliothécaire ! Cette expérience, très riche à tous points de vue – professionnel, relationnel, humain –, m’a beaucoup apporté. Conquise par ce beau pays et ce peuple chaleureux, intelligent et cultivé, j’ai laissé un petit bout de mon cœur en Haïti, et suis prête à repartir dès que possible.

Notes et références

1. Texte Werner Holzwarth, ill. Wolf Erlbruch, Milan.
2. Ed Emberley, Kaléidoscope.
3. Maurice Sendak, L’École des loisirs.
4. Nicole Lalanne, Hachette-Deschamps.
5. Odette Roy Fombrun, Hachette-Deschamps.


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