Le numérique dans les bibliothèques du Monde arabe

A travers une enquête dans 20 bibliothèques francophones

Par Hasmig Chahinian

Photo d'une tablette extraite de "Les objets", éd. Samir, coll. L'imagier de la

En vue d’avoir un aperçu de la place du numérique dans les bibliothèques francophones du Monde arabe, nous avons eu recours à un questionnaire mis en ligne pour permettre à nos interlocuteurs d’y répondre via Internet. Ce questionnaire a également été relayé par le COBIAC1 dans ses réseaux. La même enquête a été réalisée en Afrique subsaharienne.

Nous remercions chaleureusement les bibliothécaires qui ont pris le temps de répondre à nos questions ! Voici l'analyse de leurs réponses.

Nous avons reçu un total de 20 réponses, émanant de bibliothèques situées dans trois pays. La liste des bibliothèques ayant participé à l'enquête est disponible en annexe.

 

1. Le profil des bibliothèques

 

Localisation des bibliothèques

Égypte

La seule bibliothèque ayant participé à l’enquête en Égypte est la Bibliotheca Alexandrina, à Alexandrie, considérée comme « nationale ». L’offre à destination de la jeunesse est divisée en deux bibliothèques : celle des enfants et celle des adolescents, ce qui explique la présence de deux questionnaires émanant de cette structure dans notre échantillon. Chacune a un fonds de plus de 2000 ouvrages.

Liban

Les bibliothèques publiques libanaises, de différentes natures, sont fédérées au sein d’un même réseau. Dans notre échantillon, nous avons deux bibliothèques associatives, l’une ayant un fonds de moins de 500 livres, et la seconde ayant un fonds de plus de 2000 livres. Des 13 bibliothèques municipales de notre échantillon, 9 ont plus de 2000 livres dans leurs fonds, 4 ont entre 1000 et 2000 livres. Une seule bibliothèque municipale a entre 500 et 1000 ouvrages dans ses collections.

Maroc

Deux bibliothèques municipales, l’une ayant un fonds de 1000 à 2000 livres, l’autre ayant entre 1000 et 2000 ouvrages, ont répondu au questionnaire.

 

2. Les projets liés au numérique

La moitié des bibliothèques sondées n’ont pas de projet numérique et ne prévoient pas d’en avoir dans l’immédiat, par manque de moyens financiers (50% des réponses), par manque de personnel qualifié (10%) ou de matériel adapté (10%). L’attente d’un projet ministériel est également mentionnée. Au Liban, une bibliothécaire évoque les coupures d’électricité pour expliquer l’absence d’un projet numérique dans sa structure. Il n’y a pas de corrélation entre la taille d’une bibliothèque et le fait qu’elle ait ou non un projet numérique.

Les bibliothèques sondées qui ont un projet numérique (50%) proposent des ebooks ainsi que des accès à des collections en ligne d’ouvrages numérisés. Certaines évoquent des cours de bureautique (Word, Excel, PowerPoint), des ateliers pour initier les lecteurs à l’utilisation des ordinateurs. Une bibliothèque propose une aide à la préparation du diplôme du brevet d’informatique et d’internet, ainsi que des cours de langue française sur ordinateur. Des bibliothèques évoquent également la mise en place « d’ateliers numériques », destinés aux adolescents, basés sur les ebooks ou les documents numériques disponibles dans la base en ligne de la bibliothèque.

Les projets en cours concernent notamment l’acquisition de tablettes, d’e-books, et l’organisation d’ateliers pour les présenter aux lecteurs.

Les bibliothèques ayant un projet numérique n’ont pas bénéficié, dans la majorité des cas (67%), d’une aide spécifique pour s’équiper. Celles qui en ont bénéficié ont reçu un financement public (33% des cas), un don d’une association (16%), ou une aide d’un partenaire étranger (16%). Une bibliothèque au Liban cumule les financements privés et les partenariats étrangers, une autre dans le même pays évoque un financement public complété par l’aide d’un partenaire local et d’un partenaire étranger.

 

3. L’équipement numérique des bibliothèques

10% des bibliothèques ayant participé à l’enquête n’ont pas de matériel informatique, mais ont le projet de s’équiper.

90% des bibliothèques disposent donc d’un matériel informatique. Cet équipement est composé de :

 

Le public a gratuitement accès à cet équipement (95% des réponses), à condition d’avoir payé la cotisation à la bibliothèque, comme le précise une bibliothécaire. Notons qu’une bibliothèque n’a pas répondu à la question.

Toutes les bibliothèques sont connectées à Internet ; les usagers de la bibliothèque peuvent avoir accès à ce réseau gratuitement.
 

4.  Les contenus numériques proposés par les bibliothèques

75% des bibliothèques ayant répondu à l’enquête proposent de la musique aux usagers. Les vidéos représentent 55% des réponses, devant les ebooks qui sont représentés à égalité avec les sites sélectionnés (50%). Les jeux vidéo ne sont cités qu’à 35%, juste devant les applications (30%). Un accès à des bases de données est également cité (5%).

Cette prédominance de l’offre musicale est intéressante, d’autant plus qu’elle concerne l’ensemble des pays cités ; la bibliothèque servirait donc de relais pour se procurer de la musique… et des vidéos. Mais les jeux vidéo et les applications ne sont représentés qu’à 35% et 30% respectivement, ce qui rejoint les problématiques d’équipement des bibliothèques vues plus haut. Les ebooks et les pdfs, ainsi que la consultation des sites sélectionnés, sont proposés dans la moitié des bibliothèques ayant répondu à l’enquête. Ainsi, on a l’impression d’une offre numérique en cours de construction.

 


Contenus numériques proposés par les bibliothèques

 

Comment ces contenus ont-ils été choisis ?

En premier lieu, c’est la conformité aux goûts, à l’âge et aux désirs des usagers qui est mise en avant. On veut proposer des contenus qui vont plaire aux jeunes (12 – 16 ans), et de ce fait les inciter à fréquenter la bibliothèque. En deuxième lieu, ce sont les objectifs pédagogiques et culturels qui sont évoqués ; les contenus numériques sont perçus comme devant servir à apprendre quelque chose. Le débat entre la « lecture plaisir » et la « lecture apprentissage » semble donc englober les contenus numériques. Notons que certains bibliothécaires disent ne pas avoir eu le choix quant aux contenus numériques, qui ont fait l’objet de dons reçus par la bibliothèque ou ont été inclus dans l’offre d’informatisation de la bibliothèque par un prestataire extérieur.  

Les contenus sont acquis gratuitement par les bibliothèques dans 70% des cas, ils sont payants dans 20% des cas. Dans 10% des bibliothèques ayant participé à l’enquête, les contenus payants et gratuits coexistent.

 


Contenus gratuits ou payants

 

Quels contenus recommander ?


Contenus à recommander

Il semblait intéressant de poser la question des contenus numériques que les bibliothécaires avaient appréciés et qu’ils auraient aimé recommander : « Avez-vous des contenus numériques pour la jeunesse à recommander ? ». Cette question fermée était suivie d’une question ouverte, où les bibliothécaires qui le souhaitaient pouvaient citer des contenus jeunesse qu’ils recommandaient.

Dans 45% des cas, les bibliothécaires ont répondu qu’ils n’avaient pas de contenu jeunesse à recommander, 35% ont répondu positivement, et 20% n’ont pas répondu à la question.

Les exemples de contenus jeunesse à recommander cités par les bibliothécaires laissent perplexe : on cite Facebook, les sms, les ordinateurs, les tablettes, les smartphones, les vidéos, les livres « poétiques, littéraires, scientifiques, de culture générale, de divertissement, politiques », on parle même d’un séminaire pour attirer les jeunes… Visiblement, la question n’a pas été comprise, et le terme « contenu numérique pour la jeunesse » est interprété de manière diverse dans les bibliothèques consultées.

Bibliothèques créatrices de contenus ?

On sent également une confusion quant à la question concernant la création des contenus numériques par les bibliothèques ayant répondu à l’enquête. Il semble que cette question n'était pas suffisamment explicite. Dans 60% des cas les bibliothèques disent ne pas être créatrices de contenus numériques, alors que 40% des bibliothèques disent l’être, mais les exemples donnés sont étonnants : on cite les activités organisées, les programmes de jeux, la création de clubs de jeunes liés à la bibliothèque et qui organisent des activités, une bibliothécaire cite même « ordinateur vidéo » comme réponse, et une autre propose un renvoi vers le site internet de sa bibliothèque. Une seule fait état d’un DVD réalisé par la bibliothèque dans le cadre d’un flashmob qui a eu lieu dans la ville où elle est située. Ici aussi, le terme « contenu numérique » a, semble-t-il, prêté à confusion…

 

5. Les animations autour du numérique

Animations autour du numérique en bibliothèque ?

55% des bibliothèques interrogées n’organisent pas d’animation jeunesse pour promouvoir les contenus numériques de la bibliothèque, 40% le font. Notons que 5% n’ont pas répondu à cette question.

En complément à cette question, les bibliothèques ayant répondu « oui » sont appelées à donner des exemples d’animations autour du numérique.  Mais une certaine confusion semble régner entre les animations numériques et les animations « généralistes ». Ainsi, sur les 32 animations citées dans ce contexte, 11 concernent réellement le numérique  (34,38%) : il s’agit notamment d’ateliers d’initiation à l’informatique, de dessins sur ordinateur (Paint, Photoshop), de création de sites internet, ou d’utilisation de logiciels de bureautique. On évoque également des cours sur les réseaux sociaux. Mais dans 65,63% des cas, les animations citées ne semblent pas concerner directement le numérique : rencontre avec un auteur, théâtre, conférences, ciné-club, conférences sur les langues ou l’agriculture, ateliers d’éducation civique et de sensibilisation aux droits de l’enfant, conférence sur la confiance en soi et les relations humaines, etc ? Ce sont les animations « généralistes » que les bibliothécaires mentionnent, sans lien avec le numérique (qui est pourtant au cœur de la question posée…).

Il est intéressant de noter que deux bibliothèques ayant répondu « non » à la question des animations en citent quand même : l’une évoque les jeux vidéo et la projection de films, l’autre répond « comment créer des livres numériques en utilisant PDF creator ». On ne sait donc pas si ces deux bibliothèques font des animations autour du numérique, tout en ayant répondu « non » à la question précédente, ou si elles ne font pas d’animations mais citent des exemples de ce qu’elles aimeraient mettre en place.
 

Le numérique en projet ?

Les bibliothèques qui ne proposent pas actuellement des animations autour du numérique ont-elles le projet d’en proposer dans le futur ? Les réponses positives et négatives sont à égalité, avec 45,45%. La catégorie « sans réponse » est représentée à 9,09%.

Quelles sont les animations que ces bibliothèques prévoient de proposer à l’avenir ? Le souci de guider le choix des enfants et des jeunes vers le contenu adéquat semble être au cœur des préoccupations des bibliothécaires : ainsi, « apprendre comment on fait des recherches sur internet, quels sites ils doivent choisir », « les effets positifs et négatifs des tices » sont évoqués.  On parle d’atelier multimédia, de musée virtuel…
 

Les réseaux sociaux en bibliothèque

La quasi-totalité des bibliothèques (95%) utilisent des outils numériques comme les réseaux sociaux, les sites internet, les sms, pour toucher leur public. L’outil le plus utilisé est très majoritairement Facebook (37,50%), suivi par le site internet de l’institution (25%), les sms (12,50%), le blog de la bibliothèque (8,33%), Twitter (6,25%), Instagram (4,17%). Les mails, Linkedin et Whatsapp sont peu utilisés (2,08%).  

 

Réseaux sociaux en bibliothèque

 

Le numérique semble donc être bien présent en bibliothèque quand il s’agit d’établir un lien avec le public pour l’informer de ce qui se passe à la bibliothèque, l’inviter aux manifestations ou faire la promotion des événements mis en place. Il est intéressant de constater ce décalage entre l’utilisation très importante des outils numériques comme moyens de communication, et leur présence nettement plus réduite dans la vie quotidienne de la bibliothèque comme outils d’acquisition de connaissances ou de partage d’expériences.

Le questionnaire s’achève sur une question ouverte, « avez-vous quelque chose à ajouter ? ». Certains bibliothécaires font part de leur souhait de voir leur bibliothèque devenir numérique « le plus tôt possible », d’autres nous invitent à « rentrer dans la ronde magique » de leur page Facebook, d’autres encore évoquent le besoin de soutien à leur bibliothèque ou remercient du « suivi de la situation des bibliothèques », en espérant que cette attention qui leur est portée sera permanente.

 

Cette petite enquête illustre un fait : en ce qui concerne les bibliothèques du Monde arabe ayant répondu au questionnaire, le numérique ne fait pas encore pleinement partie du quotidien de la bibliothèque, notamment en ce qui concerne la mise à disposition des contenus numériques ou les animations valorisant ces contenus. Les moyens financiers et humains ne sont pas mis en œuvre pour développer la place des outils numériques dans la bibliothèque. De fait, alors que le numérique est très utilisé pour la communication et la promotion, il reste très marginalement présent en tant qu’outil de transmission du savoir, de partage ou de conservation du patrimoine culturel. Les bibliothèques ne semblent pas s’être approprié l’outil numérique comme élément à part entière de leurs fonds et de leurs animations. De plus, l’envie d’entrer dans l’ère du numérique n’est pas prégnante : les bibliothécaires semblent plus méfiants qu’enthousiastes face aux contenus numériques.

Comment la situation du numérique va-t-elle évoluer dans les bibliothèques du Monde arabe ? Allons-nous assister, dans les années qui viennent, à un raz-de-marée numérique, ou plutôt à une résistance face à cet « envahissement » ? Y aura-t-il des contenus spécifiquement développés pour les bibliothèques du Monde arabe, en langue arabe notamment, qui permettront au numérique de conquérir ces réseaux ? Va-t-on voir des créations originales, émergeant des bibliothèques du Monde arabe, s’affirmer sur la toile et les réseaux sociaux et partir à la conquête de l’Ouest ? À ce stade, rien ne permet de savoir dans quel sens va pencher la balance…

Notes et références

1. Le COBIAC (Collectif de Bibliothécaires et Intervenants en Action Culturelle) œuvre dans le domaine de la coopération internationale pour le développement de la lecture et des bibliothèques. Plus d’information sur : www.cobiac.org


Pour aller plus loin

Liste des bibliothèques ayant participé à l’enquête

 

Égypte

  • Bibliothèque pour enfants et bibliothèque pour jeunes, Bibliotheca Alexandrina (Alexandrie)

Liban

  • Beyond (Nabatieh)
  • Bibliothèque du Centre Kamel Youssef Jaber (Nabatieh)
  • Bibliothèque municipale de El-Mina (El Mina – Tripoli)
  • Bibliothèque municipale de Nabi Chit (Nabi Chit)
  • Bibliothèque municipale de Nahr Ibrahim (Nahr Ibrahim – Jbeil)
  • Bibliothèque publique de Kfardebian (Mont Liban)
  • Bibliothèque publique de Sarifa (Sarifa)
  • Bibliothèque Publique de Sebeel (Sebeel – Zghorta)
  • Bibliothèque publique du Hermel (Hermel)
  • Bibliothèque publique municipale de Monnot – Assabil (Beyrouth)
  • Centre  de  lecture  et  d'animation  culturelle de Bint Jbeil (Bint Jbeil)
  • Centre de lecture et d'action culturelle de Assia (Assia – Batroun)
  • Centre de lecture et d'action culturelle de Jbaa (Jbaa – Sud)
  • Centre de lecture et d'animation culturelle de Akkar (Akkar - Al-Atika)
  • Centre de lecture et d'animation culturelle de Akkar (Akkar - Liban Nord)
  • Maison des Jeunes et de la Culture de Zouk Mikaël (Zouk Mikaël)

Maroc

  • Médiathèque Abdessamad Kenfaoui (Larache)
  • Bibliothèque de la ville d'Oujda (Oujda)

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