Le premier congrès régional africain d’IBBY

Polokwane, Afrique du Sud, du 31 août au 2 septembre 2011

Par Liz Page, Directrice d'IBBY International
Traduit par Hasmig Chahinian

Logo du Congrès regional d'IBBY en Afrique dessiné par Piet Grobler

L’idée d’un congrès régional en Afrique est née durant le congrès d’IBBY1 à Saint-Jacques de Compostelle en septembre 2010. Les représentants des sections africaines d’IBBY2 souhaitaient se réunir pour partager leur réflexion et comparer leurs activités lors d’un congrès régional. Le professeur Thomas van der Walt releva le défi et proposa d’organiser, avec la collaboration de l’Unité de recherche en littérature pour la jeunesse de l’Université d’Afrique du Sud à Pretoria, une rencontre de trois jours dans la province de Limpopo.

C’est ainsi que, fin août 2011, quatre-vingt cinq universitaires, bibliothécaires, éditeurs, auteurs, étudiants, conteurs, illustrateurs et d’autres professionnels se sont retrouvés au paisible Ranch Hotel de Polokwane, au Nord-Est de Pretoria. Les participants venaient de vingt-trois pays, dont l’Afrique du Sud, le Botswana, le Cameroun, le Congo, le Ghana, le Kenya, la Namibie, le Niger, l’Ouganda, le Rwanda, les Seychelles, la Tanzanie, la Tunisie et le Zimbabwe. Le congrès a débuté par les paroles de bienvenue de Thomas van der Walt et du professeur Bosire Onyancha, l’actuel responsable du département des sciences de l’information de l’Université d’Afrique du Sud. Virginia Dike, du Nigeria, et Genevieve Hart, d’Afrique du Sud, ont lancé ces rencontres professionnelles en parlant du pouvoir des histoires qui voyagent à travers le continent et de la façon dont les bibliothécaires scolaires peuvent améliorer les compétences de lecture – thématiques très proches des missions d’IBBY. Virginia Dike a évoqué l’importance des contes traditionnels et la manière dont ils expriment les préoccupations humaines fondamentales tout en donnant aux enfants les ressources intérieures nécessaires pour affronter la vie. Genevieve Hart a exhorté les bibliothécaires scolaires du monde entier à s’engager, dans leurs bibliothèques, avec énergie, passion, foi, fierté et volonté de changement.

Au cours de la journée, nous avons pris plaisir à écouter les interventions des représentants de l’Afrique du Sud, du Canada, du Kenya, du Ghana et de France. La journée fut clôturée par une table ronde, présidée par Elinor Sisulu, portant sur la façon d’améliorer l’accès aux livres et aux médias numériques – la majorité des enfants en Afrique n’ayant que peu ou pas accès à l’un comme à l’autre ! Les intervenants ont insisté sur le besoin d’histoires des enfants – pour réfléchir à leur propre vie et comprendre les autres. Ce besoin d’histoires miroirs de nos vies, d’une part, et d’histoires qui ouvrent des fenêtres sur le monde, d’autre part, est un enjeu universel pour IBBY.

Carine Janse van Rensburg d’Afrique du Sud a parlé de « l’étrangéisation » et de « la domestication » dans la traduction des livres pour enfants. La première initie le lecteur à l’univers de l’auteur, quand bien même celui-ci est étranger au sien, tandis que la seconde consiste à rapprocher l’histoire du monde du lecteur et de sa compréhension, quitte à l’éloigner du monde de l’auteur. Elle a soutenu l’idée que, même si les deux points de vue sont distincts, un respect de « l’autre » doit être transmis et communiqué au lecteur. Elle a cité l’auteur britannique Philip Pullman disant : « Les enfants ont besoin de faire l’expérience d’une littérature venue d’une autre langue ».

D’autres intervenants ont parlé de la sensibilisation des enfants à la culture. Leone Tiemensma d’Afrique du Sud a utilisé une métaphore savoureuse pour illustrer « la culture visible » : pensez aux oreilles de l’hippopotame dont seule une petite partie est visible. Le reste du corps, énorme, est caché au regard. Une variante africaine de la métaphore de l’iceberg !

Dineke van der Walt nous a ramenés à la version primitive, plutôt monstrueuse, du Petit Chaperon rouge, dans laquelle elle sauve sa vie et dévore sa grand-mère, rejetant ainsi l’idée que les petites filles ont besoin d’un mâle fort pour les sortir du pétrin – une solution de choc qui marque les esprits.

Au cours des deux journées suivantes, a été évoqué un projet dirigé par Omobola Adellore et Gloria Adedoja qui consiste à rendre disponible en format numérique le folklore du Niger pour stimuler l’intérêt des enfants envers leur patrimoine culturel. Jean Williams, de la section sud-africaine de Biblionef, a expliqué comment elle publie des livres en langues nationales et soutient les éditeurs locaux dans leurs efforts pour amener le livre à ceux qui n’en ont pas. Ailleurs en Afrique, Biblionef donne des livres sélectionnés principalement en France et au Royaume-Uni ; l’organisation a aussi fait don de livres à cent vingt pays.

Un nouveau projet d’une encyclopédie en ligne de littérature africaine pour la jeunesse voit le jour en Afrique du Sud : puku.co.za. Le site Puku propose des actualités, des événements, des forums d’échanges, traitant des thèmes de développement et  d’alphabétisation. Le site est majoritairement en anglais, mais certaines pages mettent en valeur des livres en zoulou, xhosa, tswana et afrikaans. Il y a aussi des liens vers d’autres pays sub-sahariens. Une ressource utile qui continue à se développer.

Le prix Golden Baobab (www.goldenbaobab.org), mis en place en 2008 au Ghana pour encourager la littérature africaine pour enfants et adolescents, est une initiative bienvenue : ce prix attire l’attention sur la littérature pour la jeunesse en Afrique. Selon sa fondatrice, Deborah Ahenkorah, ce prix est une manière « d’assurer, dans les années à venir, le rayonnement de la littérature de jeunesse africaine dans toutes les librairies du monde ».

Sur une thématique similaire mais dans le but de motiver les enfants à lire, Marietha Nieman, d’Afrique du Sud, s’est demandé si les compétitions étaient le meilleur moyen pour encourager la lecture. D’après son expérience, les résultats sont décevants. Cependant, l’assistance du congrès l’a suppliée de ne pas renoncer, certaines formes de concours de lecture faisant recette. Parmi les concours à succès figure Kids’ Lit Quiz© (www.kidslitquiz.com). Mis en place par l’un des fondateurs d’IBBY Nouvelle Zélande, Wayne Mills, ce concours est très populaire dans tout le monde anglophone. Sa version sud-africaine se porte bien : elle soutient les écoles en difficulté, les aide à coopérer et, donc, à s’entraider.

Stella Bradburn, bibliothécaire aux Seychelles, a expliqué, de son côté, que les enfants seychellois aiment lire. Son problème, c’est qu’elle n’arrive pas à trouver suffisamment de livres !

La rencontre proposée par Pasha Aldern de la Bibliothèque sud-africaine pour aveugles (South African Library for the Blind, SALB. www.salb.org.za) était révélatrice. Elle a donné un aperçu du travail de la bibliothèque et des éditeurs associés pour aider les enfants déficients visuels à s’engager dans la lecture. Elle a montré un grand nombre de beaux livres tactiles. Pasha, aveugle de naissance, est l’exemple même d’une personne qui a su surmonter tous les obstacles ; elle est actuellement consultante en braille à la bibliothèque.

Plusieurs membres des sections nationales d’IBBY ont assisté au congrès. Le président d’IBBY Ouganda, Evangeline Barongo, a parlé du travail que sa section mène pour valoriser la littérature pour la jeunesse et l’importance de la lecture dans la société actuelle. Steven Mugisha a abordé le thème du développement de la littérature pour la jeunesse au Rwanda. Akoss Ofori-Mensah, du Ghana, a évoqué le développement d’une littérature de jeunesse locale et, plus largement, les défis à relever en Afrique dans ce domaine.

L’un des partenaires internationaux d’IBBY, CODE (Canadian Organization for Development through Education), participait aussi au congrès. CODE soutient l’édition locale et encourage l’esprit critique en organisant des formations. Les participants du congrès étaient invités par Charlie Temple à participer à une formation type. Il a affirmé que la lecture à haute voix n’était pas que pour les « petits enfants », et nous avons tous beaucoup apprécié l’heure du conte ! La méthode appelée A-B-C repose sur trois piliers : « anticiper » par des questions et une découverte intuitive du livre ; « bâtir » un savoir grâce à une méthode d’enquête ; « consolider » en utilisant la compréhension élargie. Les résultats étaient intéressants et ont mis en évidence la façon dont chacun interprète les situations de manière différente.

Parallèlement aux rencontres, ont eu lieu des expositions d’éditeurs et d’artistes locaux. Une vidéo stimulante – source d’inspiration pour chacun – montrant le travail du PRAESA3 à Cape Town a été diffusée. L’idée des clubs de lecture est une façon simple mais, en même temps, efficace d’amener les livres aux enfants.

Raouf Karray, illustrateur tunisien, entouré de ses œuvres. © Liz Page, 2011.

Au cours des soirées, les participants ont assisté avec grand plaisir aux veillées de contes animées par Babila Mutia, du Cameroun, et Vasilia Vaxevani, de Grèce.

L’un des messages marquants de ce congrès régional est que la lecture fait partie de la vie quotidienne en Afrique, et que les émotions sont au cœur du développement du langage. Pour promouvoir la lecture, il faut avoir ce dont Genevieve Hart parlait en ouverture des rencontres : de l’énergie, de la passion, de la fierté, et la capacité de s’adapter – toutes qualités fort bien représentées parmi les participants.

Notes et références

1. IBBY (International Board on Books for Young people ou Union internationale pour les livres de jeunesse) est une association sans but lucratif, créée en 1953 à Zurich (Suisse). Elle forme un réseau international de personnes qui, dans le monde entier, cherchent à favoriser la rencontre des enfants et des livres. Plus de soixante pays dans le monde comptent des sections nationales d’IBBY. Pour plus d’information : www.ibby.org

2. Sur le continent africain, des sections existent en Afrique du Sud, en Égypte, au Ghana, en Ouganda, en Zambie et au Zimbabwe.

3. Le « Project for the Study of Alternative Education in South Africa (PRAESA) » (Le Projet pour l’étude de l’éducation alternative en Afrique du Sud) est une Unité de recherche rattachée à la Faculté des sciences humaines de l’Université de CapeTown. PRAESA est l’un des coordinateurs du projet Stories Across Africa, à l’initiative de la réalisation d’un coffret de 16 petits livres pour petites mains.


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