Chouette ! Ils lisent...

Paroles d’acteurs et d'actrices de la chaine livre en Afrique francophone

Propos recueillis par Emilie Bettega

Qui trop embrasse mal étreint, a-t-on coutume de dire. Et rien n’est plus vrai quand on cherche à énoncer de grandes vérités sur des pratiques culturelles comme la lecture des enfants dans un contexte où les données chiffrées et consolidées, sur un territoire aussi conséquent que celui des pays francophones africains, manquent cruellement. En revanche, demander un témoignage aux acteurs de terrain a le double avantage de se fonder sur une expérience personnelle et de valoriser un travail qui contribue précisément au développement de la lecture des enfants. C’est pourquoi nous sommes partis à la rencontre des éditeurs et des auteurs qui parfois en Afrique se confondent. Ceux qui écrivent, conçoivent et fabriquent les livres, font des choix de conception en fonction de ce qu’ils observent ou de leur propre expérience. Leur témoignage est secondé ici par celui des médiateurs du livre –bibliothécaires et libraires – qui racontent comment s’opère le choix des enfants et la réception des livres. Présents dans les bibliographies Afrique de Takam Tikou, ils ont répondu à un questionnaire articulé autour de deux axes : l’expérience intime et personnelle des premières lectures autonomes et leur stratégie professionnelle autour du livre de jeunesse à l’intention des enfants à partir de sept ans. Leur réponse a nourri nos réflexions en regard des collections africaines de premières lectures.

L’expérience intime et personnelle des premières lectures : l’importance du souvenir d’enfance chez les acteurs du livre pour leur vocation

Lectures d’enfance et vocation

La plupart des acteurs du livre qui ont répondu au questionnaire se souviennent du premier livre lu tout seul et ce souvenir semble même déterminant dans leur vocation pour exercer aujourd’hui le métier d’auteur, d’éditeur, de libraire ou de bibliothécaire. Plus le souvenir est précis, plus l’envie de transmettre cette expérience aux générations suivantes semble vif. Le lien entre ces premières lectures et la vocation de professionnels du livre est en effet souvent sensible. C’est le cas de Thecle Hountonagnon, bibliothécaire à la médiathèque de l’Institut français du Bénin, dont la boulimie de lecture depuis l’enfance l’a conduite tout naturellement à travailler en bibliothèque : « Dans mon enfance, le premier livre que j’ai lu toute seule appartenait à la série Fantômette. Je ne me souviens plus exactement du titre. J’avais tellement aimé l’histoire que j’ai ensuite lu toute la série. Après cette découverte, j’ai continué à lire de nombreux autres livres. Je me disais alors que, pour avoir toujours des livres à lire, il faudrait que je devienne bibliothécaire une fois adulte. Et aujourd’hui, c’est effectivement le métier que j’exerce. »

On retrouve ce même lien dans le témoignage de Binta Tini, la libraire de la Farandole des livres à Niamey : « Je peux vous dire que quand je pense à mes lectures préférées, c’est toujours la collection Martine qui me vient en tête et j’en ai acheté plus tard plusieurs fois en 2016 et en 2022 au Salon du livre de Versailles. Je puis vous assurer que je ne peux passer devant un comptoir de livres de Martine sans émotion et sans en acheter ! » Acheter et vendre des livres participent du même plaisir de lire et s’enracinent dans l’enfance. La petit crocodilelecture autonome devient une lecture boulimique lorsque la lectrice, en l’occurrence, se prend de passion pour une série (Fantomêtte, Martine) où la petite fille peut s’identifier à l’héroïne. Le principe de la série et l’influence de la littérature de jeunesse française semble prévaloir aussi pour l’autrice Fatou Keita Keita. Si elle ne se souvient pas de son premier livre lu, en revanche, elle a en mémoire les bibliothèques rose et verte qu’elle trouvait à lire lors de son enfance bordelaise avant son retour en Côte d’Ivoire à la fin des années 1960 ou au début des années 1970.

Des références françaises et africaines

Effet de génération ou d’immigration temporaire, il semble ainsi que les références des plus anciens soient davantage françaises qu’africaines. Ce n’est plus le cas avec les jeunes générations. Fatou Diomandé, jeune autrice et éditrice ivoirienne, nous offre la couverture du premier livre lu seule et il s’agit d’un livre publié en Afrique : Le petit crocodile de Pierre Dargelos, édité par le CEDA (Centre d’édition et de diffusion africaine) dont les liens avec la maison d’édition française Hachette sont reconnaissables en raison du nom de la collection : les albums du jeune soleil.

Il en va de même pour Ulrich Talla Wamba qui évoque Le pantalon de Moriba. Ce livre n’a pas directement influencé son métier d’éditeur, mais il a eu une importance dans la manière dont il imagine aujourd’hui ses propres histoires. Le personnage principal, Moriba, est un homme extrêmement riche mais très avare, dont le pantalon devient une obsession. Selon les versions du conte, il peut même perdre son pantalon ou être tourné en ridicule par tout le village. « J’avais beaucoup apprécié la simplicité de l’écriture, le message véhiculé et surtout la dimension comique de certaines actions et de certains personnages. Quand nous lisions cette histoire, nous rigolions beaucoup. Aujourd’hui, lorsque j’écris, je fais l’effort d’intégrer ces dimensions, en espérant produire le même effet sur les enfants qui me liront, comme celui que j’ai ressenti lorsque j’étais petit. » On peut sans doute parier que les acteurs de demain se souviendront sans doute davantage des premières lectures desle pantalon de Moriba maisons d’édition africaines : pensons à la collection de documentaires « Je découvre » ou bien à « La case à palabres », la collection pour les enfants qui aiment lire aux éditions Gandaal, qui toutes deux constituent possiblement des lectures autonomes.

Ce que l'on remarque, c'est que ce sont les auteurs (par ailleurs éditeurs) chez lesquels on retrouve les souvenirs les plus vifs. Fatou Diomandé se souvient des premières de couverture devant les vitrines des librairies. Ulrich Walla Tamba se rappelle qu’il intriguait ses camarades en utilisant justement l’expression « le pantalon de Moriba » quand la situation s’y prêtait.

 

 

Lectures partagées et lectures autonomes : des livres identiques ou différents ?

Pratiques d’écriture, pratiques éditoriales, pratiques de conseil La structuration de l’offre éditoriale : des livres illustrés pour des enfants de 5 à 10 ans

Lorsqu’un livre jeunesse est publié, sait-on toujours s’il est destiné à une lecture partagée avec un adulte ou bien à une lecture autonome? En France, on a tendance à considérer que les albums de jeunesse sont destinés la plupart du temps à des enfants qui ne savent pas lire tandis que les autres genres – BD, romans et premières lectures – sont en revanche liés à une lecture autonome. La structuration des genres n’est peut-être pas aussi nette et précise dans l’édition jeunesse en Afrique francophone. Beaucoup de livres de jeunesse sont tout à la fois des albums et des premières lectures, par exemple. Ils sont catégorisables comme livres illustrés sans être à proprement parler des albums à l’exception sans doute des imagiers pour tout-petits.

En effet, si l’on peut définir l’album comme une interaction entre texte et image, où l’image n’est pas seulement illustrative mais constitutive de l’expérience de lecture et forme une part essentielle du livre, l’album de jeunesse en Afrique francophone est plutôt un livre illustré qui fait la part belle au texte. Ainsi, si l’on regarde le catalogue d’une célèbre maison d’édition, Ruisseaux d’Afrique, on remarque petite filleune structuration par tranche d’âge et non par genre : « l’espace des tout-petits » avec une offre de cahiers de coloriage, la « littérature enfantine » dont on se doute qu’elle va de 5 à 10 ans et une collection de « littérature jeunesse » pour les plus grands. Si la collection jeunesse est bien entendu une collection pour des lecteurs autonomes, la collection enfantine propose des livres qui recouvre sans doute autant la pratique de la lecture partagée que celle de la lecture autonome.

Même si toutes les maisons d’édition ne proposent pas la même structuration de leur catalogue, il n’en reste pas moins qu’une question se pose : quand un album comme Un jour je serai ingénieur d’Armelle Touko, publié aux éditions Adinkra, porte la mention cinq ans et plus, s’agit-il d’un livre qu’un enfant lit tout seul ou bien qu’un adulte lui lit ou bien encore indifféremment les deux ? Parions sans doute sur le fait que ces livres des collections « enfantines » sont le fait d’une double lecture dans la mesure où l’âge à partir duquel les enfants savent lire en Afrique francophone est aussi variable qu’en France, et dépend sans doute des facteurs suivants : situation de diglossie (langue familiale différente de celle de la scolarisation), catégorie socioprofessionnelle de l’entourage familiale, accès différencié à la lecture en fonction de la situation cognitive des enfants (problématique « dyslexie »). Plusieurs questions découlent de cet état des lieux : quelles pratiques éditoriales impliquent ce double usage ? Quelles pratiques d’écriture ? Que sait-on de la réception des livres par les principaux concernés : les enfants qui savent lire ?

Des pratiques éditoriales hétérogènes à propos de l’âge

 À la question posée dans le questionnaire : « À quel âge les enfants savent-ils lire dans votre pays ? », les personnes interrogées répondent de 5 à 9 ans. Certains éditeurs parlent même d’une lecture autonome des enfants qui ne savent pas lire mais lisent les images. De même, en ce qui concerne la lecture partagée, le point de vue des éditeurs ou des libraires est très variable. Pour certains, cette lecture est très marginale ne serait-ce qu’en raison du taux d’illettrisme des parents alors que pour d’autres, elle est en plein essor. Tous ces points de vue sont vrais dans la mesure où ils correspondent à des expériences et offrent un panorama très divers de la lecture des enfants en Afrique francophone.

Et cette variation de point de vue explique les différences éditoriales en matière d’indication d’âge. Ulrich Talla Wamba, au Cameroun, déclare : « Chez Akoma Mba, nous indiquons généralement une tranche d’âge, parfois sous forme d’intervalle (par exemple : de 7 à 9 ans). Les parents y sont très attentifs et apprécient de savoir que le contenu correspond à l’âge de leurs enfants. D’après nos statistiques internes, la tranche d’âge constitue une préoccupation majeure pour les parents, parfois même avant la thématique du livre. En général, ils font confiance à l’éditeur pour déterminer cette indication. » Et d’ajouter : « Nous avons d’ailleurs eu une expérience intéressante lors de la cession d’un de nos livres en Afrique de l’Ouest, notamment en Guinée. Un collègue nous a expliqué que l’indication d’âge ne correspondait pas forcément aux pratiques locales. Elle a donc été supprimée dans cette édition. » Ce collègue guinéen est, peut-être, Aliou Sow des Éditions Ganndal qui justement exprime des réserves sur le sujet : « Nous n’indiquons pas d’âge parce qu’il y a une très grande disparité de compétences de lecture chez les enfants, surtout en fonction des conditions familiales, parents lettrés ou non, de fréquentation d’écoles où les livres de lecture sont présents ou non. » 

Souleymane Gueye, directeur de Saaraba Éditions (Sénégal), a un point de vue très précis et des pratiques éditoriales variées à ce propos : « Sur les quatrièmes de couverture de nos livres, nous n'indiquons généralement pas l'âge de lecture. En revanche, sur nos fiches argumentaires destinées aux libraires, sur notre catalogue, et notre site Internet, nous le faisons. (…) Cette indication est précieuse pour les professionnels du livre, notamment les libraires, qui classent généralementpersonnage sur fond bleu les ouvrages par tranches d'âge. (…) La petite parade pour éviter l’effet “case rigide”, c’est la formulation “à partir de” qui laisse quand même une certaine liberté. Et dans notre discours, nous précisons toujours que c’est un seuil, pas une limite. Par exemple, exceptionnellement, pour la série Yulu nous avons inscrit “à partir de 6 ans” même si ce livra pourra susciter des réactions très différentes chez deux enfants qui n'ont pas les mêmes habitudes de lecture ni les mêmes capacités. »

Une autre pratique éditoriale, plus fréquente aujourd’hui dans l’offre éditoriale africaine que française, mérite d’être interrogée à cet égard, celle des petits questionnaires ou activités pour aider l’enfant à comprendre l’histoire ou le documentaire qu’il vient de lire. Les éditeurs mentionnent cette pratique comme pouvant convenir aussi bien à la lecture autonome qu’à la lecture partagée. On se souvient en France de la collection « Max et Lili » dont les questions permettaient tout aussi bien aux enfants de se poser des questions ou bien à leurs parents et eux-mêmes d’ouvrir un espace de dialogue autour d’une question posée par l’histoire : le divorce, l’amour, l’alcoolisme… Beaucoup de livres africains proposent ces pages finales qui permettent non pas d’en savoir plus comme dans certains documentaires mais de vérifier que l’enfant a bien compris.

La prise en compte du double usage lecture accompagnée et lecture autonome : une stratégie d’écriture ?

Si Fatou Keita Keita ne se pose pas la question de la lecture partagée ou de la lecture autonome en espérant que si « l’histoire est bonne (…) un enfant ou un adulte trois enfantssourira », Fatou Diomande en revanche semble avoir intégré cette question à son processus créatif. « Me poser la question de savoir si l'enfant lira seul ou avec un adulte influence ma manière d'écrire : je fais alors particulièrement attention à la fluidité du texte, à la clarté du vocabulaire et au rythme de la narration afin de permettre une lecture autonome et une lecture qui puisse être agréable à partager à voix haute. Par exemple, pour l'un de mes livres, Les triplés d’Ayakan, je me suis posé cette question dès l'écriture. Je souhaite que l'histoire puisse être comprise par un enfant lisant seul tout en conservant une profondeur de sens qui permette une lecture accompagnée et des échanges avec un adulte, j'ai donc veillé à une écriture accessible sans simplifier excessivement le propos. »

 

Cette stratégie d’écriture se retrouve aussi chez les éditeurs. « Dans des cas spécifiques où on se dit que ce sera lu par l’enfant, on essaie d’être très souple sur le niveau de langue », précise Christophe Tonon. 

La réception, grande inconnue de l’équation : des témoignages de médiateurs du livre et des éditeurs qui donnent envie de poursuivre l’exploration

L’appel à témoignage auprès d’éditeurs, d’auteurs et de médiateurs a permis de rendre vivantes certaines questions, vu l’absence d’études approfondies à l’échelle du continent, tout en parlant des pratiques des acteurs. La réception par les enfants d’aujourd’hui manquent. Néanmoins, ce dont on s’aperçoit à lire les propos des bibliothécaires et des libraires, c’est le souci de la réception. Et cette préoccupation est aussi celle des éditeurs qui s’impliquent de plus en plus dans des activités de médiation. On peut penser à la Caravane du livre qui impliquait éditeurs et libraires, mais aussi l’ensemble des initiatives et concours de lectures proposées lors des salons du livre jeunesse de plus en plus nombreux en Afrique : Les petits champions de la lecture au Gabon ou toutes les manifestations à destination des scolaires lors du Salon international de la littérature orale et du livre de jeunesse de Bobo-Dioulasso.

Mais c’est avec un propos de Léon Djogbénou, le responsable de la médiathèque de l’IF à Cotonou, que nous souhaiterions conclure ces lignes qui soulignent que dans un certain cadre, celui d’une bibliothèque publique, la lecture des enfants est bien une lecture plaisir. « C’est surtout les parents qui demandent de les conseiller pour leurs enfants, souvent par envie de prendre ce qui convient vraiment à leur enfant en s’appuyant sur les connaissances du médiathécaire, ou parfois aussi pour ne pas trop perdre de temps à chercher. Les enfants, généralement, aiment parcourir les rayons et les livres, prendre le temps de choisir ce qu’ils aimeraient lire (…). Quand un parent demande un livre pour son enfant, j’aime discuter avec ce dernier sur ces goûts de lecture et le ou les types de livres ou d’histoires qu’il aime… »

Pour aller plus loin

Avec tous les remerciements de Takam Tikou pour toutes les personnes qui ont accepté de répondre à nos questions:

Fatou Diomandé (autrice et éditrice aux éditions Calebasse, Côte d'Ivoire)

Léon Djognobou (Responsable de la Médiathèque de l'Institut français du Bénin à Cotonou)

Souleymane Gueye (éditieur, Saaraba éditions, Sénégal)

Thècle Hountonnagnon  (Bibliothécaire à la Médiathèque de l'Institut français du Bénin à Cotonou)

Fatou Keita Keita (autrice, Côte d'Ivoire)

Thomas Aurélien Ndassibou (éditeur, Thanks éditions, Cameroun)

Aliou Sow (éditeur, dédtions Gaandal, Guinée)

Binta Tini  (libraire, la Farandole des livres, Niamey, Niger)

Christophe Tonon,  (éditeur Christons éditions, Bénin)

Ulrich Walla Tamba (éditeur, AKO MBA éditions, Cameroun)

 


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