La lecture plaisir chez les enfants de 7-10 ans au Gabon

Par Carine Mengue Mba
Carine Mengue Mba

Depuis 2008, Carine Mengue Mba est enseignante chercheuse à l’université Omar Bongo du Gabon. Ses recherches portent sur l’étude du phénomène de l’historicisation du récit francophone à travers des thématiques aussi variées que le mal, la ville ou encore la révolte dans le théâtre, le roman, la poésie ou la bande dessinée à travers les rapports entre l’histoire et la réalité sociologique, anthropologique et politique dans la littérature française et francophone. Cette démarche débouche sur l’étude d’éléments de poétique, le décryptage des spécificités éthiques et stylistiques à travers lesquelles l’auteur se mue en « agent historique », partagé entre la quête de soi et l’impératif de l’engagement. C’est son attachement à la littérature et à la lecture des nouvelles générations qui la conduisent à s’intéresser à la notion de lecture autonome et de lecture plaisir des enfants à partir de 7 ans au Gabon en allant à la rencontre d’une éditrice et d’une bibliothécaire.

Il est aujourd’hui largement admis, quelle que soit l’aire géographique considérée, que les jeunes lisent de moins en moins. Ce constat apparaît d’autant plus préoccupant en Afrique, où l’inaccessibilité du livre et la prédominance d’une tradition de l’oralité sont fréquemment avancées comme les principaux facteurs explicatifsPopulation du Gabon de désintérêt pour la lecture. Pour ce qui concerne l’Afrique dans son ensemble, une enquête publiée en juillet 2025 par le Département des affaires économiques et sociales des Nations unies (ONU DESA) révélait qu’en 2023 la population âgée de moins de 17 ans était estimée à 680 134 000 d’individus, soit 45,93 % de la population totale . Dans cette proportion des enfants et adolescents, la tranche des 5-10 ans, qui s’élevait à 232 075 000, représentait environ un tiers des jeunes à raison de 29,30 %. Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), la population gabonaise comptait environ 2 484 789 d’habitants en 2023, avec 17,8 % d’enfants dont l’âge variait entre 0 et 14 ans . Dans un tel contexte démographique, le présent article se pose la question de savoir à quel niveau se situe la transition entre la lecture obligatoire en situation d’apprentissage et la lecture pratiquée à des fins de loisir..

La pratique de la lecture chez les jeunes enfants à des fins purement récréatives demeure encore relativement marginale au Gabon. Dans une étude publiée en 2022 , J.-A. Pambou et C. Nkole Evina s’interrogent sur les obstacles auxquels sont confrontés les élèves dont la pratique de la lecture serait essentiellement limitée aux manuels scolaires. Même si cette recherche ne porte que sur une portion restreinte du système éducatif, un échantillon de 115 élèves issus de deux établissements, les résultats obtenus mettent notamment en lumière le fait que, pour ces enfants, la lecture n’est jamais considérée comme une activité de loisir, car étant principalement associée aux exigences et aux pratiques scolaires. Entreprendre l’étude du phénomène de la lecture plaisir chez les enfants âgés de 7 à 10 ans revient à s’intéresser aux élèves évoluant entre le milieu et la fin du cycle primaire. Nous tenterons de répondre aux questions suivantes : de quelle manière la pratique de la lecture plaisir se manifeste-t-elle chez les enfants âgés de 7 à 10 ans dans le paysage éducatif gabonais ? Par ailleurs, quels sont les facteurs susceptibles d’en favoriser le développement ou, au contraire, d’en entraver l’essor ?

Pour ce qui est de la description des pratiques de lecture chez les enfants de 7 à 10 ans, notre démarche s’appuie sur une approche articulant l’analyse empirique des réponses recueillies lors des entretiens, d’une part, et les résultats des travaux antérieurs consacrés à la lecture chez les élèves du primaire, d’autre part. Cet ensemble de catégories analytiques a par ailleurs été enrichi par des données chiffrées collectées auprès de la médiathèque de l’Institut français du Gabon (IFG). Nous avons mené un entretien qualitatif avec deux professionnelles du livre : la première, directrice générale des éditions Ntsame, et la seconde, responsable médiathèque jeunesse et numérique de l’IFG. Ces questionnaires sont organisés en quatre parties pour le premier (découverte de la maison d’édition, perception et habitudes de lecture, stratégies éditoriales et réception des ouvrages, obstacles et défis à surmonter), et en trois rubriques pour le second (rapport des enfants à la lecture plaisir, médiation et dispositifs d’accompagnement, défis et perspectives).

Contribution à un état des lieux de la lecture plaisir chez les enfants

La notion de lecture plaisir chez les enfants renvoie à l’idée d’un choix volontaire, motivé par la curiosité et par l’anticipation du plaisir lié à la découverte d’univers, de récits et de personnages variés. Les psychologues de l’enfance soulignent qu’à cet âge l’imaginaire enfantin est particulièrement stimulé par l’immersion dans des histoires suscitant le rire et la rêverie. En l’absence de données statistiques, nous nous proposons d’esquisser un état des lieux de la pratique de la lecture plaisir chez les jeunes au Gabon en adoptant une démarche à la fois analytique et exploratoire. Cependant, pour tenter d’appréhender la manifestation du goût de la lecture chezAperçu de la médiathèque les enfants, il importe de procéder à une présentation préalable des deux entités qui constituent notre principal champ d’investigation de manière succincte.

D’un côté, la médiathèque de l’IFG se pose comme un espace culturel qui met à la disposition de publics variés – jeunes et adultes – un ensemble de ressources documentaires proposées sur des supports et médias diversifiés, accessibles à la fois en consultation sur place et en prêt à domicile. Cet établissement occupe actuellement une position de quasi-monopole, dans la mesure où les travaux de réhabilitation de la Bibliothèque nationale du Gabon, engagés depuis environ quatre ans, rendent celle-ci toujours inaccessible. À cette fermeture technique, on peut ajouter l’inexistence des bibliothèques dans les différentes municipalités de la capitale et, plus largement, sur toute l’étendue du territoire. L’IFG propose des espaces spécifiquement aménagés pour les diverses catégories de lecteurs : les adultes, les adolescents et le jeune public. Dans le cadre de cette analyse, l’accent sera mis sur l’espace jeunesse. C’est ainsi que pour le compte de l’année 2025-2026, la médiathèque recense 1 972 enfants inscrits ; avec un total de 562 inscriptions, la tranche d’âge des 7-10 ans constitue près d’un tiers des effectifs avec 29 %, sans distinction de nationalité.

Sylvie NtsameDe l’autre, les Éditions Ntsame (LEN) se distinguent dans le paysage éditorial gabonais par la densité et la longévité de leurs productions. Fondées en 2010, elles publient en effet des ouvrages destinés à un large public, selon une ligne éditoriale qui couvre non seulement la littérature générale, la littérature de jeunesse, mais aussi les ouvrages scolaires et parascolaires. Il convient par ailleurs de préciser que, selon la directrice générale, Sylvie Ntsame, l’activité éditoriale de la maison est aujourd’hui essentiellement centrée sur le livre de jeunesse. En termes de répartition, elle évalue à 50 % de sa production le quota réservé au livre de jeunesse, les 50 % restants comprenant les manuels scolaires et la littérature générale à parts égales.

Offre de lecture et perception des habitudes des jeunes enfants au Gabon

À l’issue des entretiens menés auprès des deux enquêtées, il est d’abord apparu que le rapport des enfants âgés de 7 à 10 ans à la lecture demeure encore difficilement appréhendable. On notera que dans l’argumentation de Sylvie Ntsame le processus de production des œuvres de jeunesse a été motivé, voire consolidé, par les requêtes formulées par les élèves eux-mêmes, lesquels soulignaient l’absence d’une offre de lecture spécifiquement destinée à leur tranche d’âge. L’éditrice ne s’est donc pas contentée de recueillir les besoins des enfants ; soucieuse d’élargir le cercle des jeunes lecteurs et de leur donner le goût de lire pour reprendre le titre de l’ouvrage de Christian Poslaniec, elle a traduit ces sollicitations en initiatives concrètes de création et de promotion des œuvres de jeunesse. « Lorsque j’ai commencé l’activité d’édition, j’ai fait un constat en tant qu’auteur et éditeur. En tant qu’auteur d’une part, quand nous allions sur le terrain pendant la période d’organisation des cafés littéraires, la tranche des 8-10 ans, se situant entre la fin du primaire et le début du collège, représente celle qui se plaignait le plus. Les élèves soulevaient en effet le fait qu’il n’existait pas de livres qui leur étaient destinés. Par ailleurs, en qualité d’éditeur nous avons observé que les jeunes ne lisent pas au primaire, au secondaire, à l’université. Je me suis alors posé la question de savoir quelle stratégie mettre en place pour les ramener à la lecture », observe-t-elle.

Résolument inscrites dans une dynamique de stimulation de l’interactivité chez les jeunes et de l’attractivité du livre, Les Éditions Ntsame ont créé Kakuka, un personnage qui a reçu, lors de la cinquième édition, le prix du public des Awards de la Marque 2025 organisé par l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI). En raison du grand intérêt que suscitent aujourd’hui les questions d’identités et de références culturelles endogènes chez les parents, l’auteure-éditrice développe en outre une série de livres représentatifs des réalités locales et du milieu dans lequel évoluent ces jeunes Gabonais. Au nombre de ces contributions, on peut mentionner des ouvrages sur les patronymes, les personnages historiques et mythologiques gabonais à l’instar du guerrier Wongo. En mettant ainsi en avant lales aventures de Kakuka dimension culturelle proprement africaine, les Éditions Ntsame entendent renforcer dans le même temps l’ethos de la langue d’origine chez les enfants qui en ont perdu l’usage. À côté de cette volonté d’amener les enfants à découvrir les traditions et le patrimoine de leur pays, l’éditrice explique l’une des raisons d’être de sa maison d’édition : convier le jeune lectorat à un voyage vers les cultures d’Afrique et d’ailleurs à travers les multiples aventures de son personnage : Kakuka et la mangrove, Kakuka au village, Kakuka et le monde de demain, Kakuka visite le Japon, etc. Car, poursuit-elle, « le livre de jeunesse nous permet à la fois de faire revenir les enfants à la culture et aux langues avec des expressions idiomatiques injectées dans les dialogues, et à les ouvrir vers l’extérieur ». En réalité, cette dialectique de révélation de soi-même, de découverte du monde et de l’altérité grâce à la lecture avait été pleinement démontrée par Philippe Meirieu lorsqu’il soutenait que « quel que soit l’âge de l’enfant et de l’adolescent, [la littérature de jeunesse] lui permet de se (re)connaître lui-même et de se relier aux autres en humanité, en comprenant que les différences entre les humains sont de formidables richesses quand on les fait vivre sur le fond d’une ressemblance fondatrice, en découvrant que la fragilité humaine n’est pas honteuse mais qu’au contraire on doit en faire une occasion de réciprocité et de coopération ».

 

De son côté, la médiathèque de l’Institut français du Gabon met à la disposition de son jeune public environ 862 références au catalogue pour la jeunesse : albums, premières lectures, bandes dessinées, romans illustrés, contes, ouvrages documentaires. La présente réflexion nous conduit à nous interroger sur la possibilité de voir émerger, dès les premières années d’apprentissage de la lecture, un goût pour la lecture chez l’enfant au Gabon. Au regard des éléments de réponse fournis par l’une des bibliothécaires interrogées, les indicateurs portent à croire que les 7-10 ans consacrent un temps non négligeable à la lecture durant leurs moments de loisir. Ainsi, Cécilia Ekomy met en évidence la forte fréquentation de la médiathèque par les jeunes lecteurs qui manifestent un intérêt prononcé pour certains genres d’ouvrages. C’est ainsi que l’analyse des emprunts montre que les mangas et les bandes dessinées figurent parmi les supports les plus sollicités par les jeunes lecteurs. « Leur format visuel, dynamique et souvent humoristique facilite l’entrée dans la lecture et capte rapidement l’attention. Les albums jeunesse et les livres illustrés rencontrent également un grand succès, car ils combinent texte et image, ce qui rend la lecture plus accessible et plus immersive pour les enfants de cette tranche d’âge. » Cette observation s’inscrit dans le prolongement des tendances mises en évidence par l’étude menée par J.-A. Pambou et C. Nkole Evina dont les résultats montrent que, pour près de la moitié des élèves interrogés (44,34 %), la bande dessinée et le livre de contes constituaient les genres les plus privilégiés par les enfants de 5ᵉ année du primaire . Il n’est donc guère surprenant de constater que le manuel de lecture prescrit dans le cadre des apprentissages scolaires n’occupe que la deuxième position, avec un taux de 28,69 %.

Cependant, la responsable insiste sur la nécessité de varier l’offre de lecture destinée aux enfants, au-delà des univers qu’ils affectionnent : « Les bandes dessinées ou des mangas peuvent constituer une porte d’entrée vers d’autres formes de lecture. » Il apparaît en conséquence essentiel de rendre accessible aux élèves une diversité de types d’ouvrages afin de leur permettre non seulement de les découvrir, mais également d’identifier ceux qui correspondent le mieux à leurs préférences littéraires. Cette diversification pourrait favoriser le processus de développement et de consolidation de leur goût pour la lecture.

Il ressort en définitive des propos tenus par la responsable de la médiathèque et des conclusions de l’étude des chercheurs Pambo et Nkole Evina que les enfants appartenant à la tranche des 7-10 ans entretiennent un rapport plutôt positif à la lecture à laquelle ils s’adonnent de manière libre et autonome. Cette marche vers le plaisir de la lecture se construit surtout par le biais de la bande dessinée et du conte non seulement dans l’environnement scolaire, mais aussi dans le cadre des activités extrascolaires.

Médiations et dispositifs d’accompagnement à la lecture plaisir chez les enfants

Il apparaît indéniable que la mise en place de dispositifs d’accompagnement à la lecture devrait être déterminée par des réflexions approfondies sur l’expérience et la représentation de la lecture chez les jeunes âgés de 7 à 10 ans. De la sorte, les centres d’intérêt et les besoins de ces enfants en matière de lecture seraient mieux cernés, dans la perspective du déploiement d’un programme d’actions cohérent de promotion et de valorisation durable de la lecture. Sans doute une telle démarche reposant sur des échantillons représentatifs permettrait-elle de valider à nouveau l’hypothèse relative aux faibles performances en lecture des élèves de 5e année du primaire. Ces carences en capacités de lecture tiendraient essentiellement de la maîtrise approximative de la méthodologie de l’Approche par compétences (APC) entrée en vigueur depuis le début des années 2000 . En effet, afin de faciliter l’appropriation et la mise en œuvre de cette approche par les enseignants du cycle primaire, les autorités gouvernementales avaient établi un chronogramme de formation. Cependant, pour des raisons inconnues jusqu’alors, les enseignants de dernière année du primaire n’ont pas bénéficié de ce dispositif.

À la médiathèque, des initiatives existent pour « multiplier les moments de rencontre avec le livre ». Afin de rendre la lecture plus accessible, « en créant des moments d’échange, de découverte et de partage selon les mots de la responsable de la Médiathèque. Afin d’enrichir les pratiques de lecture des enfants et de développer leur attrait pour le livre, l’IFG initie des actions telles que des clubs de lecture, des rencontres d’auteurs et des défis lecture. L’heure du conte, qui rassemble des enfants et des familles autour d’un moment de détente et de partage, demeure sans conteste l’un des dispositifs les plus interactifs de ce processus de stimulation. Et parce que les parents et l’école constituent des acteurs majeurs dans l’approche ludique et autonome de la lecture, la médiathèque maintient les échanges avec les familles et a signé des partenariats avec les établissements scolaires.

On retrouve chez Sylvie Ntsame le même souci de travailler à l’éveil et au maintien du plaisir de la lecture chez les enfants. L’une des pistes explorées depuis 2019Les trois lauréats des « Champions de la lecture Justine Mintsa » 2025. par l’auteure-éditrice est la mise en place d’un concours inter-établissement, « Les Petits Champions de la lecture », destiné aux élèves de la 4e année du primaire jusqu’en classe de 6e. Programmé dans l’ensemble des provinces du pays sur un système de rotation et en partenariat avec les mairies et les librairies, cette compétition vise entre autres à susciter l’acte d’achat chez les parents, et s’attache à engager l’écosystème du livre dans la valorisation de la lecture enfantine. Son objectif ultime est de mobiliser l’ensemble de la chaîne du livre en activant chacun de ses maillons dans la promotion de la lecture. Les premières éditions ont respectivement eu lieu à Libreville, Moanda, Lambaréné, Fougamou, Oyem, Mitzic. Aujourd’hui, la dénomination du concours a évolué pour devenir « Les Champions de la lecture Justine Mintsa », en hommage à la première écrivaine gabonaise à avoir écrit un livre de jeunesse intitulé Première lecture.

Pour aller plus loin

Revues:

J.-A. Pambou et C. Nkole Evina, « La lecture chez les apprenants de 5e année primaire au Gabon à l’heure de l’Approche par les compétences : difficultés et pistes de remédiation », Liens, Revue Internationale des Sciences et Technologies de l’Éducation, n° 3, décembre 2022, p. 81-105.

Sites:

Organisation mondiale de la Santé: page Gabon

 

 

 


Étiquettes