Lire tout seul : un rite de passage universel
Lire tout seul. En trois mots, un rite initiatique essentiel s’invite dans la vie des enfants à peine sortis de la petite enfance. Cette étape passée, rien ne sera plus tout à fait pareil. Aux quatre coins du monde, pour les parents, pour les auteurs et autrices, éditeurs et éditrices qui accompagnent ce rendez-vous, l’enjeu est important. Passage en revue des fondamentaux de ce moment éditorial si particulier : les premières lectures.
Apprendre à lire et devenir lecteur : un double défi
Que deux lettres associées l’une à l’autre fassent un son, que trois syllabes assemblées fassent un mot, que tout cela fasse sens… Guidés par leurs enseignants rompus à cet apprentissage, les enfants ont à peu près neuf mois pour apprivoiser la mécanique de l’écrit. C’est complexe mais, patiemment, ils vont y arriver, d’autant que l’école maternelle les y a préparés. Pourtant, ce qui se joue pendant ces neuf mois d’une année scolaire entre les murs d’une classe ne suffit pas à les transformer en lecteurs car, alors, le terme revêt un sens plus ample. Non plus seulement investis d’une technique de déchiffrage, les enfants doivent prendre goût à ce que signifie vraiment le fait d’être lecteur : aimer s’approprier les mots des autres pour prendre pleinement sa place dans la communauté des humains.
Commencée dès la toute petite enfance, cette aventure-là, moins technique, prend plus de temps. Elle inclut l’environnement social et familial. Quelle place ces cercles superposés réservent-ils à l’écrit ? Quels modèles d’adultes ou de plus grands enfants lecteurs se révèleront inspirants pour les petits débutants ?
L’essentiel prologue des lectures partagées à haute voix dans les premières années de la vie compte pour beaucoup : elles ont permis à l’enfant très petit de comprendre que maîtriser ce savoir lire ouvrait à un océan désirable d’histoires, d’émotions et de savoirs. Elles l’ont aussi familiarisé avec une langue parfois très différente de celle entendue au jour le jour dans sa famille. Ce prologue des lectures partagées s’est joué à la maison aussi bien qu’à l’école maternelle ou à la bibliothèque et y mettre fin dès que le petit sait lire de façon autonome serait une mesure tristement punitive : une lecture partagée à haute voix est un rite fondateur à garder le plus longtemps possible, aussi longtemps qu’il procure du plaisir à ses protagonistes. Il est le meilleur accompagnement possible à cette découverte parallèle de l’autonomie.
Ensuite, le déchiffrage acquis, se met en place une spirale aspirante essentielle : plus on lit et mieux on sait lire, mieux on sait lire et plus on aime lire. Cela va occuper toute la durée de l’école élémentaire et se poursuivre au collège. Non sans obstacles parfois : la concurrence des autres activités, le déclassement de la lecture à l’arrivée du téléphone portable et à l’entrée dans les réseaux sociaux, l’absence de modèles positifs de lecteurs…

Lire, parler, écrire : trois aventures en une
Trois apprentissages s’organisent en une tresse serrée : maîtriser la lecture, maîtriser l’écriture et maîtriser le langage. Ici, le bilinguisme joue un rôle particulier. Facteur d’agilité intellectuelle, il rend l’entrée en lecture plus difficile quand la langue parlée à la maison est éloignée de la langue de l’entrée en lecture. Heureusement, la multiplication des supports sonores associés à la littérature jeunesse offre de plus en plus couramment une aide efficace tant aux enfants qu’à leurs parents et il est heureux que les éditeurs s’en saisissent. Dans cette problématique, l’importance de l’environnement extra-familial propice à une hétérogénéité linguistique joue aussi son rôle. Moins la langue orale et la langue écrite sont distantes et plus le passage de l’une à l’autre sera facilité.
L’appropriation de l’écriture, elle, donne à l’enfant une position agissante, soudain artisan d’un code dont il n’est plus seulement le consommateur. Pratiquer l’organisation des lettres, des syllabes donne soudain à la lecture un relief nouveau. La fierté du premier petit mot laissé sur la table de la cuisine en pièce à conviction…

Des ouvrages adaptés
Quels livres mettre entre les mains des lecteurs tout débutants ?
Si l’on suppose que l’adulte quitte la scène, on induit que l’enfant devra se débrouiller seul. Choisir ou préparer un livre pour lui commande alors de le regarder sous plusieurs coutures. L’espace de la page est-il bien organisé pour lui ? Le caractère typographique doit être le plus simple possible car la lecture photographique n’est pas encore acquise (et la fausse écriture manuscrite n’est d’aucun secours). Les lignes doivent être suffisamment aérées pour que le petit index si rassurant s’y promène aisément. Petit index qui ne se retrouvera pas le bec dans l’eau par un mot traîtreusement coupé en bout de ligne.
Si elle est présente, et c’est heureusement souvent le cas, l’image doit être aidante (et surtout pas confusante ou, pire, contradictoire) mais ne doit pas rendre la lecture optionnelle. Elle permet souvent d’économiser les descriptions tout autant que les forces du lecteur et d’assurer les risques pris par le vocabulaire dont elle vient confirmer le sens.
Car le vocabulaire est un facteur déterminant. Si trop de mots déchiffrés à grand-peine lui sont inconnus, le découragement guette le valeureux débutant... Cela ne condamne pas à une lexicologie appauvrie à l’extrême, cela commande de réfléchir à la contextualisation des mots utilisés : outre l’appui de l’image, doubler les adjectifs pour que l’un, plus simple, éclaire l’autre, moins courant, par exemple.
Auteur ou éditeur doivent sans cesse relire leurs propositions sous le jour de l’accessibilité. Regarder notamment les dialogues comme un exercice à hauts risques : énoncer clairement le locuteur avant sa réplique est ici essentiel. Si le lecteur se noie dans le « qui dit quoi », il rompt le fil de sa lecture. Certes le texte perd alors un peu de sa fluidité mais sa lecture en sera facilitée et son lecteur vous en saura gré.
Les premières lectures doivent aussi se méfier de l’implicité : tout ce que la phrase ne précise pas, pensant que le lecteur le devinera. Et s’il ne le devine pas ?
Malgré ces limites objectives, le texte doit cependant être assez riche : ce n’est pas parce que l’on ânonne que l’on doit être rétrogradé au statut de bébé. À 7 ans, on n’est pas né de la dernière pluie, surtout si l’on a déjà dévoré de nombreuses lectures à voix haute. Si tous ces efforts déployés pour lire le texte proposé aboutissent à une historiette infantile, quelle trahison !
Donc, en résumé : des récits intéressants, mis en œuvre par un vocabulaire et une structure accessibles, présentés dans une mise en page facilitatrice et aérée, illustrés avec soin. Auteurs, éditeurs, médiateurs : c’est à tout cela que nous devons veiller quand nous préparons ou choisissons un livre à mettre entre les mains des lecteurs novices.
Car si le petit est mis en échec par un livre qui lui tombe des mains, jamais il ne pourra penser que l’éditeur, l’auteur ou le graphiste a mal fait son travail : il sera convaincu que cet échec lui est imputable, avec les conséquences que l’on devine.
Ce qui n’empêche pas les parents, en marge de ces lectures particulières, d’ajouter au rite de l’histoire du soir une lecture plus complexe dont, lecteurs déliés, ils se font les médiateurs attentifs.

Lecteurs et lectrices en tous genres
On l’a vu, savoir lire et aimer lire sont des aventures qui s’entrelacent finement. Mais aimer lire quoi ? Ce complément d’objet direct ne peut manquer à l’équation car il détermine autant de profils de lecteurs et lectrices différents. La preuve : souvent un enfant qui déclare ne pas aimer lire se tient juste à l’écart de la voie académique de la lecture que représentent les histoires et les romans. Il importe alors de comprendre quel livre correspond à quel enfant et tous les genres éditoriaux s’offrent au choix des explorateurs indécis.
On peut vouloir lire pour faire : c’est le monde des livres pratiques et les petits ont les leurs.
On peut vouloir lire pour savoir et découvrir, et pas seulement les sacro-saints dinosaures.
On peut être amené à un livre par sa passion du foot ou des animaux, puis à un autre…
On peut craindre de perdre l’image et passer directement de l’album jeunesse de sa petite enfance à la bande dessinée (lecture plus complexe qu’il y paraît dans ses incessants allers-retours texte/dessin).
On peut lire par identification fidèle, attaché à un héros qui nous parle (et la diversité des représentations est un point sensible de l’offre éditoriale)…
Inventorier toutes ces appétences, c’est multiplier les portes d’entrée vers un avenir de lecteur. Toutes développent les compétences de lecture : savoir où trouver les livres, comprendre ce qu’ils peuvent nous apporter, savoir se repérer dans les lieux qui les promeuvent, s’organiser pour trouver le moment et le lieu qui seront propices à cette activité silencieuse, si profondément humaine.

Tous (in)égaux devant la lecture ?
À 6 ou 7 ans, quand un jeune enfant se présente à ce rite de passage qu’est l’apprentissage de la lecture autonome, il est déjà caractérisé de multiples façons.
Doté d’un riche capital social qui a rempli ses étagères de dizaines d’albums ou l’a abonné à un magazine jeunesse depuis son berceau. Ou pas.
Entouré de parents attentifs au rite de la lecture du soir (dont on ne dira jamais assez l’importance) ou trop débordés pour l’être.
Doté d’un capital linguistique plus ou moins éloigné de la langue officielle de son futur apprentissage.
Entouré d’adultes dont seules les femmes sont lectrices.
Du genre masculin que l’on a poussé aux activités sportives et remuantes.
Du genre féminin habitué aux activités calmes et concentrées.
Aîné qui vit au milieu d’adultes plus ou moins lecteurs.
Benjamin d’une adelphité plus ou moins lectrice.
Autant de portraits de candidats lecteurs dessinés en creux par une histoire familiale et un cadre social, bonnes et mauvaises cartes du jeu qu’ils ont en mains au regard de la lecture.
Par l’organisation de leur classe et de leurs apprentissages, les enseignants font avec cette hétérogénéité pour emmener toute leur petite troupe vers la lecture, laquelle a besoin que les contrepoids sociaux viennent jouer leur rôle quand le cercle familial est empêché. Les activités périscolaires, le prêt de livres, la fréquentation d’une bibliothèque municipale ou scolaire, l’aide financière publique à l’acquisition de livres (pour les écoles ou les familles), l’organisation de manifestations littéraires incluant adultes et enfants…
Collectivement, et le mot est d’importance, il nous faut œuvrer avec beaucoup d’ardeur pour que la lecture prenne sa place au cœur de la vie d’un enfant, d’où qu’il vienne et quelle que soit son histoire, au masculin autant qu’au féminin. Qu’elle la prenne et qu’elle la garde au fil des années.
Pour aller plus loin
Avant de devenir rédactrice en chef de La Revue des livres pour enfants (2014-2020), Marie Lallouet a été rédactrice en chef des revues J’aime lire et Mes premiers J’aime lire (Bayard presse, 2002-2014), au plus près de la question de l’accueil des tout jeunes enfants dans la lecture autonome. Passionnant, ce domaine éditorial est aussi particulier : il faut y être à la fois ambitieux (à la hauteur de l’enjeu) et attentif à la difficulté de cet apprentissage complexe et essentiel.
Site de l'autrice : https://marielallouet.com/ [Consulté le 19.03.2026].

