Vers l'autonomie : l'art d'écrire pour les jeunes lecteurs
Rencontre avec Fatima Sharafeddine
Le passage à la lecture autonome est un moment charnière dans le parcours d’un enfant. Avant cette étape, le livre est souvent synonyme d'album illustré (généralement dédié aux enfants de 4 à 6 ans) et de lecture partagée avec les parents. Le texte est alors écrit en arabe littéral, tandis que le récit est parfois conté en dialecte, les parents reformulant l'histoire oralement pour l’adapter à l’enfant. L'enfant entre ainsi dans l'univers du récit par le son, l'image et le lien affectif, bien plus que par la lecture autonome.
Puis vient le déclic : l’enfant acquiert les outils de base et commence à chercher des textes qu’il peut lire seul. La lecture n'est plus seulement un moment de partage, elle devient une expérience personnelle basée sur le choix du livre et le suivi de l'intrigue sans médiation. Dans cette phase, la fonction de l'image change, la narration s'intensifie et les personnages proches du monde de l'enfant deviennent essentiels pour renforcer sa confiance en tant que lecteur.
C’est pour échanger sur cette étape passionnante que nous avons rencontré Fatima Sharafeddine, autrice renommée de littérature jeunesse.
Comment définissez-vous les « premières lectures » ?
Le passage à la lecture individuelle se fait lorsque la conscience émotionnelle, sociale, intellectuelle et linguistique de l'enfant se développe, le rendant indépendant dans sa pensée et l'expression de ses opinions. Les « premières lectures » sont des expériences qui fondent la relation de l'enfant avec le livre. L'objectif n'est plus seulement de déchiffrer les lettres, mais de découvrir le sens.
Le livre développe le goût littéraire de l'enfant et lui ouvre les portes de l'imaginaire, de l'analyse et de la critique. Pour cette raison, nous devons proposer des ouvrages qui correspondent parfaitement au niveau intellectuel et linguistique de l'enfant, tout en présentant un texte littéraire extrêmement soigné. Ces livres doivent aborder des sujets attractifs pour cette tranche d'âge et mettre en scène des personnages auxquels le lecteur peut s'identifier, que ce soit par l'âge ou par l'environnement. Enfin, il est crucial d'éviter tout sermon direct, afin de laisser l'espace à l'enfant pour analyser et déduire lui-même l'idée principale de l'histoire.
Qu’est-ce qui vous a amené à écrire pour les jeunes lecteurs ? Et qu’est-ce qui est différent de l’écriture pour un autre public ?
J'ai commencé à écrire pour les jeunes en 2010, six ans après mes débuts en littérature jeunesse. À l'époque, j'avais remarqué que la plupart des auteurs arabes s'adressaient aux moins de six ans, et le marché manquait cruellement de livres pour les plus grands.
Ce fut un défi. Grâce à des recherches et des ateliers d'écriture en Belgique (où je vivais), j'ai entamé ce voyage.
Pour attirer le jeune lecteur, l'auteur doit maîtriser plusieurs éléments, à commencer par le style et la langue. L'enfant d'aujourd'hui vit à l'ère de l'immédiateté, de l’image rapide, et n'a pas de temps à perdre ; le style doit donc être dynamique, efficace et aller droit au but, avec une langue adaptée à sa tranche d'âge. La construction des personnages est tout aussi essentielle, car le lecteur cherche des figures qui lui ressemblent et qui sont proches de son milieu. L'intrigue doit être captivante pour inciter à la lecture, tandis que l'objet livre lui-même, par son titre, sa couverture et la qualité de ses illustrations, doit témoigner d'un grand savoir-faire artistique. En respectant ainsi les goûts littéraires et esthétiques de l'enfant, nous l'aidons à bâtir une relation durable avec le livre.
Quelles sont les règles essentielles que vous vous fixez pour un texte destiné à de nouveaux lecteurs autonomes ?
Je recherche toujours des thèmes en phase avec les intérêts de cette catégorie, tels que le harcèlement, les amitiés scolaires, l'aventure, la persévérance, la technologie ou l'identité. L'essentiel pour moi est de respecter l'intelligence de l'enfant. Je ne lui dicte pas l'information et je ne lui apporte pas de réponses toutes faites, préférant lui laisser le champ libre pour réfléchir et conclure par lui-même. Il est également primordial que les émotions exprimées soient réelles et sans exagération, ce qui rend le récit plus crédible et plus proche de l'expérience vécue par l'enfant.
Comment équilibrez-vous simplicité de la langue et qualité littéraire ?
Cet équilibre exige une grande maîtrise de la langue. Je choisis systématiquement la formulation la plus adaptée au niveau du lecteur tout en veillant à la beauté de l'expression. Pour créer un rythme, j'aime varier la longueur des phrases, ce qui est particulièrement sensible lors de la lecture à voix haute. D'ailleurs, je lis tous mes textes à haute voix plusieurs fois avant leur publication pour ajuster chaque mot ou métaphore jusqu'à obtenir une version finale satisfaisante. La richesse et la flexibilité de la langue arabe rendent ce travail sur le vocabulaire extrêmement plaisant.
Vous mettez-vous des limites dans le choix des mots ?
Je privilégie la simplicité car je suis convaincue qu'un sens profond atteint mieux le lecteur s'il est exprimé avec des mots de son propre lexique. Par exemple, au lieu d'une phrase complexe comme : « Il s'établit sur le banc de bois, ses yeux suivant l'élan des petits dans l'espace du jour », j'écrirai : « Il s'assit dans le jardin à regarder les enfants courir ».
La simplicité n'est pas la superficialité, tout comme la complexité n'est pas synonyme de profondeur. Cependant, j'introduis parfois, pour enrichir son vocabulaire, des termes nouveaux, comme : « Il a été submergé par le silence » (غمره الصمت), « appartenance » (انتماء), « béatitude » (غبطة), « Il a ressenti le dépaysement » (شعر بالغربة), à condition qu'ils soient placés dans un contexte concret et fluide. Pour cette tranche d’âge, un texte de 1 500 à 3 000 mots est idéal.
Comment construire une intrigue captivante sans trop de complexité narrative ?
C'est le plus difficile. La première condition réside dans des personnages bien étudiés et crédibles. La deuxième est d'aller au sens par le chemin le plus court. Je m'assure que chaque mot et chaque phrase sont les meilleurs possibles pour transmettre l'idée. La cohérence, la progression des idées et l'élément de surprise sont essentiels pour que le lecteur ne lâche pas le livre avant la fin.
Quel est le rôle du rythme et de la vocalisation ?
Si la répétition est plus adaptée aux plus petits, le rythme est indispensable pour tout texte destiné aux nouveaux lecteurs. Un auteur qui maîtrise la langue peut créer cette musicalité dans chaque phrase. Quant à la vocalisation complète*, elle est essentielle pour faciliter les premières lectures de l'enfant. Cependant, à un stade plus avancé, elle peut devenir partielle afin d'encourager le lecteur à faire un effort personnel pour développer sa connaissance des règles de la langue.
Quel rôle jouent les illustrations dans les premières lectures ?
Dans cette étape, les dessins se font moins nombreux, mais leur présence reste indispensable pour aider à transmettre le sens. Des illustrations attrayantes enrichissent le texte, à condition que l'illustrateur apporte sa propre imagination au lieu de simplement répéter ce qui est écrit. Nous devons respecter la sensibilité artistique de l'enfant autant que sa sensibilité littéraire.
En ce qui me concerne, j'écris mon texte d'abord, tout en imaginant déjà les dessins et l'illustrateur idéal. Le choix final est ensuite pris conjointement avec l'éditeur. Le texte devient totalement indépendant de l'image lorsque le lecteur maîtrise parfaitement la langue et que sa culture littéraire s'est développée. C'est d'ailleurs le cas pour mes romans destinés aux adolescents, comme Faten فاتن ou Cappuccino كابوتشينو, qui ne contiennent aucune illustration.
Quels sujets et quels genres privilégiez-vous ?
Le sujet choisi doit être proche de l'univers des jeunes et sincère dans son traitement des émotions. Les genres peuvent varier du récit réaliste au mystère, en passant par l'aventure ou le fantastique. Parmi les thèmes particulièrement adaptés, on peut citer l'acceptation de la différence, la gestion de la jalousie, les désaccords avec les parents, la prise de nouvelles responsabilités ou la confrontation à ses propres peurs.
La majorité de mes histoires sont réalistes et traitent de questions psychologiques et sociales, car je pense que les lecteurs arabes ont besoin de récits qui reflètent leur quotidien et leur environnement. S'ils lisent souvent des récits imaginaires mondiaux dans d'autres langues, ils cherchent en arabe des textes qui leur ressemblent. Mes histoires naissent ainsi de l'observation de la réalité et de mes propres souvenirs.
Comment abordez-vous les thèmes sensibles (perte, peur, violence) ?
Je mène toujours des recherches approfondies, en discutant avec des enfants ou leurs parents pour saisir le sujet en profondeur. Je consulte également une amie psychologue pour comprendre les implications de thèmes comme la violence ou le deuil. Après l'écriture, je lui demande de relire le texte pour m'assurer que le traitement est sain et aide l'enfant à trouver des réponses sans les lui imposer, car écrire pour la jeunesse est une immense responsabilité.
Dans des romans comme Un fantôme dans le camp شبح في المخيم, l'usage du monologue intérieur est essentiel. Ces récits offrent un espace sécurisé qui permet aux jeunes de mettre des mots sur des émotions complexes qu'ils ne savent pas toujours exprimer. En s'identifiant aux personnages, le lecteur acquiert un lexique émotionnel précis et développe sa confiance en soi ainsi que son intelligence émotionnelle.
Comment ces livres influencent-ils la relation de l'enfant avec la langue arabe ?
En intégrant des mots nouveaux dans un contexte narratif, on facilite grandement leur compréhension. La lecture offre aussi un modèle concret de structure de phrase, d'usage de la description et de la ponctuation. Au-delà de l'information, les métaphores et le rythme des phrases apprennent à l'enfant à apprécier la beauté de la langue. À travers des livres de qualité, l'enfant commence à voir l'arabe comme un moyen d'expression artistique et non plus comme un simple outil de communication.
L'habitude de lire tôt est le socle du futur lecteur. Lorsque la lecture devient une activité quotidienne choisie et non une contrainte scolaire, elle éveille un désir d'exploration durable. Il est donc de notre devoir, en tant qu'acteurs de la chaîne du livre, de garantir la qualité des ouvrages proposés pour bâtir une société lectrice.
Quel est votre regard sur la littérature jeunesse arabe actuelle ?
Le secteur connaît une dynamique positive avec une augmentation de la production. Cependant, comparé aux albums pour les petits ou à la littérature étrangère, il subsiste un manque de romans pour jeunes, notamment en termes de critique et d'orientation pédagogique. Fort heureusement, des initiatives comme celle portée par la section émirienne d’IBBY (UAE Board on Books for Young People) et la création de nouveaux prix littéraires contribuent à dynamiser ce domaine. La situation est prometteuse mais nécessite encore un soutien institutionnel pour atteindre un niveau d'excellence mondial.
Quels sont les principaux obstacles lors de l'écriture pour cette tranche d'âge ?
Choisir des thèmes délicats comme l'échec ou le défi de l'autorité sans nuire au lecteur est un défi constant qui exige une solide recherche psychologique. Sur le plan du style, il faut savoir rester simple tout en étant profond, et maintenir un équilibre entre narration, dialogue et suspense. Le défi le plus lourd reste toutefois les tabous sociaux et religieux qui imposent souvent une autocensure aux auteurs ou une censure de la part des éditeurs soucieux de la commercialisation des ouvrages dans le monde arabe.
Un dernier conseil pour les futurs auteurs ?
Plusieurs erreurs peuvent nuire à la qualité d'un texte, à commencer par un vocabulaire trop ardu ou des structures grammaticales qui perdent le lecteur. À l'inverse, une langue trop simpliste qui dicte tout de manière ennuyeuse prive l'enfant de son plaisir de réfléchir. Un excès de descriptions statiques peut également casser le rythme et l'intérêt du récit. Enfin, il faut absolument éviter le mélodrame disproportionné et, par-dessus tout, le ton moralisateur. Les leçons de morale directes retirent tout plaisir à l'histoire. En évitant ces pièges, nous permettons à l'enfant de construire une relation forte et durable avec les livres.
Notes et références
* La vocalisation complète désigne l’utilisation de l’ensemble des signes diacritiques ou accents pour représenter les voyelles brèves en arabe. †
Pour aller plus loin
Fatima Sharafeddine est une écrivaine libanaise qui se consacre entièrement à l'écriture et à la traduction pour les enfants et les jeunes adultes depuis 2001. Elle a suivi une formation en éducation de la petite enfance et en littérature arabe moderne. Elle travaille avec plusieurs éditeurs et a écrit et publié plus de 160 livres, dont un grand nombre a été traduit dans différentes langues, notamment le néerlandais, le danois, l'espagnol, le catalan, le français, l'italien, l'allemand, l'anglais, le russe, le chinois, le coréen, le turc, le norvégien, l'italien et le suédois. Fatima voyage régulièrement dans le Monde arabe et en Europe pour participer à des salons du livre, des tournées d'auteurs et des ateliers. Elle est un membre actif de LBBY, la branche libanaise d'IBBY.
Au fil des ans, Fatima Sharafeddine a reçu plusieurs prix et distinctions. Elle a été sélectionnée pour le prix Hans Christian Andersen d’IBBY à de nombreuses reprises, et a remporté le prix Gramsci en Italie pour son roman pour adolescents [Faten] فاتن (Kalimat). Elle a également reçu le prix Etisalat 2017 du livre pour adolescents de l'année pour [Cappuccino] كابوتشينو (Dar Al-Saqi), et le prix Bologna Ragazzi New Horizons pour [Ta langue est ton cheval] ou [Virelangues] لسانك حصانك (Kalimat). Elle a été nominée à sept reprises pour le Astrid Lindgren Memorial Award, la dernière nomination datant de 2023.
Fatima anime des ateliers d'écriture créative avec des groupes et des particuliers, et forme des enseignants et des bibliothécaires sur la manière de partager un livre avec des enfants et de mener des activités autour du livre, afin de renforcer les connaissances et de développer l'imagination et la créativité des enfants.
Lire aussi :
- « Fatima Sharafeddine, une aventurière du livre de jeunesse entre l’Europe et le Monde arabe », dans Takam Tikou, novembre 2011 [Consulté le 29.02.2024].
- « Fatima Sharafeddine, autrice engagée, fait bouger les lignes dans les sociétés arabes », dans Takam Tikou, février 2024 [Consulté le 19.03.2026]
- Les livres de Fatima Sharafeddine présentés dans Takam Tikou.
- Les livres écrits ou traduits par Fatima Sharafeddine dans le catalogue de la Bibliothèque nationale de France.

