Chobang (초방) : un voyage avec l’album de jeunesse

Par Chung Sangjin, Chung Sohyo et Chung Sojung Traduit par Sungyup Lee
La librairie Chobang

En décembre 1990, une librairie pas comme les autres a ouvert ses portes au rez-de-chaussée d’un immeuble en brique rouge, près de l’Université féminine Ewha à Séoul. Son nom : « Chobang », composé à partir des surnoms d’enfance donnés aux filles jumelles de la fondatrice. En contemplant leurs yeux brillants et leurs visages souriants alors qu’elles étaient bébés, elle les a appelées respectivement « Cho-rong » et « Bang-sil ». Le premier signifie « brillant, vif » et le second, « souriant ». « Chobang » est ainsi formé des premières syllabes de ces deux surnoms. Souhaitant que la découverte du monde à travers les livres et le partage s’inscrivent dans le quotidien des siens, la libraire a entamé cette aventure avec leur affection et leur soutien. C’est là qu’a commencé l’histoire de « Chobang », tissée d’albums et portée par un esprit de communauté.

 

« J’espère que mes enfants grandiront dans une société de coexistence, où chacun se respecte dans sa singularité et sa dignité, et qu’elles deviendront des adultes pleinement engagées dans la société. Si, portées par l’affection et l’entente, de petites bibliothèques et librairies voyaient le jour à chaque coin de rue, partout dans le pays, mon rêve pourrait se réaliser. Alors, elles seraient heureuses. » (Shin Kyung-sook, 1993)

 

La fondatrice de « Chobang », Shin Kyung-sook, née en 1960, était la cadette de sa famille. Fille de parents enseignants, elle a grandi entourée de livres. Grande lectrice, elle rêvait de fonder une librairie pour les étudiants consacrée aux sciences humaines. Elle aspirait à une vie livresque, dans un bel espace à elle, rempli de livres. Après la naissance de ses deux filles, elle a passé quelques années dans un village de la côte est des États-Unis, où elle a découvert les albums de jeunesse. Avec ses jumelles, elle lisait tous les albums figurant sur les listes de recommandation de la bibliothèque municipale. Elle feuilletait des albums magnifiques dans la section jeunesse de la petite bibliothèque et dans une vieille librairie située dans un quartier bordé d’arbres. C’est alors qu’elle a ressenti comme un appel du destin. Cette vie heureuse, nourrie par les albums, a constitué la racine de « Chobang ». De retour en Corée, elle s’est rendu compte du manque d’espaces destinés aux enfants. Elle a été frappée par la quasi-absence de librairies pour eux et leurs familles. Cela l’a conduite à abandonner son rêve de jeunesse pour fonder une petite librairie pour les enfants : un lieu à partager avec eux, un espace où comprendre leur monde.

 

Les deux filles de Shin Kyung-sook

 

Comment créer un lieu pour accueillir les enfants ? Pour trouver une réponse, elle s’est replongée dans ses souvenirs, cherchant cet espace qui lui avait toujours manqué, celui où elle avait partagé des moments avec ses filles. Lorsqu’elle vivait aux États-Unis avec sa famille, une petite table et deux chaises rouges avaient été installées dans un coin du salon. Une grande lampe se dressait à côté, tandis que des affiches de films, des dessins inspirés des livres et des origamis fabriqués par les filles ornaient les murs. Cet espace était devenu une petite bibliothèque rien que pour elles. Il se transformait tour à tour en restaurant, en atelier ou en coin de lecture. Ces souvenirs doux et lumineux ont inspiré à Shin Kyung-sook le décor de sa librairie. Une clôture en bois, évoquant une cabane, a été installée au milieu pour accueillir les enfants, le parquet et les étagères en bois, aux teintes douces, ont été conçus et posés avec soin, et de petites tables et chaises adaptées à la taille des enfants y ont trouvé place. La libraire a sélectionné avec attention des albums et des livres jeunesse pour en garnir les rayonnages. C’est ainsi qu’est née « Chobang », une librairie de quartier, pensée pour les enfants.

 

Shin Kyung-sook devant la librairie Chobang

 

C’était une petite librairie située dans une ruelle discrète d’un quartier résidentiel paisible, près des universités. Intrigués par son ambiance et par son aménagement peu commun, la plupart des clients demandaient : « C’est quoi, cet endroit ? » Des entretiens accordés à la presse – journaux et autres médias – ont peu à peu permis à la librairie de se faire connaître. Présentée comme la première librairie dédiée à la jeunesse en Corée du Sud, elle a attiré rapidement des visiteurs venus de loin. Rien n’a été négligé pour continuer de proposer un fonds riche et exigeant, ce qui a permis à Chobang de figurer parmi les librairies spécialisées reconnues pour la qualité de leur sélection. Inspirés par son exemple, d’autres passionnés de littérature jeunesse ont à leur tour ouvert des librairies du même type à travers le pays. Malgré sa taille modeste et ses moyens limités, Chobang a suscité admiration et soutien.

 

« Quand la librairie a vu le jour, mes filles étaient en première année d’école primaire. Aujourd’hui, elles sont à l’université. C’est grâce à elles que j’ai découvert les albums, et cela a changé ma vie. J’espère que cet endroit pourra contribuer à tisser des liens solides pour celles et ceux qui aiment les albums. » (Shin Kyung-sook, 2003)

 

À l’origine, Chobang était une librairie jeunesse principalement consacrée à l’album en tant qu’objet à découvrir et acquérir. Peu à peu, elle n’a cessé d’élargir son horizon afin de contribuer à l’émergence d’une culture de l’album plus ouverte. Chaque fois qu’un choix s’imposait, la libraire s’est attachée à identifier ce qui paraissait le plus essentiel pour repenser la forme et la fonction de cet espace initialement conçu comme une simple « librairie », puis à en concrétiser les orientations. En 2003, cette évolution s’est traduite par l’adoption d’un surnom « Jardin de l’album » (그림책정원), marquant l’élargissement de la librairie et son ouverture à une fonction d’exposition consacrée aux albums. À travers ce changement, la volonté était de faire de ce lieu un espace de rassemblement : un lieu où se croisent créateurs d’albums, lecteurs qui les explorent et les apprécient selon leur propre cheminement, et visiteurs de passage qui les découvrent au hasard. C’était déjà l’époque de l’essor des librairies en ligne : Chobang se trouvait confrontée à la diminution des visites familiales et au recul du nombre de personnes rêvant d’ouvrir leur propre librairie. C’est dans ce contexte que la fondatrice s’interrogeait sur le sens que devait revêtir cet espace. Par ailleurs, un autre élément a joué un rôle décisif : dès 1993, des auteurs et illustrateurs d’albums se réunissaient à la librairie pour concevoir leurs projets et en discuter. Cette dynamique a progressivement fait émerger l’idée de consacrer une salle à l’exposition des originaux. La libraire souhaitait qu’il s’agisse d’un espace ouvert à d’autres formes d’activités des créateurs d’albums que la seule exposition, car leur communauté paraissait essentielle, quelles qu’en soient les modalités. Chobang soutient ainsi les activités des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse, convaincue que la diversité de leurs créations enrichit la vie des lecteurs et des amateurs d’albums. À l’occasion de son vingtième anniversaire, Chobang a connu une nouvelle transformation décisive : elle s’est constituée en un lieu expérimental, associant une librairie spécialisée en albums à un espace consacré aux projets. Elle ne se définissait plus seulement comme un espace de lecture, mais comme un véritable pôle dédié à la création et à l’exposition d’albums.

 

« L’album est une autre langue pour dire le monde. » (Shin Kyung-sook, 2018)

 

L’album est un livre qui raconte le monde par l’image. Il peut devenir une véritable école, où enfants et adultes se rencontrent et apprennent dans la joie d’une lecture partagée, construisant ensemble sens et plaisir. Lectrice et mère de deux filles, libraire en quête d’ouvrages pour ses rayonnages, conceptrice d’albums accompagnant les artistes dans leurs nouvelles aventures, éditrice publiant des albums qui donnent à voir le monde, la fondatrice de Chobang s’est plongée dans l’univers de l’album pour y contempler la richesse de sa diversité. Elle a choisi l’album comme l’un des chemins possibles pour ouvrir aux enfants un monde pluriel. Pour elle, il s’agit d’un parcours à la fois passionnant et apaisant, qui permet aux enfants, aux adultes et aux artistes de découvrir ensemble des univers nouveaux et d’en inventer d’autres.

 

À l’occasion des trente ans de Chobang, en 2020, on a demandé à sa fondatrice, Shin, si ces années n’avaient pas été marquées par des hauts et des bas. Elle a répondu qu’il ne s’agissait pas d’années tourmentées, mais d’un cheminement qui allait de soi. Elle a confié avoir été profondément touchée par celles et ceux qui avaient accompagné ce parcours, et leur a exprimé sa gratitude. Cette même année, à l’automne, la fondatrice s’est éteinte. Ses filles jumelles, Cho-rong et Bang-sil, ont repris le flambeau. Aujourd’hui, la librairie, âgée de trente-cinq ans, est toujours installée dans le même quartier et poursuit son aventure sous leur direction.

 

Photo de Shin Kyung-sook, prise par Cho-rong lors du trentième anniversaire de Chobang, en 2020

 

Chobang a vu le jour comme une librairie exclusivement consacrée aux livres pour la jeunesse. Dans les années 1990, le monde éditorial en Corée du Sud ne portait qu’un intérêt timide à la littérature enfantine, et les publications dans ce domaine demeuraient peu nombreuses. La libraire a dû alors déployer des efforts considérables pour trouver de nouveaux titres destinés aux enfants ; c’est dans ce contexte qu’elle a découvert la Foire du livre pour enfants de Bologne, en Italie. Dès l’année qui a suivi l’ouverture de Chobang, elle s’est rendue à la foire ; par la suite, Chobang et Bologne sont restés liés pendant plus de vingt ans, au fil de rencontres, petites et grandes. La foire revêt une importance d’autant plus singulière qu’elle apparaissait, aux yeux de la libraire, avant tout comme « une communauté de livres », un lieu d’apprentissage et d’inspiration. Certes, il s’agit d’un espace d’affaires et de culture, foisonnant de livres et d’expositions. Mais elle y a été surtout frappée par autre chose : la présence de passionnés du livre, l’aménagement de l’espace, et la solidarité humaine qui s’y manifestait. Des communautés livresques venues des quatre coins du monde s’y reliaient les unes aux autres, d’une manière ou d’une autre ; elles communiquaient non seulement pendant la foire, mais tout au long de l’année.

 

xposition de la sélection IBBY Honour List et de livres jeunesse (1993)

 

C’est à la foire que la libraire a découvert IBBY (International Board on Books for Young People), qui représente l’un des principaux acteurs des échanges internationaux autour du livre jeunesse Il s’agit d’une association internationale dont la mission est de permettre aux enfants de grandir en reconnaissant la diversité du monde et en apprenant à se comprendre les uns les autres. L’existence d’une communauté fondée sur l’empathie et l’entraide, et dénuée de toute recherche de profit, a profondément marqué la fondatrice de Chobang. Soucieuse d’y prendre part, elle a cherché à rejoindre l’IBBY et a finalement adhéré en tant que membre individuel. La présentation de la sélection d’ouvrages de l’IBBY Honour List en Corée du Sud a constitué pour elle un premier pas dans cet engagement. Elle a dès lors présenté de nouveaux ouvrages venus d’autres pays, non seulement chez Chobang, mais également à l’occasion de festivals pour enfants ou d’expositions itinérantes organisées dans différentes régions du pays. En 1994, elle a participé au congrès international d’IBBY, tenu à Séville, en Espagne, où elle a rencontré plusieurs de ses membres. Elle s’est rendu compte que l’organisation s’est montrée intéressée par la création éventuelle d’une section nationale coréenne, ce qui a donné lieu à des échanges stimulants. Elle s’est alors demandé : « Quel serait le rôle d’une section nationale coréenne ? » Pour elle, l’essentiel a été de faire connaître et reconnaître la diversité à travers des échanges et des partages, en Corée du Sud comme à l’international, dans la perspective d’une compréhension mutuelle. D’ailleurs, il ne faut jamais oublier que Jella Lepman, fondatrice d’IBBY, a cherché à promouvoir la compréhension mutuelle et la paix à travers la littérature de jeunesse, dans le monde d’après la Seconde Guerre mondiale. C’est lorsque la solidarité se vit avec humilité et s’enracine dans le quotidien qu’elle peut véritablement s’ouvrir à tous les habitants de la Terre. La fondatrice d’une petite librairie à Séoul a décidé de s’engager pleinement aux côtés d’IBBY, qui œuvre en faveur de la paix selon une vision bien définie. Marquée par cette rencontre, elle n’a cessé depuis lors de défendre une valeur essentielle, « la diversité », que ce soit dans son rôle de créatrice ou celui de conceptrice éditoriale.

 

« Reconnaissons la diversité du monde et apprenons à la comprendre. Trouvons-y notre place. Assumons notre rôle sans perdre de vue notre objectif initial. Élargissons, pas à pas, notre rôle dans un monde toujours plus diversifié. » (Shin Kyung-sook, 2020)

 

Shin Kyung-sook s’est engagée dans la fondation de KBBY (la section nationale coréenne d’IBBY), en collaboration avec des acteurs issus du monde de l’édition, des sciences humaines et des arts. À l’été 1995, KBBY a été officiellement reconnue comme la 65e section nationale d’IBBY et s’est investie dans les échanges internationaux à travers la culture du livre jeunesse. Le local de la librairie a servi de premier bureau à KBBY, et Shin en est devenue la première directrice exécutive. Elle a alors mené plusieurs projets visant à faire connaître la Corée à l’étranger et à ouvrir les lecteurs coréens aux cultures du monde. Avec ses collaborateurs et collaboratrices, elle a mis en œuvre plusieurs initiatives, notamment des expositions internationales des illustrations et la publication de KBBY Newsletter. Au fil du temps, le bureau a déménagé et la relation entre KBBY et Chobang a connu plusieurs évolutions. En 2017, Chobang a créé le « Groupe d’échange KBBY » (KBBY교류회), et elle continue de témoigner d’un attachement à l’association. La famille de Chobang restera aux côtés de l’organisation, avec l’espoir que KBBY, qui a célébré son trentième anniversaire en 2025, poursuivra avec dynamisme son rôle au sein des échanges internationaux.

 

Pour aller plus loin

Photo de famille lors de l’exposition de la sélection IBBY Honour List au Festival de marionnettes de Chuncheon (1993)

  • Chung Sangjin

Époux de Shin Kyoung-sook, fidèle collaborateur tout au long de l’histoire de Chobang, il a également assuré le rôle « d’officier de liaison » au début des activités de KBBY.

  • Chung Sohyo (la petite fille au chapeau blanc)

Surnommée Cho-rong et passionnée par la création et le travail manuel, l’aînée des jumelles a étudié l’architecture à l’université avant de travailler dans un cabinet d’architecture. Elle s’est ensuite rendu compte de son attachement profond aux albums et est revenue chez Chobang en 2012. Depuis, elle conçoit et organise l’aménagement de l’espace de la librairie.

  • Chung Sojung (la petite fille tête nue)

Surnommée Bang-sil, la cadette des jumelles souhaitait devenir professeure et a étudié le japonais à l’université. En 2008, elle a aidé ses parents à préparer la participation de la Corée du Sud en tant que pays invité d’honneur à la Foire du livre pour enfants de Bologne, en s’appuyant sur vingt années d’expérience. Cet engagement l’a conduite à s’impliquer dans le travail de la librairie. Elle est aujourd’hui en charge des activités éditoriales.

 

Site de la librairie : http://www.chobang.com/ [Consulté le 19.03.2026]

 

La fondatrice de Chobang - Clip de KBBY (Korean Board on Books for Young People)

 


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