Face au COVID-19, l’édition jeunesse africaine s’adapte, innove et ne lâche rien !

Par Elodie Malanda, docteure et chercheuse en littérature

Photographie d'Elodie Malanda

On y avait prédit une hécatombe – finalement, à ce jour, l’Afrique est le continent qui s’en est le mieux sorti face au Covid-19. Néanmoins, si l’Afrique subsaharienne est loin derrière l’Europe et les États-Unis en termes de pertes humaines, elle n’a pas pour autant été épargnée par la pandémie. Comme partout ailleurs, un lourd tribut économique a pesé sur tous les secteurs, entre autres celui de l’édition. Les maisons d’édition jeunesse d’Afrique francophone traversent une période d’autant plus difficile qu’auces cinq éditeurs et éditrices jeunesse ont bien voulu nous parler de l’impact du Covid-19 sur leur travail, mais aussi de leurs stratégies pour y faire face et de leurs visions d’avenir pour leurs maisons d’édition respectives.une mesure d’aide à l’industrie du livre n’y a encore été mise en place.

 

Quatre titres issus des catalogues des éditeurs interviewés

 

KanAd, Relutet, Scarf. En guerre contre la traite des enfants, Ago, 2018

Nsah Mala, ill. Akira Junior, Andolo. L'albinos talentueux, Akoma Mba, 2020

Nicolas et Irina Condé, La Forêt sacrée, Ganndal, 2020

Inventeurs africains, Hors-série spécial, Bulles Magazine, 2020

Cinq éditeurs et éditrices jeunesse ont bien voulu nous parler de l’impact du Covid-19 sur leur travail, mais aussi de leurs stratégies pour y faire face et de leurs visions d’avenir pour leurs maisons d’édition respectives: Koffivi Assem est directeur de la maison d’édition Ago au Togo, spécialisé dans les bandes dessinées ; Ulrich Talla Wamba est directeur général de la maison d’édition jeunesse camerounaise Akoma Mba ; Aliou Sow et Marie-Paule Huet sont respectivement directeur général et directrice littéraire de Ganndal, une maison d’édition jeunesse basée à Conakry en Guinée ;  Adja Soro est la directrice de Voyelles Éditions en Côte d’Ivoire.

Fin de la « livre » circulation !

Si le confinement a poussé beaucoup de gens à écrire, il n’a cependant pas fait le bonheur des éditeurs. Au contraire ! Les limitations de circulation ont eu de graves impacts sur l’industrie du livre, en Afrique, comme ailleurs. Sans forcément décréter un confinement strict, la grande majorité des gouvernements africains a mis en place des mesures de restrictions de mobilité, qui ont eu de sérieuses répercussions sur l’activité éditoriale, notamment sur la distribution et la vente et, dans certains cas, même sur la production. Le Cameroun, le Togo, la Côte d’Ivoire et la Guinée ont tous été soumis à un couvre-feu, certaines villes ont été bouclées et le prix des transports publics a augmenté – notamment à cause de la réduction du nombre de passagers autorisés dans les taxis partagés. Quand les librairies et autres points de vente n’étaient pas fermés par décret gouvernemental, ces restrictions de mouvement ont abouti au même résultat : les vendeuses et vendeurs n’avaient plus la possibilité de circuler librement entre leur domicile et leurs lieux de travail, et bon nombre d’entre eux ont dû suspendre leurs activités. D’autre part, les quelques points de vente restés ouverts étaient désertés. C’est le cas du local de l’édition Ganndal qui a un espace de vente. Cette absence de clients était sans doute due, entre autres, à l’auto-confinement des Guinéens et Guinéennes et à une ambiance anxiogène qui ne les invitait pas à s’attarder devant des étalages de livres. « Même avant qu’il ne soit interdit de circuler, il était fortement déconseillé de le faire », explique la directrice littéraire Marie-Paule Huet, « on n’a quasiment rien vendu. » Adja Soro, de Voyelles Éditions, déplore non seulement une chute de ses ventes, mais également une forte baisse des abonnements et réabonnements à Bulles, son magazine pour enfants, pourtant livré à domicile. Elle pointe l’impact psychologique de la pandémie sur les consommateurs : son hypothèse est que la « psychose » du Covid-19 a poussé des lecteurs et lectrices habituelles à renoncer à l’achat de presse écrite au format papier.

Ago a rencontré un problème supplémentaire : imprimant ses ouvrages hors d’Afrique, la maison d’édition togolaise a vu ses stocks bloqués à Dubaï, à Namur et à Paris, à cause de la fermeture des frontières. De plus, cette fermeture a stoppé net les distributions internationales – un drame économique pour cette maison d’édition, qui fait l’essentiel de ses ventes hors du Togo ! L’incertitude planant sur la durée de la situation n’a pas aidé. La maison d’édition a ainsi dû suspendre les négociations de son contrat de distribution avec Pollen, entreprise représentant des éditeurs indépendants dans les librairies en France et en Belgique. La fermeture des frontières a également eu des répercussions sur Ganndal, qui fait imprimer ses ouvrages en Inde, pays touché par un confinement très strict. À la date de cet entretien, en septembre 2020, la maison d’édition guinéenne était toujours dans l’attente des ouvrages commandés en hiver et n’était pas certaine de les recevoir à temps pour le salon international du livre jeunesse de Conakry, en novembre 2020. Akoma Mba a, quant à elle, échappé à ce problème : la maison d’édition camerounaise fait imprimer ses albums et ses bandes dessinées localement et a donc pu continuer sa production sans entraves. « Au niveau des impressions, c’était même plus facile que d’habitude », confie le directeur général Ulrich Talla Wamba, « étant donné que pendant le confinement, il y avait une baisse d’activité dans les imprimeries, nous avons été privilégiés ».

Les écoles sont fermées – les livres aussi

Les éditions Akoma Mba n’ont, en revanche, pas été épargnées par la fermeture des écoles, qui a plombé les activités de trois des quatre maisons d’édition jeunesse africaines interrogées. La maison d’édition basée à Yaoundé venait de lancer ses « caravanes des livres d’images » – une série d’ateliers d’écriture et d’illustration, proposés dans le cadre scolaire –, quand le gouvernement a décrété la fermeture des établissements scolaires. Il a été de même pour Ganndal qui, au moment où les cours ont été interrompus, s’apprêtait tout juste à lancer son opération « bibliomalles », qui devait faire circuler des valises de livres au sein des écoles primaires.

Quant à Voyelles Éditions, qui proposent des ateliers littéraires autour de la valorisation du patrimoine africain en Côte d'Ivoire, elles ont été obligées de suspendre leurs ateliers scolaires au même titre que leurs ateliers créatifs hors cadre scolaire, interrompus pour cause d’interdiction de rassemblement. Pour Ganndal, cette fermeture a également eu des répercussions financières dramatiques. La maison d’édition fait la majorité de son chiffre d’affaires avec ses livres scolaires, et la fermeture des écoles au printemps – période habituelle de démarchage auprès des établissements – a entraîné une perte d’argent conséquente, qu’elle espère néanmoins rattraper à la rentrée en novembre.

En outre, les éditeurs ont dû jongler avec les aléas du quotidien. « Il a fallu s’adapter au télétravail, à l’indisponibilité de certains membres d’équipe et aussi au marché peu réceptif, car focalisé sur d’autres priorités », explique Adja Soro de Voyelles Éditions. Koffivi Assem des éditions Ago a, de plus, remarqué une réactivité moins prompte de la part des auteurs et autrices togolaises, dont l’esprit était sans doute occupé par d’autres problèmes que leur activité créatrice. Quant aux deux principaux éditeurs de Ganndal, suite à la fermeture des frontières, ils étaient respectivement bloqués en France et au Canada et contraints de communiquer avec leur équipe à distance.

Une occasion de se réinventer

Or, malgré les nombreux problèmes rencontrés, l’heure n’est pas à la déprime. « Le mal peut engendrer le bien », se rassure la directrice littéraire de Ganndal, qui se qualifie elle-même d’optimiste. Elle a profité de cette période pour avancer dans la lecture des manuscrits et se réjouit que le maquettiste ait eu le temps de finir les maquettes plus rapidement que prévu. « Pour des maisons d’édition françaises, six mois sans ventes peuvent être la fin de leurs activités », confie-t-elle « alors que pour nous, c’est dur, mais on a l’habitude de nous adapter. » Et adaptation, il y a eu ! En dépit des difficultés et entraves, toutes ces maisons d’édition jeunesse africaines ont su faire de cette période difficile une période de création et d’expérimentation. « C’était l’occasion de se réinventer », résume Ulrich Talla Wamba des éditions Akoma Mba.

Ainsi, les maisons d’édition jeunesse ont mis en place de nouvelles stratégies de vente et de promotion en saisissant les opportunités du numérique. « Éditions Ganndal a très vite compris que le numérique serait la seule réponse viable durant cette période difficile », explique le directeur général, Aliou Sow. Même constat de la part des autres éditeurs et éditrices. Les éditions Ago ont actualisé leur site Internet, qui était inaccessible depuis des mois. Voyelles Éditions a optimisé ses réseaux sociaux et Akoma Mba a utilisé les siens pour faire des campagnes de promotion de livres.

La bibliothèque numérique en ligne des éditions Ago

Mais Internet n’est pas seulement une belle vitrine – c’est également là que se fera la lecture de demain. Les éditeurs jeunesse africains l’ont bien compris. « Ayant commencé à générer des e-books depuis 2017, nous avons tout simplement intensifié l’action », explique Koffivi Assem. Ces e-books ont été mis à disposition sur la plateforme YouScribe, une bibliothèque numérique, certes payante, mais proposant des offres spéciales pendant le confinement.  L’édition Ganndal a mis en libre-accès une sélection d’albums, de livres jeunesse et de romans ados sur son blog. L’idée était « d’aider les jeunes lecteurs guinéens à utiliser la période de fermeture des écoles de façon bénéfique », explique Aliou Sow. L’action, mise en place grâce à la générosité des auteurs et autrices qui ont accepté de renoncer à leurs droits d’auteur sur ces textes en ligne, a été un franc succès. La maison d’édition a eu des retours très positifs de la part de jeunes guinéens, laissant espérer qu’une fois leur situation économique stabilisée, ils achèteraient les livres trouvés en ligne, que ce soit sous forme papier ou numérique. Outre les élèves de Guinée, la diaspora guinéenne en France et aux États-Unis a également profité de l’offre. « Désormais, la diaspora est sensibilisée à nos productions. C’était donc peut-être une bonne action commerciale », espère la directrice littéraire, tout en avouant qu’il est trop tôt pour l’affirmer. Ce qui est sûr, c’est que cette visibilité n’a pas échappé à l’Unesco, qui a invité la maison d’édition guinéenne à monter un projet éducatif numérique en partenariat avec Apréli@, l’Association pour la Promotion des Ressources Éducatives Libres Africaines. Le projet – une bibliothèque en ligne dénommée « beluga-edu.org » –, propose aux élèves, étudiants et enseignants d’Afrique de l’Ouest des ressources pédagogiques et des ouvrages jeunesse gratuits.

À l’instar de Ganndal, Akoma Mba a également profité des opportunités créées par les nouvelles méthodes d’apprentissage. La maison d’édition camerounaise a collaboré avec la chaîne radiophonique RFI dans le cadre d’un programme d’apprentissage à distance. Un conte, publié par Ulrich Talla Wamba et son équipe, a ainsi été mis en scène et diffusé dans l’émission « L’école à la radio », créée en réponse à la fermeture des classes. Voyelles Éditions, qui conçoit non seulement des livres, mais également des jeux de cartes et des cahiers de coloriage, a mis à profit son expertise en matière de contenu ludo-éducatif pour proposer à ses jeunes lecteurs et lectrices des activités à télécharger gratuitement sur son site.

La maison d’édition ivoirienne a également renforcé son offre de livraison à domicile, mettant notamment en place la gratuité des frais de livraison au sein de la capitale. Akoma Mba a, elle aussi, reconnu les opportunités du e-commerce et de la livraison à domicile. Le projet de commerce en ligne était en germe depuis un certain temps, mais le confinement a accéléré le processus. Bien que les commandes en ligne et les livraisons n’aient pas compensé les pertes dues au confinement, l’éditeur est satisfait du résultat. « On a eu des commandes de parents, fatigués de voir leurs enfants devant la télé matin, midi, soir », explique-t-il, conscient d’avoir offert à ces enfants l’occasion de varier leurs occupations journalières. Et depuis que les frontières sont rouvertes, de plus en plus de clients à l’étranger, notamment en France, profitent de ce nouveau service de commande en ligne.

En route pour un avenir qui ne peut être que plus radieux ?

Le Salon a été reprogrammé, il aura lieu du 18 au 21 novembre 2020.

Les éditeurs et éditrices ont cependant conscience que, malgré leur réactivité et leur sens de l’innovation, l’avenir est loin d’être lumineux. Les pertes financières sont énormes et le danger d’une éventuelle deuxième vague de la pandémie plane. Néanmoins, cela ne les empêche pas de développer leurs projets. Les éditions Ganndal préparent le Salon international du livre de jeunesse de Conakry, prévu en novembre 2020, et les éditions Akoma Mba sont en pleine planification du Salon du livre jeunesse à Yaoundé en décembre. Les deux maisons d’édition ont évidemment pris en compte les restrictions sanitaires, qui ne seront très probablement pas levées d’ici-là : choix des lieux, adaptation de la programmation – tout est prévu pour que les deux salons puissent se tenir en toute sécurité. Chez Voyelles Éditions, on est également confiant. « Nous envisageons les mois à venir avec optimisme. Cette crise nous a contraints à sortir de notre zone de confort et à envisager de nouvelles perspectives », affirme la directrice Adja Soro. Malgré les doutes et les peurs, ces éditeurs et éditrices sont déterminés à croire en de jours meilleurs. Comme le résume Koffivi Assem : « Avec beaucoup d’incertitude, nous nous lançons dans un avenir qui ne peut être que plus radieux. »


Pour aller plus loin

  • Élodie Malanda est docteure en littérature de l’université Sorbonne Nouvelle. Elle a été chargée de projets pédagogiques à la Internationale Jugendbibliothek à Munich, a travaillé comme « script doctor » et dansé pour plusieurs projets de danse jazz et moderne. Elle est aujourd’hui chercheuse postdoc à l’université de la Sarre et titulaire d’une bourse Humboldt. Ses recherches actuelles portent sur la littérature de jeunesse afropéenne. Son ouvrage L’Afrique dans les romans pour la jeunesse en France en en Allemagne (1991-2010). Les pièges de la bonne intention est paru chez Honoré Champion en 2019.

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