Le réseau de lecture critique de la Joie par les livres, ébauche d’analyse de la réception des ouvrages

Par Marie Laurentin, l’une des fondatrices et animatrices du réseau

Marie Laurentin devant des feuillages, elle porte un pull bleu et sourit.

Marie Laurentin a créé, sous l’impulsion de Geneviève Patte, alors directrice de la Joie par les livres, et avec Viviana Quiñones, le « Réseau Joie par les livres d’échanges et de lecture critique ». Pour ce numéro anniversaire de Takam Tikou, elle revient sur cette expérience sans égal et nous livre une analyse des courriers et des questionnaires échangés avec les bibliothèques partenaires, conservés aujourd’hui dans les archives de la Bibliothèque nationale de France.

Un corpus unique, reflet des évolutions du livre et de la lecture dans les pays francophones d’Afrique, de la Caraïbe, de l’Océan indien et dans le Monde arabe.

Courriers, comptes rendus et questionnaires archivés constituent à eux seuls un matériau exceptionnel, une somme d’observations et d’analyses, évoluant sur dix-huit ans, couvrant un champ très large, et tout à fait originale au regard de la diversité des structures. Ce corpus, qui émane d’un grand nombre de bibliothécaires et de jeunes, offre à la recherche des données uniques. Les études sur la réception comparée d’un corpus commun de livres ne sont pas légion, et pas davantage dans le contexte français.

Cette perspective est d’autant plus intéressante que les années de fonctionnement du réseau correspondent à un moment de très grand changement pour le livre dans les pays avec lesquels les échanges se sont effectués : les créations de bibliothèques (de tous types) se sont intensifiées, les besoins liés à l’éducation ont davantage été pris en compte. L’essor éditorial est manifeste, axé sur les besoins de la jeunesse, avec des initiatives novatrices, stimulantes, qui valorisent les livres pour enfants, ainsi que leurs auteurs. Les ouvrages ont gagné en visibilité. Ils « circulent » mieux, y compris dans les autres pays du continent et en France : les éditeurs et leurs catalogues se font connaître non seulement dans leur pays mais aussi hors de leurs frontières, dans le cadre de Salons du livre, comme Paris, Montreuil ou encore Bologne.

Analyse des commentaires suscités par les livres envoyés dans le cadre du réseau JPL

Des commentaires sur la forme

Les commentaires portant sur la forme sont très nombreux, indiquant avec précision ce qui peut faire obstacle de manière rédhibitoire.

Ils touchent d’abord à la matérialité du livre : la typographie, la densité et la bonne lisibilité du texte, ou encore la perception de l’illustration. L’illustration pose problème si elle n’éclaire pas le texte, si elle introduit l’imprécision ou le doute. C’est ce que démontrait parfaitement un bibliothécaire malien au cours d’un stage, à propos de la représentation de la neige dans un album : le problème n’est pas d’écarter un livre qui parle de la neige, mais il faut qu’il soit clairement signifié qu’il s’agit de neige et non de sable, ainsi qu’un lecteur malien pouvait le percevoir. Cette lecture de l’image est très importante, puisqu’elle est souvent la seule porte d’accès au contenu : « […] au point de dire que le texte n’est pas nécessaire, que les images racontent à elles seules l’histoire », comme il est dit à propos de Aboie Georges (Takam Tikou n°13, p. 96), mais aussi de tant d’autres albums… Les illustrations sont, en outre, révélatrices du regard qui est porté sur soi par l’autre, étranger : « J’ai pas aimé les cases qu’ils ont mis pour représenter les maisons d’Afrique » dit-on à Dakar à propos de Un pays loin d’ici (Le Bulletin de la Joie par les livres n°2, p.27) et, à l’inverse : « On voit bien que c’est dessiné par un africain », à propos de Bella au cœur d’or. (Takam Tikou n°8, p. 121)

Des commentaires sur les questions de langage

Sur la question de la langue, les remarques sont essentielles. La pratique de la langue française est d’autant moins familière qu’on est plus jeune. Or, c’est dans ces jeunes âges que la rencontre avec l’écrit est décisive. Les animateurs notent bien souvent que le vocabulaire, la tournure des phrases, le sens des mots sont difficiles, qu’il y a besoin d’explications ou qu’il est nécessaire de présenter d’abord l’album dans la langue de l’enfant. Bien des témoignages portent sur cette étape indispensable de présentation, voire d’explication mot à mot, pour les plus jeunes. Un style très parlé, direct, avec des raccourcis ou un vocabulaire familier, sera aussi repéré mais de manière plutôt négative : la langue semble plus abordable dans son classicisme que dans ses formes « négligées ».

Des commentaires sur le fond

L’expression d’un besoin de livres qui s’ancrent dans la réalité des lecteurs

L’intégration progressive dans le réseau de titres africains (ou d’auteurs africains), qui culmine avec un envoi entièrement « africain » (envoi n°17) ou pour moitié (envoi n°18), déclenche un succès unanime que traduit cette lettre de Laré Bamenanté, bibliothécaire à Tabligbo (Togo) : « La remarque que je me suis faite en tant qu’animateur, c’est que les enfants aiment la littérature africaine. Si je leur propose des recueils de contes, ils préfèrent choisir un conte africain dans lequel ils peuvent se retrouver, ou plutôt, s’identifier aux héros. Cela leur évoque également les histoires racontées, le soir, dans les maisons au coin du feu. De la parole orale aux écrits, il y a un trait et tout semble s’enchaîner. Alors, le lecteur vit les réalités africaines de sa région. Exemple de Soundjata l’enfant lion. C’est une histoire qui se raconte depuis des générations et des générations. Et puis, c’est écrit. Quelle joie ! » (Takam Tikou n°9, p. 124). Germaine Toffa d’Abomey, au Bénin, renchérit : « Le fait d’écrire et d’éditer les livres de jeunesse par des africains et en Afrique ne peut que réjouir tout animateur de bibliothèques publiques africaines, en ce sens que plus de 75% de nos lecteurs sont des jeunes dont le plus grand souhait est d’accéder à des ouvrages purement africains » (Courrier publié dans Takam Tikou n°8).

Se reconnaître

Dès les tous premiers commentaires reçus, s’exprime très précisément le besoin de livres qui parlent de soi, qui représentent le milieu dans lequel on vit, qui évoquent l’environnement immédiat, le monde connu. Cette constante est, évidemment, très impressionnante et nous fait prendre la mesure de cette incongruité : n’avoir pour tout livre que ceux de l’autre… Les livres apportent une reconnaissance de son milieu, de son mode de vie, de son pays, de ses héros ou de ses grands hommes, et donc de soi-même. Quand c’est le cas, ils sont particulièrement loués, en des termes enthousiastes ; ils procurent un grand bonheur, une fierté. La lecture de Fela Kuti : le génial musicien du Nigéria (Takam Tikou n°13, p. 116) en atteste bien, ou encore celle de Au cœur de l’Afrique (Takam Tikou n°13, p. 116), documentaire sur lequel s’exprime un jeune de Tambacounda (Sénégal) : « Pour moi ce livre est le plus important que j’aie jamais lu. Il te permet de connaître l’Afrique. On te dit la civilisation de ton continent. Dès qu’on ouvre le livre, on est agréablement surpris par les merveilleuses illustrations qui donnent envie de tout lire pour connaître la signification de chacune d’entre elles ». Même propos pour le livre Le Monde arabe : « [Cette encyclopédie] est plus attirante que toute autre car elle nous apprend plus sur nos frères arabes et musulmans » (Takam Tikou n°13, p. 118). Enfin, plus direct encore : « J’aime bien lire des aventures où les héros ne sont pas toujours des blancs », écrit une lectrice de Tolagnaro (Madagascar) à propos de L’Enfer noir (Le Bulletin de La Joie par les livres n° 2, p.18).

Autre remarque : le livre est davantage apprécié lorsqu’il renvoie à des sujets évoqués par la radio, la télévision ou un film. C’est le cas de Sans famille, ou encore d’ouvrages sur Cousteau ou l’environnement…

S’ouvrir sur le monde

Même s’il est plus difficile de s’approprier une histoire quand les contextes culturels sont éloignés, pour autant, le livre est pleinement savouré quand il ouvre sur le monde extérieur, ainsi que sur la manière dont vivent les autres. Cela s’exprime à travers la demande constante d’ouvrages documentaires dont on souligne la complémentarité avec les programmes scolaires. « Le texte nous permet de connaître par la description d’autres paysages, d’autres villages, d’autres civilisations, et de pouvoir comparer nos manières de vivre avec celle de l’Occident » écrit-on à Lomé (Togo), à propos de L’Enterrement de ma mère (Takam Tikou n°11, p. 138).

Transmettre des valeurs

Les livres – ce qui ne manque pas de nous interroger sur les attentes face à la lecture - sont aussi jugés selon leurs apports éducatifs et formateurs ; ils sont appréciés pour la transmission de valeurs qui peuvent servir de guide dans la vie, à l’instar du conte. Le livre se voit conférer par les adultes, mais aussi par les enfants, une fonction didactique.

Les livres préférés questionnent le monde

Débattre et prendre position

Fort intéressant aussi, quelque soit le type d’ouvrage : les lectures révèlent les interrogations profondes des plus grands sur leur éducation, la société dans laquelle ils vivent, la prise de conscience du monde qui les entoure. On manifeste son adhésion ou non aux propos de l’ouvrage, on se saisit de sa portée. De fait, c’est son éducation, son milieu, son environnement qui deviennent la question centrale et l’objet de débats avec les autres. Grâce au livre, on s’interroge et le débat s’ouvre, parfois un peu dans le secret des parents, reconnaît-on. On prend position sur la scolarisation des filles, le mariage imposé, l’excision, le travail des enfants et sur des questions comme : un enfant peut-il apprendre à lire à son père ? C’est le cas dans Le Syllabaire de Gadjo (Takam Tikou n°13, p. 95) : « L’image de couverture symbolise un enfant, portant des connaissances, pressé de les transmettre à d’autres qui n’ont pas la chance d’aller à l’école, comme son père, rattrapé par la vieillesse. L’histoire m’a beaucoup touchée car, malheureusement, les adultes n’ont pas l’habitude de nous responsabiliser et d’avoir confiance en nous, les enfants » dit une jeune lectrice de Nouakchott (Mauritanie).

Critiques, messages et interdits

Quel est ce monde où les enfants font la guerre ? Le monde change et la société dans laquelle on vit aussi. Les croyances des anciens peuvent-elles être remises en question ? Les critiques sont souvent très révélatrices des comportements sociaux, des appartenances culturelles, quitte à les déplorer ou à les remettre en question. Par exemple, à propos de Case mensonge : « L’enfant conçu hors mariage est mal vu socialement mais garder le secret demeure une qualité de nos sociétés », dit le bibliothécaire de Filingué (Niger) (Takam Tikou n°13, p. 103). De même, au sujet du livre Une merveilleuse grand-mère : « [Ce récit] a éveillé l’attention des enfants qui considèrent les grands-parents comme étant des vieux dépassés qui ne valent pas la peine, chez qui on ne peut rien apprendre » dit un animateur à Kikwitt (Congo) (Takam Tikou n°13, p. 99). Remarquons que la littérature africaine de jeunesse, pour sa part, n’hésite pas à s’emparer, et quelque soit l’âge, de thématiques plutôt graves.

Le livre offre une portée mobilisatrice, permettant de poser des mots et arguments sur des sujets bien souvent tabous. Le message, implicite ou explicite, est directement exploité. Ainsi, on observe avec le roman La Blessure, sur le thème de l’excision : « Ce livre adulé par les jeunes collégiennes leur a donné des arguments pour faire changer les parents qui continuent à pratiquer cette « incision » et les mariages forcés » (Takam Tikou n°11, p. 140).

Quelques remarques sur la réception par genres

Le conte, un genre particulièrement apprécié pour sa morale et son enracinement dans les traditions

Où que ce soit, le conte remporte toutes les faveurs (en album, en recueil, en bandes dessinées), avec un statut bien particulier, trans-générationnel aussi, qui confirme que, même si les veillées où l’on dit des contes tendent à disparaître, il demeure dans la mémoire collective (il est la première des littératures auxquelles on ait accès), et sans doute aussi, dans une forme de transmission inconsciente. Il concentre à lui seul, en Afrique en tous cas, tout ce qu’un livre peut offrir d’essentiel pour nourrir l’individu. Ce que résume un enfant parlant des Contes sanan du Burkina Faso : « Le livre des contes m’a beaucoup plu parce qu’il renferme beaucoup d’instruction, beaucoup de leçons de vie » (Takam Tikou n°13, p. 110). Ou encore, à Tokombéré (Cameroun), à propos de La Nuitdes tout-jeunes : « Ces contes sont d’importance capitale : préparer les enfants à l’avenir par de sages paroles bien fondées sur les réalités de la vie » (Takam Tikou n°8, p. 131), ou bien, « Tous les contes sont merveilleux. Ils préparent l’enfant à soigner son moral ».

La forme écrite peut récupérer à son profit le rôle « sacré » de la parole. On la salue aussi pour ce rôle de relais à la transmission, qui permet aux héros légendaires d’être présents (Le Ouagadou Bida, Soundjata, Lat Dior…). La scénarisation d’une histoire après sa lecture est très souvent évoquée comme un retour nécessaire à l’oralité et à ce qu’elle permet d’une appropriation d’un autre ordre.

La permanence et la pertinence des proverbes

Dans un autre ordre de la tradition orale, on est sensible (nous aussi, lecteurs occidentaux) à la pertinence et à la permanence des proverbes qui ponctuent très souvent les commentaires et dont on se sert pour conclure, en toute sagesse, sur un sujet ou un autre. Celui-ci, par exemple, à propos de l’acceptation de soi : « Un morceau de bois jeté dans l’eau ne deviendra jamais un poisson ».

Le succès des bandes dessinées

Les bandes dessinées sont très prisées. Leur origine étrangère, ou leur cadre, semble faire moins obstacle que dans les autres genres. Car il y a évidemment l’apport de l’illustration avec son langage propre et sa narration. La lecture en est plus légère. Elle a aussi ce privilège de véhiculer des messages forts, sous une forme attractive et unanimement appréciée. De ce point de vue, elle joue un rôle majeur, notamment dans l’édition africaine : «Cela nous permet de réagir, d’observer et de comparer tout ce qui se passe autour de nous » note un élève de Libreville (Gabon) à propos de À l’ombre du Baobab. Des auteurs de bande dessinée africain parlent d’éducation et de santé (Takam Tikou n°12, pp. 116-117).

En guise de conclusion éphémère

Des livres reçus avec un égal plaisir partout dans le monde

Ces commentaires disent aussi – cela nous surprend-il ? – qu’au-delà du besoin d’écrits propres, bien des critères d’appropriation sont communs à tous les enfants. Il y a bien des thèmes universels, des manières de les aborder qui les rendent précieux à tous, quelque soit l’auteur ou la provenance du livre : l’amitié, la complicité avec l’animal, les relations et les liens affectifs, le fantastique (Harry Potter, plébiscité partout !), les grandes causes, la victoire sur l’adversité, l’humour (toujours savouré),  l’aventure… Il y a alors l’expérience du plaisir partagé qui fait communier les enfants autour de certaines lectures.

Des animations pour donner envie de lire

Pour les plus jeunes notamment, les commentaires montrent à quel point l’animation est capitale (et présente) pour amener l’enfant vers le livre : la lecture à haute voix, la lecture en groupe, la traduction, le racontage, les mises en scène, le jeu, le parrainage d’un grand envers un petit, les concours et les défis lecture, ou encore le dessin pour illustrer le mot qu’on ne comprend pas…

« Un livre qui se prête merveilleusement aux animations », écrit-on à propos dePas si vite Songololo. (Takam Tikou n°11, p. 134)

Mais tout ceci ne donne qu’un aperçu de ce qu’on pourrait développer, notamment pour chacun des genres, qui n’ont pas forcément été évoqués… D’où l’intérêt de la lecture des comptes rendus que permettent les anciens numéros de Takam Tikou.

Une étude à venir sur cette expérience très particulière enrichirait largement ce que laisse percevoir cette ébauche.