Introduction à la bande dessinée : des repères sur le genre

Par Catherine Ferreyrolle, directrice de la bibliothèque de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image

Il s’éloigne le temps où la bande dessinée était considérée comme une sous littérature, principalement destinée à un public enfantin. Elle a même acquis ses lettres de noblesse et bénéficie de l’intérêt d’un public varié, fidèle, passionné et attentif à son actualité. La production de bandes dessinées en France en 2010 a représenté un marché de 320 millions d’euros1 pour plus de 5165 albums publiés2, chiffres en constante progression depuis près de dix ans. La bande dessinée représente prés de 40% des prêts de documents en bibliothèque. Des données qui attestent, s’il était besoin, de sa vivacité.

Qu’est-ce que la bande dessinée ?

« Bande dessinée » est le terme employé pour designer cet art qui permet de raconter une histoire dans des séquences de dessins. L’essence de la bande dessinée consiste dans le découpage d’une histoire en tableaux consécutifs et liés entre eux dans lesquels le texte et l’image demeurent indissociables. La bande dessinée utilise entre autres codes et techniques distinctifs : l’ellipse, qui permet de rendre compte du temps qui passe ; le phylactère, espace dans le dessin où par convention viennent s’inscrire les dialogues ; ou encore, l’onomatopée, traduction d’un son en image.
Il est communément admis que la forme moderne de la bande dessinée remonte au XIXe siècle et notamment aux récits en images imprimés sous forme de planches dans les journaux ou les livres. Elles ne sont alors pas nommées « bandes dessinées » mais « histoires en images », « littérature en estampes » ou encore, « caricatures ». Avec l’essor des publications pour la jeunesse, elles prennent le nom « d’illustrés ». L’expression « bande dessinée » ne s’impose que dans les années 1960, période à laquelle apparaît également l’expression « neuvième art3 ».

Les grands foyers de création : la France et la Belgique, le Japon, et les États-Unis

La bande dessinée franco-belge

Repères historiques

Au XIXe siècle, les histoires en images sont accessibles à tous les publics grâce aux images d’Épinal. Le véritable tournant dans l’histoire de la bande dessinée se produit grâce à l’essor des journaux illustrés mais c’est Alain Saint-Ogan qui rompt avec la tradition et impose une véritable bande dessinée, introduisant la bulle dans Zig et Puce publiés à partir de 1925. À cette période et jusqu’aux années 1960, la bande dessinée franco-belge s’adresse essentiellement aux enfants, dans des revues qui leur sont destinées, parfois idéologiquement marquées comme Vaillant, Âmes Vaillantes.
À partir de 1960, avec l’apparition de l’hebdomadaire Pilote, la bande dessinée va progressivement quitter le champ de l’enfance pour s’adresser au grand public tout d’abord, puis à un public adulte avec des publications qui lui sont destinées comme L’Écho des Savanes, Métal Hurlant ou Fluide Glacial. C’est à cette époque qu’apparaissent les albums 48CC (48 pages cartonné couleur), qui s’imposent comme un standard jusqu’à leur remise en cause dans les années 1990 par une génération d’auteurs, qui souhaitent proposer aux lecteurs des récits affranchis des codes de la bande dessinée traditionnelle.
L’histoire de la bande dessinée franco-belge n’est pas un long fleuve tranquille, elle aura souffert des aléas de l’histoire mais en aura tiré parti en sachant évoluer avec la société et les aspirations de son public. Aujourd’hui, la bande dessinée franco-belge, essentiellement centrée sur l’album de série et le roman graphique, se décline en autant de styles graphiques et de genres qu’elle a d’auteurs et d’éditeurs.

Séries et romans graphiques

À côté de héros éternels comme Lucky Luke ou Asterix, on assiste à l’émergence depuis quelques années d’une bande dessinée dont les codes graphiques et narratifs sont adaptés au jeune public, à l’instar des collections « Punaise » et « Puceron » chez Dupuis. Cependant, on ne peut que constater une baisse de la production d’albums jeunesse ou tout public. Hormis les publications pour la jeunesse qui ont toujours du succès tels le Journal de Mickey ou Spirou, la production peine à se renouveler et à sortir des aventures de ses héros emblématiques : Titeuf, Lou ou Les Nombrils. Et il semble désormais que seul le manga et ses héros déclinés en multi-supports tels Naruto, One Piece ou Dragon Ball, maintiennent le jeune public au contact de la bande dessinée.
Certes, les éditeurs misent sur les valeurs sures et, quasiment chaque année qui passe, voit la publication de son Largo Winch ou de son XIII. Néanmoins, depuis quelques années, des récits plus intimistes courant sur plusieurs volumes ont vu le jour tel Le Combat ordinaire de Manu Larcenet ou Persepolis de Marjane Satrapi, rencontrant les faveurs du public. La publication en série représente encore la majorité de la production, peu à peu rognée par un genre qui, s’il n’est plus émergent, se positionne clairement comme prépondérant : le roman graphique4. Ce terme, traduction littérale de l’anglais Graphic Novel, désigne un type d’ouvrages « qui a le format d’un roman, qui est vendu en librairie aux côtés des romans, mais qui est avant tout une bande dessinée et qui, par opposition, aux séries propose un récit autonome ne s’inscrivant dans aucune série à suivre »5. Le roman graphique a fait son apparition en France dans le courant des années 1970 pour s’imposer et représenter aujourd’hui prés de 10% des nouveautés de l’année 20106.

Comic books et comix

Aux États-Unis, la bande dessinée sous le nom de comic books ou comics connaît un destin parallèle à celui de sa cousine européenne. Les daily strips fleurissent à partir de la fin du XIXe siècle. Mais c’est en 1934, avec la naissance du comic book, format inédit de magazine rassemblant des bandes dessinées comiques que la révolution se met en marche, ces magazines se mettent à publier des histoires inédites mettant en scène les super héros que nous connaissons encore aujourd’hui.
Cependant, comme en Europe, nombre d’auteurs américains ne se reconnaissent pas dans ce schéma créatif et une culture underground se développe avec des magazines emblématiques de ce mouvement, réservés aux adultes et nommés comix, tel Mad.
De nos jours, la bande dessinée américaine se décline encore sous forme de comic books de super héros, et ce genre représente 9,42% des nouveautés françaises. On ne saurait cependant réduire la production de la bande dessinée américaine à cette seule forme. Depuis plusieurs années se développe, en effet, une création d’auteur très riche et innovante, signe de l’émergence d’une nouvelle vague plus intimiste, voire expérimentale, tel Chris Ware et son Jimmy Corrigan.

Manga et Mangaka

Au Japon également, à partir de 1870 et sous l’influence du modèle européen, la presse illustrée connaît un essor considérable. Mais c’est après la seconde guerre mondiale, avec la production exponentielle d’Osamu Tezuka, créateur du héros Astroboy mondialement connu, que le manga (qui signifie « image dérisoire ») populaire se développe.
Le Japon n’échappera pas à la remise en cause des traditions qui se fait jour en Europe et aux États-Unis dans les années 1960. Plusieurs mangakas (auteurs de mangas) imaginent des œuvres plus réalistes, souvent violentes, destinées aux adolescents et adultes. On les appelle les gekiga (ce qui signifie « images dramatiques »), elles furent publiées dans les revues d’avant-garde comme Garo ou AX.
Poids lourd de l’édition française de bande dessinée, le manga représente près de 40% de cette production7, qu’il désigne les albums d’origine japonaise majoritaires ou ceux provenant de Chine ou de Corée, qui peinent encore à s’imposer malgré leurs qualités graphiques.
Les mangas ont la faveur d'un lectorat fidèle, plus jeune et plus féminin que celui de la bande dessinée franco-belge ; lequel apprécie particulièrement leur moindre coût, la succession des nouveaux tomes dans des délais très rapprochés et leur contenu proche de leurs préoccupations.

Influences réciproques

Ces trois foyers de la création en bande dessinée s’influencèrent mutuellement et influencèrent les créations en bande dessinée émergentes de divers pays moins connus pour leur tradition de bande dessinée. Ainsi, la bande dessinée américaine eut un impact non négligeable sur la bande dessinée française et italienne. La bande dessinée japonaise s’est vraiment développée au cours des décennies 1990-2000 entraînant dans leur sillage, certes à une moindre mesure, d’autres bandes dessinées asiatiques tels que le manhwa coréen et le manhua chinois dont plusieurs éditeurs français (Samji, Xiao Pan…) se sont fait les importateurs.

L’ouverture thématique

Si la bande dessinée s’est, pendant longtemps, cantonnée à aborder des sujets grand public, sans doute par souci de la censure, depuis une vingtaine d’années, elle aborde tous les sujets, que ce soit des questions de sociétés ou d’actualité. Ainsi, une véritable bande dessinée de reportage est apparue relatant des conflits ou des faits de société (on citera, en exemple, les ouvrages de Joe Sacco11 sur le conflit israélo-palestinien, ceux d’Étienne Davodeau sur le syndicalisme12 ou l’agriculture bio, ou encore ceux de Charles Masson sur l’immigration à Mayotte13). La sexualité est, de même, un sujet largement traité en bande dessinée, y compris ses déviances comme l’inceste ou la pédophilie. La bande dessinée s’est émancipée des interdits politiques et notamment de ceux imposés par la loi de 1949 sur les publications pour la jeunesse. Et, si l’on constate une relative liberté de ton, elle est cependant plus mesurée que celle qui régnait dans les années 1970.

Le lectorat de la bande dessinée

Ce glissement des sujets a entraîné, en parallèle, un glissement des publics et du lectorat. Ainsi, la bande dessinée s’adresse désormais à un public plus adulte et féminin. En effet, une production à tendance « girly », influencée sans doute par le shojo manga (manga destiné aux filles) et les blogs BD, se fait jour ; phénomène auquel s’ajoute aussi une féminisation de la profession, plus marquée qu’il y a quelques années. Un prix Artémisia de la bande dessinée féminine a même été créé.
Les éditeurs détenant un catalogue important se sont lancés dans des campagnes de rééditions en intégrales, augmentées d’un appareil documentaire, des classiques (par exemple chez Dupuis, les séries comme Gill Jourdan, Docteur Poche ou Yoko Tsuno), espérant sans doute, par ce biais, reconquérir un public ayant été lecteur de ces anciennes séries et faire le lien entre ce patrimoine et les nouvelles générations.

L’avenir de la bande dessinée

L’avenir de la bande dessinée ne repose plus uniquement sur l’édition papier traditionnelle. On le constate déjà, les séries qui se vendent le mieux et touchent un large public sont celles qui sont déclinées sur différents supports (jeux vidéo, Internet, publications en séries) et font appel aux notions de cross média, comme les séries Dofus et Kid Paddle. Il y aurait aujourd’hui prés de 15 000 blogs BD en France, dont certains attireraient plus de 50 000 connexions par jour14. Il y a sur la blogosphère deux types d’auteurs : des amateurs cherchant à se faire connaître et des auteurs confirmés qui y voient un autre mode de communication.
S’affranchissant des contraintes financières liées à l’économie de l’édition traditionnelle, l’édition en ligne pourrait être le moyen de promotion privilégié de la bande dessinée africaine et des pays émergents vers l’Occident. Certains auteurs l’ont déjà compris, comme Elyon, Pahé ou Adjim Danngar, qui diffusent leurs créations via Internet, s’affranchissant ainsi des contraintes d’édition et de distribution, ce qui constitue une chance à saisir pour le développement de la bande dessinée.

Notes et références

1. Interview de Gilles Ratier, Capital, 28.01.2010. [Consulté le 14.03.2011]
2. Économie de la bande dessinée française : Rapports annuels de l’ACBD. [Consulté le 14.03.2011]
3. Francis Lacassin. Pour un neuvième art : la bande dessinée. Genève, Slatkine (Ressources), 1982.
4. Joseph Ghosn. Romans graphiques : 101 propositions de lecture des années soixante à deux mille. Marseille, Le Mot et le reste, 2009.
5. Jean-Paul Gabilliet. "Aux sources du Graphic Novel". Dans Le Collectionneur de bandes dessinées, n°111, automne 2007.
6. Voir note 2.
7. Voir note 2.
8. Pat Masioni. Rwanda 1994. Texte de Cécile Grenier. Paris, Albin Michel, 2005.
9. Marguerite Abouet. Aya de Yopougon. Dess. Clément Oubrerie. Paris, Gallimard.
10. Edimo et Simon Pierre Mbumbo. Malamine : un Africain à Paris. Vallauris, Les Enfants Rouges (Isturiale), 2009.
11. Joe Sacco. Gaza 1956 : en marge de l'histoire. Paris, Futuropolis, 2010.
12. Étienne Davodeau. Les Mauvaises gens : une histoire de militants. Paris, Delcourt (Encrages), 2005.
13. Charles Masson. Droit du sol. Paris, Casterman (Ecritures), 2009.
14. Catherine Ferreyrolle. « Bulles sur toile ». Dans Bibliotheque(s), n°51, juillet 2010.