Quand les auteurs et éditeurs africains de bandes dessinées publient en France et en Belgique

On n’est jamais mieux servi que par soi-même !

Par Christophe Cassiau-Haurie, Conservateur, Directeur des services au public de la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg

Afrobul : Africalement. Afrobulles, 2006

Depuis le début des années 2000, les auteurs africains de bandes dessinées sont de plus en plus présents dans le paysage du neuvième art franco-belge. La raison tient à leur talent et à leur professionnalisme, très appréciés des maisons d’éditions européennes avec lesquelles ils travaillent. Pahé, Thembo Kash, Barly Baruti, Hallain Paluku, nombreux sont les dessinateurs africains connus du public européen amateur de bande dessinée. Pourtant, si ces dessinateurs publient régulièrement, très peu d’entre eux abordent des sujets qui font référence à leur culture d’origine ou à des thématiques qui les touchent. C’est la raison pour laquelle, afin de briser certains tabous, plusieurs auteurs et éditeurs, habitant en Europe mais originaires du continent, ont décidé de faire entendre leur voix, malgré l’indifférence des maisons d’éditions et la frilosité des diffuseurs. Bien souvent, la seule voie possible consiste à s’auto-publier et/ou à monter sa propre structure d’édition.

L’échec des revues de bandes dessinées

Depuis une quinzaine d’années, plusieurs revues ont été créées.

En 2001, en Belgique, Albert Tshisuaka (RDC) crée Sagafrica. Ce bimensuel ne durera que deux numéros, le temps pour l’auteur de reprendre une série qu’il avait commencée quinze ans auparavant dans Afrobédé, revue congolaise de bande dessinée, fondée par Mongo Sisé.

En 1997, en France, Serge Diantantu (RDC) lance La Cloche, revue qui lui permit de montrer ses propres travaux et planches. La Cloche ne durera que trois numéros et s’arrêtera en juillet 1998. Mais ce fut l’occasion pour Diantantu de démarrer les premières pages de sa future trilogie sur Simon Kimbangu – dont le premier tome sera édité quatre ans plus tard –, ainsi que de créer son héroïne, la petite Djily, qui fera l’objet d’un album sur l’enfance maltraitée en 2008 (La Petite Djily et mère Mamou).

En 2006 et 2007, Mabiki, une association installée en Belgique et spécialisée dans l’éducation permanente et la coopération au développement avec la RDC, a édité quatre numéros de Idologie plus plus, une revue de bandes dessinées, entièrement en lingala, et uniquement dessinée par Alain Kojélé. Faite avec les moyens du bord, en noir et blanc et de petit format, centré sur les problèmes quotidiens de la communauté congolaise de Belgique, Idologie plus plus n’avait pas pour vocation de séduire un large public.

Si ces revues ont eu une durée de vie limitée, elles ont servi de « laboratoire » à ces auteurs, en leur permettant de s’exprimer, d’une part, et de se frotter à leur milieu professionnel, en se faisant connaître dans certains festivals, d’autre part.

S’auto-éditer pour être visible

Boulevard Sida. ABTD, 1996

Les premiers auteurs africains à avoir tenté leur chance en Europe n’ont pas forcément rencontré un accueil favorable de la part des maisons d’édition. Leurs projets, souvent inspirés de leur passé et de leur culture, n’ont, en effet, rencontré que peu d’enthousiasme. C’était « l’avant Aya de Yopougon », qui avec les 250 000 exemplaires écoulés de la série, a permis de démontrer qu’une histoire se déroulant en Afrique pouvait avoir du succès.

Alix Fuilu en est un parfait exemple. Après avoir commencé sa carrière en lançant la revue Le Kinois, en 1996, puis, en France, plusieurs albums collectifs de sensibilisation (Boulevard SIDA ; Du shit au zen sur la drogue ; Routes dingues sur la prévention routière) pour le Conseil général du Nord et la Direction départementale de l’action sanitaire et sociale, il voit la plupart de ses projets refusés par les éditeurs classiques, car considérés comme « trop afro-centrés ». Lassé par ces échecs, il crée sa propre structure, Afro-bulles, en 2001. Celle-ci se fera remarquer en sortant la série du même nom, Afro-bulles, à mi-chemin entre le collectif et la revue (quatre numéros – le dernier en 2006) et deux albums collectifs : Vies volées (2008) et Sur les berges du Congo (2011).

L’association L’Afrique dessinée s’est également créée en 2001. Constituée, au départ, du Camerounais Simon Pierre Mbumbo, du Franco-camerounais Christophe Ngalle Edimo, du Malgache Didier Randriamanantena, de l’Ivoirien Faustin Titi et du Congolais Pat Masioni, l’association avait pour ambition d’unir les talents et les volontés originaires du sud. Bien que faisant carrière chacun de leur côté, ils ont publié un collectif en 2008 : Une journée dans la vie d’un Africain d’Afrique. Celui-ci est épuisé de nos jours, mais devrait bientôt être réédité. Ce premier titre leur a permis de se faire remarquer et d’accumuler de l’expérience. Depuis, L’Afrique dessinée continue ses activités à travers des ateliers, des Salons et Festivals, ainsi que différentes opérations comme celle qui s’est déroulée en 2009 avec l’ONG française Le mouvement du nid et qui a permis l’édition d’un album, Le Secret du manguier.

La démarche de Serge Diantantu est légèrement différente. Celui-ci n’a pas besoin de s’auto-éditer pour être publié, car il est régulièrement édité dans d’autres maisons d’éditions (Mandala-BD, Caraïbéditions, MYK consulting à Brazzaville, des collectifs comme Dupa grave en 2009...). Cependant, le fait de recourir régulièrement à sa propre maison d’édition lui permet de traiter les sujets qu’il désire : c’est le cas, par exemple, avec Femme noire, je te salue qui est un hommage aux femmes de couleur, mais aussi avec, on l’a vu, La Petite Djily, une dénonciation de l’enfance maltraitée. En outre, il parvient à vivre complètement de son art grâce aux ventes en direct qu’il fait dans les Salons où il est invité. Enfin, sa société lui permet également de réaliser des expositions, des cartes postales, des affiches et autres illustrations. L’édition d’albums n’est que le prolongement logique de cet ensemble d’activités.

La création de Sary 92, à Nanterre (France), en 2006, par le Malgache Luc Razakarivony obéissait à une démarche similaire. Mais celui-ci, dessinateur d’origine, n’avait jamais publié ses propres productions. L’essentiel de son catalogue (7 titres) était constitué de reprises de séries célèbres à Madagascar (Avotra, Malaso, Habiba, Vazimba….). Aujourd'hui, Sary 92 a cessé ses activités.

L’émergence d’éditeurs africains en Europe

Zamadrogo fils de Soroba. Mabiki, 2006

Certains auteurs peuvent également compter sur de petits éditeurs originaires du continent.

La maison d’édition Mabiki, par exemple, n’a pas uniquement édité la revue Idologie plus plus. Bienvenu Sene Mongaba (RDC), son directeur, a également publié des recueils de poèmes, des romans et des essais politiques, aussi bien en français qu’en lingala. Au catalogue de Mabiki, on trouve la trilogie du peintre Andrazzi Mbala (RDC), intitulée Les Voleurs de mort. Ces trois albums racontent la lutte d’un village contre l’esprit de son chef revenu se venger après sa mort ; une histoire de sorcellerie largement imprégnée de traditions congolaises. Dans le milieu de la bande dessinée congolaise, fortement influencé par les canons de la BD franco-belge, en particulier le style graphique de la ligne claire, Andrazzi Mbala se démarque avec des dessins directement empruntés à la bande dessinée populaire qui a émergé au début des années 1990 lors des débuts de la contestation de Mobutu. Les éditions Mabiki ont également publié Zamadrogo (2006), un album en noir et blanc du Congolais Alain Kojélé qui constitue une assez juste évocation de la vie kinoise, tout en respectant beaucoup plus le style graphique « dit européen ».

L'Amour sous les palmiers. Mandala, 2006

Par ailleurs, Robert Wazi (RDC) a créé à Rouen (France) les éditions Mandala BD au début des années 2000. Il n’a, jusque-là, publié que la trilogie de Serge Diantantu sur la vie du prophète Simon Kimbangu, fondateur d’une église chrétienne africaine, ainsi qu’une autre bande dessinée du même auteur, L’Amour sous les palmiers, qui traite du sida et des maladies sexuellement transmissibles en Afrique. La prochaine publication de Mandala BD sera une réédition d’un album publié localement par Séraphin Kajibwami, Les Trois Derniers Jours de Monseigneur Munzihirwa qui évoque un sujet peu connu : les débuts de la guerre du Congo, en 1996.

Pour d’autres éditeurs africains, la bande dessinée n’est qu’un domaine parmi d’autres. C’est le cas de Dagan éditions qui a édité l’album de la Camerounaise Joëlle Esso, Petit Joss, où elle parle de son enfance à Douala au début des années 1970, ainsi que Suupa kokujin, un manga d’un jeune auteur antillais, Yhno.

Ménaibuc éditions, qui publie énormément sur l’Afrique et le monde noir, n’a édité qu’un seul album de bande dessinée, celui du Camerounais Biyong Djehouty : Soundjata, la bataille de Kirina, deux ans après que celui-ci a édité sa biographie de Chaka (Bes créations).

Félix Anagonou a créé la maison d’édition Esprit libre junior en 2009. Au départ, cet entrepreneur de spectacle ne souhaitait pas devenir éditeur. Mais, séduit par le talent et la personnalité du dessinateur guinéen Camara Anzoumana et face à l’indifférence des maisons d’édition traditionnelles, il a décidé de sortir lui-même, en décembre 2010, sa très belle adaptation de L’Enfant noir de Camara Laye. Camara Anzoumana, qui a fait l’essentiel de sa carrière en Côte-d’Ivoire où il a publié plusieurs histoires dans les journaux (Fraternité matin, Fraternité Hebdo, Yan-Kady) dont une biographie du premier président, Houphouët Boigny (« Konan le brut » dans Fraternité hebdo), ainsi que des illustrations de presse, prépare un autre album qui sortira en 2011.

Enfin, on peut souligner le cas spécifique du Franco-Congolais (Brazzaville) Marc Koutekissa, fondateur de Cyr éditions, qui a scénarisé, en se servant de souvenirs familiaux, l’unique bande dessinée de cette maison : La Colonisation selon Sarko Ier en réaction au fameux discours de Dakar du président de la République. Une expérience qui, du fait de son contexte, ne sera peut-être pas renouvelée – Koutekissa se considérant plus comme homme de lettres que scénariste.

Une édition de ghetto ?

La tentation serait grande de voir dans l’ensemble de ces démarches une édition de ghetto. Faite par des Africains, celle-ci s’adresserait aux Africains. En réalité, la situation est bien plus complexe. Ces éditeurs et auteurs, lorsqu’ils sont interrogés, se défendent d’ailleurs de ce type d’approche. Si l’envie de faire davantage connaître leur travail ou la culture du continent est très prégnante dans leur démarche, l’idée de s’adresser exclusivement à un seul type de public qui serait la diaspora afro-antillaise n’effleure personne.

Une diffusion en dehors des circuits traditionnels

Il est vrai que le système de diffusion propre aux territoires francophones du nord (entre les mains des principaux éditeurs qui imposent leurs règles, en particulier sur les marges de vente) contraint, de fait, tous ces micro-éditeurs à une diffusion en dehors des canaux classiques, ce qui peut laisser penser que le grand public n’est pas visé. En effet, la diffusion de l’édition africaine de bande dessinée est souvent une diffusion directe, sans intermédiaire, soit par les sites et blogs de ces acteurs du livre, soit lors d’ateliers de formation tenus par les auteurs (c’est le cas d’Alix Fuilu et Serge Diantantu), soit encore par l’intermédiaire des Salons et Festivals que ces auteurs écument avec courage et pugnacité. Tout cela se fait sans l’appui des médias et critiques de BD classique, peu désireux de parler de ce courant si minoritaire, noyé dans les 4 500 titres qui sortent chaque année dans l’Hexagone.

Des ventes significatives

Les chiffres de vente démontrent, cependant, que le public touché est plus vaste que la simple communauté afro-antillaise. Là où la moyenne de vente d’un titre de bande dessinée se situe aux alentours de 4 500 exemplaires, certains titres de Serge Diantantu ont dépassé les 10 000 exemplaires, Petit Joss a été réimprimé plusieurs fois et Une journée dans la vie d’un Africain d’Afrique était épuisé l’année suivant sa sortie... De plus, ces éditeurs sont tous prêts à publier des artistes non originaires d’Afrique. C’est le cas de Afro-bulles qui a sorti Corne et Ivoire, dessiné par le Français Ström, et qui a toujours laissé la place à des dessinateurs de toutes origines dans ces collectifs. D’autres éditeurs, comme L’Afrique dessinée ou Dagan, ont exactement la même démarche. Nous sommes donc loin d’une volonté d’isolement...

Si les parcours restent individuels et les motivations différentes selon chacun, l’objectif reste le même pour tous ces acteurs de la bande dessinée d’Afrique : publier. Publier pour faire entendre sa voix, publier pour se faire connaître, publier pour exister au monde. Le chemin est encore long...


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