Serge Diantantu : des bandes dessinées entre Histoire et société

Par Viviana Quiñones

Portrait de Serge Diantantu en costume.


Serge Diantantu écrit et illustre des bandes dessinées qui prennent soit la forme de documentaires sur l’histoire des Noirs – l’une d’entre elles a reçu, en France, le Prix de la bande dessinée engagée en 2008 –, soit celle de fictions mettant en scène des questions de société. Il double son travail d’artiste d’un effort constant pour être proche du public et faire entrer ses albums dans les familles et les bibliothèques. Doublé gagnant : son dernier ouvrage, Mémoire de l’esclavage : Bulambemba, s’est déjà vendu à dix mille exemplaires…

Vous êtes né au Bas-Congo1. Vous avez fait des études de menuiserie et d’ébénisterie, puis les Beaux-Arts à Kinshasa. À votre venue en France en 1981, vous avez travaillé comme décorateur pour le cinéma et la télévision. Et, en 1994, vous avez publié la bande dessinée Attention Sida, parce que, disiez-vous, le cinéma coûte trop cher…

Oui, le cinéma coûte trop cher… et il y a trop de monde ! Ma première bande dessinée a été bien accueillie par les critiques au Festival d’Angoulême mais le titre faisait fuir le public, les gens reculaient face au mot « sida »… J’ai ensuite publié un deuxième album sur le même thème, plus approfondi, en couleurs, mais avec un titre plus attractif : L'Amour sous les palmiers… Les lecteurs s’y intéressent, ils achètent, et qu’est-ce qu’ils trouvent ? Une histoire, bien sûr, mais aussi un message sur la prévention du sida !

Vous êtes venu à la bande dessinée parce que vous aviez des messages urgents à faire passer sur des questions de société comme, par exemple, votre livre La Petite Djily et mère Mamou qui parle des enfants battus…

La Petite Djily, qui s’adresse à tous les lecteurs – et pas seulement aux enfants –, parle de faits de société qui sont tabous. Ces faits existent mais on n’arrive pas à en parler. Beaucoup de gens vivent, ou ont vécu, des violences dans les familles, suite à des divorces notamment. Des lecteurs me disent : « ça me rappelle mon enfance »... Tout le monde connaît des femmes, comme la Mère Mamou, qui se réfugient dans l’alcool en cachette ; des femmes qui passent toute la journée devant la télévision au lieu de s’occuper des enfants (elles connaissent en détail les péripéties des feuilletons, elles utilisent souvent les téléphones, qui coûtent cher, pour discuter avec leurs amies) ; des femmes qui n’acceptent pas les enfants des autres ; des pères qui sont absents… Ce sont là des sujets tabous, comme on en verra d’autres dans la suite de La Petite Djily… Je base mes histoires sur des faits réels et les gens se demandent : « comment se fait-il qu’il connaisse notre enfance ? »

Si les messages délivrés par L’Amour sous les palmiers et La Petite Djily sont universels, ils s’inscrivent dans un contexte congolais. Comment ces albums, publiés en France, parviennent-ils au Congo ?

La vente de mes livres au Congo pose problème : pas assez de moyens pour le transport, pas assez de lieux de vente appropriés sur place, pas de pouvoir d’achat pour les gens, surtout si l’on ajoute le coût de l’expédition… Je serais ouvert à une cession de mes droits d’auteur, si le Ministère congolais de l’Éducation ou de la Culture faisait un geste… Mais je dis aussi : « l’État, c’est nous »… Ici, en France, nous avons des familles issues de l’immigration qui cherchent des ouvrages qui leur ressemblent ; c’est une réussite que l’album de La Petite Djily soit rentré chez elles. Au moment de partir en vacances, à Kinshasa, à Brazzaville, ces familles achètent des exemplaires pour les offrir là-bas. Je les encourage à le faire en leur disant : « Mes moyens sont limités mais si vous aimez ce que je fais, apportez le livre au Congo ; sinon, je vais croire que ça n’intéresse personne et j’arrêterai ». Titeuf est devenu Titeuf parce qu’il y a eu tout un peuple pour le porter et le lire. L’Amour sous les palmiers, La Petite Djily ou L’Histoire de l’esclavage, doivent eux aussi être portés par des lecteurs ; sinon, cela n’a pas d’intérêt. Plus j’échange avec les lecteurs, plus j’ai envie de donner. Échangeons des livres plutôt que des cartes postales, comme on le faisait avant… Par ailleurs, la communauté peuhl s’est intéressée à La Petite Djily, ils en ont fait la traduction, ils cherchent des fonds pour l’éditer. Je leur ai cédé gracieusement les droits : c’est aussi une manière de partager.

Vous avez consacré trois albums, parus en 2002, 2004 et 2010, à Simon Kimbangu, fondateur de l’église kimbanguiste. Pourquoi ? Appartenez-vous à cette église ?

On me le demande souvent… Non, je ne suis pas kimbanguiste. Ce ne sont pas des bandes dessinées religieuses mais historiques. Je voulais faire connaître une histoire, comme je le dis dans les albums, « vraie mais mal connue », qui commençait à être modifiée par des ajouts aux faits réels. C’est un personnage pour lequel j’ai beaucoup d’admiration. Il est le plus ancien prisonnier d’opinion africain. À l’époque coloniale, il avait plus de courage que nous aujourd’hui. Il a cherché la liberté des peuples noirs par la non-violence – comme Nelson Mandela, Martin Luther King, le Christ, Gandhi, Aimé Césaire… Il a dit « on n’utilise pas les armes ni les pierres » et je dis chapeau. Je me concentre sur sa vie historique, pas sur son côté religieux, et je n’ai jamais reçu un centime des kimbanguistes. Maintenant, ils me demandent les tomes 1 et 2, mais ils sont épuisés (chaque tome s’est vendu à 5 000 exemplaires), et moi, je suis passé à autre chose…

Vous avez consacré beaucoup de temps à la réalisation de ces bandes dessinées qui sont denses en informations historiques sur la période allant de 1887 à 1960. Vous définissez vous-même ce projet comme « la sauvegarde du patrimoine culturel et historique africain par la bande dessinée ». Comment vous êtes-vous documenté, tant pour les textes que pour les images ?

Ces bandes dessinées sont denses, en effet, et elles m’ont pris du temps ! À un moment, j’ai même craqué… J’ai fait un travail énorme de recherche (une partie des documents utilisés est citée dans le tome 3). J’ai utilisé des sources écrites dont certaines n’étaient pas simples à trouver, comme les documents conservés en Belgique par la femme du premier avocat de Simon Kimbangu, excommunié pour avoir plaidé sa cause… Je me suis appuyé sur des sources orales aussi, que j’ai entendues moi-même. J’ai grandi dans la région de Simon Kimbangu, je voyais les kimbanguistes passer quand j’allais à l’école à Saint-Luc à Ngombe Matadi, près de Nkamba… J’ai entendu les anciens ; plus tard j’ai vérifié les données avec eux – beaucoup sont décédés maintenant…
Pour les images, j’ai dessiné des choses que j’ai vues, des choses qui sont en moi ; j’ai même dessiné une carte détaillée de la région de Kimbangu pour le tome 2. Je connais bien la région, je m’y suis promené pour faire des recherches, j’ai pris, bien sûr, des photos. Je suis allé à Nkamba où se trouve le mausolée de Simon Kimbangu et le temple qui est impressionnant avec ses 37 000 places assises (ça doit être le plus grand temple du monde, deux fois le Stade de France !)… J’ai vu les Relégués2 entrer à Kinshasa avec leurs cheveux en nattes, car ils n’avaient pas le droit d’avoir des ciseaux – des nattes comme les dreadlocks des Rastas, d’ailleurs… un point que j’aurai pu approfondir dans la BD, comme tant d’autres…

La bande dessinée est-elle un moyen simple pour transmettre la mémoire ?

La mémoire peut être transmise de façon simple par la bande dessinée. En lisant une bande dessinée on comprend mieux. On peut alors construire des arguments pour mettre ses idées en avant. Quand on n’a pas d’arguments, on peut devenir violent… Avec mes petits moyens de dessinateur, j’essaye de partager mes idées avec tout le monde.

Vous vous êtes aussi intéressé à l’histoire des femmes noires, avec Femme noire, je te salue, qui n’est pas une bande dessinée mais une galerie de portraits, en textes et en images, à travers les siècles et les continents…

…et qui aura une suite, à paraître le 10 mai, journée de la commémoration de l’abolition de l’esclavage. Elle offre, par exemple, le portrait de Barbara Hendricks qui est plus qu’une chanteuse ; elle a joué à fond un rôle humanitaire auprès des enfants réfugiés partout dans le monde, en tant qu’ambassadrice itinérante de l’Unesco, elle a aussi créé une fondation, et tout cela sans publicité, en toute simplicité… Je voudrais aussi faire un livre sur les hommes !

Enfin, l’histoire de l’esclavage. On vous a demandé d’illustrer l’ouvrage Il fut un jour à Gorée : l'esclavage raconté à nos enfants, puis vous avez réalisé Mémoire de l’esclavage : Bulambemba sur la mise en place de l’esclavage par les Portugais en Afrique centrale. Il paraît que Bulambemba a eu un grand succès.

Dix mille exemplaires ont été vendus ! Il faudra sûrement le réimprimer. J’en ai fait la promotion en Guadeloupe et en Martinique, en décembre dernier. J’y retournerai en avril pour le Salon Caribulles, puis en mai pour animer, avec Roland Monpierre, un atelier avec des enfants qui créeront une bande dessinée sur l’esclavage. Je travaille actuellement sur la suite de Bulambemba : après la route de Diego Cão, on « suivra » dans la nouvelle bande dessinée la route de Bartolomeu Dias, par le Cap de Bonne Espérance, puis celle de Christophe Colomb, dans le Nouveau Monde.

Vous appelez votre style « mindélô »… Qu’est-ce que cela veut dire ?

« Mindélô » veut dire « trait » dans plusieurs langues congolaises. Les « mindélôs » sont des lignes que l’on trouve sur les calebasses décorées, sur les cases au Bénin, sur les masques3, dans les nattes des coiffures (« Vous allez me faire quel mindélô ? », demandent les femmes à la coiffeuse… Je les dessine avec beaucoup de respect d’ailleurs).
Les « mindélôs » africains ont inspiré Picasso mais aussi Hergé pour le décor des cases de Tintin au Congo… Les « mindélôs » ont inspiré son style appelé la « ligne claire ». Moi, j’appelle la ligne claire « mindélô », pour rendre hommage aux ancêtres…

Vous avez publié vous-même dans votre maison d’édition deux de vos livres, et vous vous êtes occupé de la diffusion de tous vos ouvrages : Salons, festivals, dédicaces tous les week-ends…

Je le fais un peu moins maintenant, car Caraïbéditions qui est maintenant devenu mon éditeur, est une structure bien organisée et s’en occupe. Cela me donne un peu plus de temps pour la création et un peu de repos aussi – avant, je travaillais jour et nuit… Je peux faire mon petit journal sur Internet, avec des images qui collent à l’actualité, que les lecteurs réclament : cela a créé une grande famille, une espèce de « fan club », avec plus de 600 personnes. Et je souhaite traduire mon site en anglais, lingala, espagnol, portugais et allemand – j’ai des demandes pour La Petite Djily en allemand, pour Bulabemba et Femme noire en anglais…

Vous pouvez vous consacrer alors enfin à la création…

…et au travail auprès des enfants. Je suis invité dans les écoles. Mon souci majeur, c’est de faire entrer les bandes dessinées dans les écoles, dans les bibliothèques. La France, et c’est une chance, est « un pays arc-en-ciel » : dans les cours de récréation, on voit des enfants de toutes les origines, tous ensemble, sans faire de différences, c’est la culture française pour tous… Mais en bibliothèque, on peut découvrir les différences ! Une bibliothèque, c’est la mémoire. La mémoire, en France, ne passe pas par l’oralité, contrairement au Congo, mais par l’écriture. Or, les personnes issues de l’immigration disent souvent : « nous n’avons pas de place ». Les enfants doivent pouvoir trouver la culture de leur famille à la bibliothèque. D’où mes démarches pour que Mémoire de l’esclavage ou La Petite Djily soient dans les bibliothèques françaises. Les enfants, lors des ateliers, sont parfois surpris de voir un dessinateur qui est noir ; et après, ils vont vite à la bibliothèque de l’école, ou à la bibliothèque municipale, chercher les ouvrages. C’est important que mes livres y soient.

Les projets ne vous manquent pas, je pense ?

Je suis ouvert, maintenant, à illustrer des textes d’autres auteurs. Je travaille sur un court-métrage d’animation sur Lumumba, avec sa vraie voix enregistrée; quinze minutes sont déjà faites, et l’animation rend bien… Je voudrais réaliser trente minutes mais je n’ai pas de subvention ni de sponsor. Et puis, vous savez, mes bandes dessinées, ce sont des story-boards de films à venir…

Notes et références

1. Province la plus occidentale et seule province maritime de la République démocratique du Congo.

2. Les Relégués sont des Kimbanguistes déportés en forêt par le pouvoir colonial belge, forcés à travailler dans les plantations, n’ayant pas droit, entre autres, d’avoir des objets tranchants.

3. Serge Diantantu a repris comme logo pour sa maison d’édition le dessin d’un masque.


Pour aller plus loin

Sur l’auteur

Bibliographie

  • Attention Sida. Sarcelles, Paris Exotic, 1994 (Les aventures de Mara). Épuisé.
  • Simon Kimbangu. 1, La voix du peuple opprimé mort au bout de 30 années de prison. Amfreville-la-Mivoie, Mandala, 2002. Épuisé.
  • Simon Kimbangu. 2, Le triomphe par la non-violence. Amfreville-la-Mivoie, Mandala, 2004. Épuisé.
  • Il fut un jour à Gorée : L'esclavage raconté à nos enfants. Texte de Joseph N'Diaye. Neuilly-sur-Seine, M. Lafon, 2006.
  • L'Amour sous les palmiers. Amfreville-la-Mivoie, Mandala, 2006.
  • La Petite Djily et Mère Mamou. Lucé, Diantantu Éditions, 2008.
  • Femme noire, je te salue. Lucé, Diantantu Éditions, 2008.
  • Simon Kimbangu. 3, Lipanda dia Zole, la Liberté à jamais. Amfreville-la-Mivoie, Mandala, 2010.
  • Mémoire de l’esclavage : Bulambemba. Le Lamentin, Caraïbéditions, 2010.