Tiburce rencontre Téhem

Par Anne-Laure Cognet

Portrait de Téhem accompagné de Tiburce poussant un pneu

Tiburce, le petit gars des hauts de La Réunion, a lancé la carrière du scénariste et dessinateur Téhem dans les années 1990. Personnage incroyablement populaire, d’abord publié dans la célèbre revue réunionnaise de bandes dessinées, Le Cri du Margouillat, puis sous la forme de quatre recueils aux éditions du Centre du monde entre 1997 et 2001, Tiburce réapparaît aujourd’hui sur les tables des librairies, en couleur et avec de nouvelles aventures, à l’initiative, cette fois, des éditions Glénat à Grenoble.

Parallèlement à ce grand retour, Téhem s’est accordé une respiration dans la production de ses nombreuses séries à succès (Malika Secouss, Zap collège, Lovely Planet, Root…) pour créer deux albums one-shot en 2010 : Quartier Western et Zizi, Zézette : Zistoir lamour. Or, ces deux albums, en créole, sont publiés localement par un nouvel éditeur de La Réunion, Des bulles dans l’océan.

Ce retour aux sources est d’autant plus intéressant que l’on voit resurgir des thèmes chers à l’auteur. Des premiers Tiburce à Quartier Western, on retrouve les figures du prêtre, du commerçant chinois, ou encore, celle de deux gamins aventureux malgré eux, Titi et Gérard, sorte de doubles, peut-être, de Tiburce… Il reste à savoir ce que le principal intéressé pense de tous ces bouleversements récents. L’heure des explications a sonné : Tiburce rencontre son créateur.

Ou fait naître à moin en 1990, ou largues à moin en 2001… Dix ans plus tard, ou rappelles que mi existe ?!

Tu me fais naître en 1990, tu m’abandonnes en 2001… Dix ans plus tard, tu te souviens que j’existe ?!

Désolé si je t’ai délaissé, mais ayant quitté La Réunion pour des raisons professionnelles, je ne me sentais plus en prise directe avec la réalité… Du temps où j’écrivais tes aventures, j’étais là-bas, moi aussi, et chaque événement de la vie courante me servait de point de départ. Mais je constate que tu n’as pas vieilli, tu as juste pris quelques couleurs !

En plus que ça, ou fait édite à moin chez bande zoreils ! Mi attends out l'explication.

Et en plus, tu m’envoies me faire éditer chez les Métropolitains ! J’attends des explications.

Depuis longtemps, les éditions Glénat désiraient éditer une version traduite de Tiburce. Mais je ne voyais pas l’intérêt de te faire parler français. D’autant plus que tes premiers albums font parfois référence à l’actualité locale. Alors, pour des Métropolitains, tu cumulais les difficultés... Puis, j’ai eu l’idée de te faire connaître la jeune Salomé qui arrive fraîchement de Métropole avec sa famille. Tu vas lui servir de guide. C’était le seul moyen pour moi de continuer à te faire parler en créole (un créole simplifié, certes). Ça me permettait aussi de toucher un public pas forcément créolophone, la difficulté principale étant de tourner tes phrases de manière à ce que tu n’utilises pas trop de termes compliqués pour des Métropolitains. C’est un juste milieu à trouver… C’est la partie la plus difficile dans la création de « Tiburce 2.0 » ! L’autre difficulté majeure, c’est de faire des gags sans avoir de référence locale : pour ça, il faut penser les histoires comme une suite de strips qui s’enchaînent, ce qui permet de créer soi-même des références. Par exemple, en faisant apparaître à plusieurs reprises le chien dénommé « 3D », j’insiste sur les chiens errants.

Comment l'était dan' temps longtemps ? Pareil Quartier western ?

Comment c’était de ton temps ? Un peu comme dans Quartier Western ?

L’ambiance de Quartier western rappelle celle de Saint-Denis à cette époque-là : poussières, saleté, cafards, boutiques pittoresques et véhicules polluants… Dans les hauts1, c’était beaucoup plus idyllique : la nature était très présente et le silence plus fréquent que maintenant. Un temps où l’on prenait son temps. Il n’empêche que la tension sociale était aussi plus évidente : les communautés plus cloisonnées, le fossé entre riches et pauvres assez visible. On n’hésitait pas à interpeller quelqu’un par « Eh, Chinois ! », « Oté, Comore ! », ou bien, « Té, Zoreil ! »…

Ou crois Titi et Gérard l'est risquab' devenir mon bande dalons ?

Est-ce que tu penses que je pourrais m’entendre avec Titi et Gérard ?

Oui, je pense que Titi te ressemble beaucoup, quoique plus naïf. Quant à Gérard, il a aussi ton sens de la débrouillardise. Mais vous ne vivez pas à la même époque, tu n’as donc aucune chance de les rencontrer.

Mi trouve moin l'est gadiamb : moin l'est gentil, mi fait rire la bouche, et en plus que ça moin l'est imaginatif. Ou t'es pareil, koué?

Je me trouve pas mal : sympa, drôle, et surtout, bourré de bonnes idées. Mon talent pour les coups pendables, je le tiens de toi ?

Non, j’étais un petit garçon plutôt sage et très timide. J’aurais aimé être comme toi. Les copains débrouillards avec un caractère affirmé me fascinaient. Donc, tu es un collage de pleins de choses…

Oté, dis Père Griberger largue à moin un peu, donc ! Lu fait peur à moin !

Au fait, tu ne pourrais pas dire au Père Griberger de me lâcher un peu ? Il me fait peur.

À moi aussi. J’ai connu quelqu’un comme lui quand j’étais plus jeune, il était tout aussi effrayant, colérique et autoritaire. On retrouve un peu ce personnage dans Quartier Western (ainsi que d’autres d’ailleurs), dans sa version plus « réelle » (même s’il a une tête de bouc !). Il fait partie des personnages qui m’ont beaucoup marqué, avec Ti-Quatorze, la mendiante, et le Chinois du coin. C’est ma mythologie à moi !

Strip extrait de Tiburce. 1, Ilet Titby. Centre du monde (Bichik), 1996, p. 51

L'est utile, out livre : Zizi, zézette… Plus que Catéchisme pour moin... Ou l'as voulu copier Titeuf, koué ?

Très utile, ton livre : Zizi, zézette… Plus que le catéchisme pour moi… Entre nous, tu as voulu copier sur Titeuf ?

Non, je n’ai même jamais lu le Zizi sexuel de Zep. Ce livre, Zizi, Zezette, était au départ juste un petit ouvrage destiné à être distribué dans les classes de CM2 et de 6: c’est Luc Chevalier, un sexologue de La Réunion, qui souhaitait réaliser cette action dans le cadre de la formation en sexologie qu’il dispense. Il est clair qu’à La Réunion plus qu’ailleurs, les problèmes liés à la méconnaissance de la sexualité chez les jeunes entraînent de graves conséquences (grossesses précoces, maladies, etc.). Avec Luc et mon éditeur réunionnais, Jean-Luc Schneider, on a dû opter pour un livre plus conséquent, car il y avait beaucoup de choses à expliquer, en français et en créole, et faire passer tout ça avec un peu d’humour. Il y a eu donc deux versions : une version pour les livres destinés à l’Éducation Nationale, et une autre pour les livres destinés à la vente publique. Malheureusement, pour des raisons qui m’échappent, le rectorat de La Réunion n’a pas distribué les livres dans les classes…

Mi voudrais bien être dessinateur, plus tard. Comme ou, mi peux inventer un boug avec le bande dents en désordre, et mi deviendra une star… Comment ou l'as fait, ou ?

J’aimerais bien être dessinateur plus tard. Comme toi, je pourrais inventer un personnage avec des dents de travers et je deviendrais une star… Comment as-tu fait ?

J’ai toujours du mal à répondre à cette question, parce que je suis convaincu que j’ai eu beaucoup de chance dans mon parcours. Quand j’ai commencé à te dessiner, c’était une nécessité avant d’être une envie de dessiner : j’étais alors étudiant en métropole et j’étais nostalgique de la Réunion. Le seul moyen de m’y transporter, c’était de représenter mon île idéalisée, avec des personnages que j’avais connus. Ensuite, ça s’est emballé, et un éditeur (Jean-Claude Camano de Glénat) m’a contacté. De cette rencontre est née Malika Secouss. Ca m’a permis de fréquenter d’autres dessinateurs et d’échanger des « trucs » : pour ça, je ne remercierai jamais assez mes copains de Tchô (Tébo, Buche, Zep, Nob, Boulet, etc.) qui ont su donner un nouvel esprit à la bande dessinée d’humour. Puis, j’ai été contacté par Okapi, et j’ai créé Zap collège.

Franchement, qui ça y fait roule le mieux la roue entre nout deux, ou ?

Franchement, lequel de nous deux fait le mieux rouler son pneu à bâtons ?

Tiburce poussant un pneu avec une plume et un crayon

Tiburce © Téhem

Je pense, sans me tromper, que tu maîtrises davantage que moi ce mode de locomotion : moi, je n’en faisais que le dimanche chez ma grand-mère... Toi, on peut dire que tu es né dans un pneu avec des bâtons dans les mains !









 

Notes et références

1 Partie centrale de l’île, explorée plus tardivement que les côtes, où se sont réfugiés les esclaves marrons, puis les populations les moins favorisées.


Pour aller plus loin

Biographie

Téhem, né en 1969, dans la région parisienne, de parents réunionnais, rejoint l’île de la Réunion à l’âge de cinq ans. Revenu en France, il suit des études artistiques et devient professeur d’Arts Plastiques. Il se lance dans la bande dessinée en collaborant au magazine, « Le Cri du Margouillat », où il crée le personnage de Tiburce. Il publie ensuite ses premières séries chez Glénat. Enfin, il aborde le scénario, pour la première fois, en 2007 avec le lancement de Root, dessiné par Xavier (Glénat, coll. « Tchô ! »).

Bibliographie

  • Tiburce : Soleil zoreil. Grenoble, Glénat, 2010. (Tchô !).
  • Zizi, Zézette : zistoir lamour, trad. en créole réunionnais par Jessie Andy, texte de Luc Chevalier. Saint-Denis, Des bulles dans l’océan, 2010.
  • Quartier Western. Saint-Denis, Des bulles dans l’océan, 2010.
  • Lovely Planet. 2 vol. Grenoble, Glénat, 2005-2009. (Tchô !).
  • Root. 3 vol. Dess. Xavier. Grenoble, Glénat, 2007-2009. (Tchô !).
  • Zap collège. 5 vol. Grenoble, Glénat, 2002-2009. (Tchô !).
  • Malika Secouss. 9 vol. Grenoble, Glénat, 1998-2008. (Tchô !).
  • Tiburce. 4, À cons. de préf. régionale. Sainte-Clotilde, Centre du monde, 2001. (Bichick).
  • Tiburce. 3, Chacun ses brèdes. Sainte-Clotilde, Centre du monde, 1999. (Bichick).
  • Tiburce. 2, Votez Law-Law !.Sainte-Clotilde, Centre du monde, 1998. (Bichick).
  • Tiburce. 1, Ilet Titby. Sainte-Clotilde, Centre du monde, 1997. (Bichick).