"Mon amour des mots remonte à mon enfance..."

Par Isabelle Hoarau, auteure

Mon amour des mots remonte à mon enfance où je m’embarquais très tôt pour de délicieux voyages où se croisaient fantaisie et lectures de tout ce qui me tombait sous la main.

 

Près de la maison coulait une rivière au milieu de bois de jamrosats*, de rosiers ensauvagés et de fougères enchevêtrées dans des lianes à fleurs jaunes et roses. Dès que j’avais un moment de liberté, je m’enfonçais dans ma petite jungle, disparaissant entre les troncs élancés, me fondant dans la nature environnante qui m’accueillait les bras ouverts. J’y emmenais un livre ou un recueil de contes et m’apprêtais à devenir l’héroïne de ces inventions romanesques qui se prêtaient gracieusement à mon imagination. Je retenais ainsi des expressions qui m’avaient marquée que je répétais au milieu des comptines que j’avais apprises.

Ainsi, lorsque je lus le conte du petit chaperon rouge, la réponse de la grand-mère qui dit « tire la chevillette, et la bobinette cherra » devint véritablement un sésame pour la porte de mes rêves. Quand je passais sous les branches du premier arbre qui marquait l’entrée de mon domaine, je prononçais la formule et aussitôt tout l’univers en était changé. Je me mettais alors à comprendre le chant du bengali et du cardinal. Le murmure des arbres devenait le chant des fées et même le gazouillis de l’eau se transformait en musique. Parfois le vol lourd et fauve d’un chakouat* papillonnant autour des fleurs me frôlait, comme si je faisais partie de la forêt, ayant presque oublié ma nature humaine. Alors je murmurais en fermant les yeux, « pied sur feuille, pied sous feuille » ; l’envie d’être propulsée à toute vitesse à la cime des arbres se mêlait à ma peur de me heurter aux branches géantes. Car cette phrase était prononcée par les sorcières pour s’envoler au-dessus des arbres…

 

Mon histoire est aussi peuplée de mots qui ont transporté les voyageurs venus s’installer dans notre île. Ma nénène*, au doux nom d’Eudora, m’appelait : ma zazakelle, ma margouillette, ma guinette, mots doux qu’elle avait ramenés de Madagascar. Elle me concoctait des breuvages pour me protéger du nadjar* et des siguides*, ces charmes jetés par les sorciers, et me tressait des colliers d’œillets malbar, m’apprenant aussi la litanie des saints ; toutes ces influences se mêlant intimement pour former ma culture créole.

Elle me reprochait d’être une fille de la lune, de partir trop souvent en vavangue* dans les nuages et craignait qu’un jour, je m’envole comme ces papillons qui venaient se poser sur mes cheveux. « A force chercher carapates su’la peau d’bœuf, mon ti fille, un de ces jours, va finir par moufiner*, va devenir un fouta-foute, un’liane sans feuille. »

 

Née sous le signe de Véli*, qui veille sur notre destin, ma passion des mots continue à me nourrir et les étoiles de la Croix du sud m’ont toujours aidée à retrouver mon chemin vers mon ajoupa* au bord de l’eau. Car c’est en nommant son univers que nous le construisons et que nous pouvons grandir.

 

Jamrosats : arbre aux fleurs étoilées qui pousse au bord des rivières

Chakouat : oiseau à tête bleue et à la queue fauve des forêts réunionnaises

Nénène : nourrice

Nadjar : le mauvais œil

Siguides : mot malgache désignant un sortilège

Malbar : nom des Hindous venus du sud de l’Inde.

Partir en vavangue : faire l’école buissonnière, partir à l’aventure.

Moufiner : porter malchance.

Véli : la planète Vénus, l’étoile quatre-heures, vénérée par les Indiens, qui décide du destin.

Ajoupa : petite cabane en bambous et roseaux.