Les éditions Pallas, à l’avant-garde de la culture afro-brésilienne

Rencontre avec Mariana Warth

Propos recueillis par Nathalie Beau

photographie de Mariana Warth

Pallas, une maison d’édition installée à Rio de Janeiro, poursuit la construction de son catalogue dédié à la culture afro-brésilienne. Son offre pour la jeunesse, de grande qualité, fait connaître les contes, mais aussi les traditions de l’Afrique, son histoire et celle de l’esclavage.

Mariana Warth, vous êtes la fondatrice et directrice de la maison d’édition Pallas. Quand et pourquoi avez-vous créé Pallas ?

Pallas a été créé en 1975 et publie exclusivement des livres liés à la culture populaire brésilienne et, plus spécialement, aux traditions culturelles et religieuses héritées des Africains qui ont été amenés ici comme esclaves.Nous avons décidé de publier sur nos origines africaines parce que c’est une question inhérente à notre vie quotidienne. En plus d’être importante, cette démarche est très belle et intéressante. Au Brésil, aujourd’hui, il y a trois ou quatre éditeurs qui dédient leurs catalogues aux thèmes africains.

Quelle est l’importance de la population d’origine africaine au Brésil ?

La population d’origine africaine au Brésil est extrêmement importante. Il s’agit de la majorité de la population de notre pays, parce que le Brésil est un pays métis, donc une grande partie des Brésiliens sont noirs ou mulâtres. En ce sens, publier des livres sur ce sujet, a toujours été quelque chose de normal pour les éditeurs de Pallas depuis sa création, et cela n’avait été fait par aucun autre éditeur jusqu’à il y a une dizaine d’années. Ce n’est qu’après une loi adoptée par le gouvernement fédéral pour l’enseignement obligatoire de l’histoire et de la culture africaines dans les écoles de la nation, que d’autres éditeurs ont commencé à publier davantage de livres sur le sujet.

La culture afro-brésilienne a-t-elle besoin d’être défendue ?

Oui, car, bien que la population noire et métisse soit la plus grande du Brésil, c’est toujours elle la plus pauvre. La culture noire a besoin d’être défendue et valorisée parce que, pendant longtemps, elle a été stigmatisée dans le pays.

Est-elle en train d’être oubliée ?

Non ! La culture africaine ne court pas le risque d’être oubliée et ne courra jamais ce risque ! Cependant, par ce travail éditorial, nous ne valorisons pas que la culture africaine, nous travaillons également à l’amélioration de l’estime de soi du Brésilien noir.

Comment la question des origines diverses des Brésiliens est-elle vécue ?

Je pense que les gens sont de plus en plus fiers d’être brésiliens et l’estime de soi de la population noire s’accroît, car elle est fière de ses origines, en particulier parce qu’elle peut aujourd’hui mieux les comprendre et parce qu’elle dispose de plus d’informations sur son histoire et sa culture. Dans les écoles, on a accès à davantage de livres sur ce thème. Dans le temps, l’histoire du Brésil qui était enseignée commençait avec la « découverte » de cette terre par les Portugais et l’arrivée d’Afrique de la population noire, comme esclave. Dès lors, les Noirs n’eurent pas d’autre place dans notre histoire. Mais quelle est l’histoire de ces gens venus de différentes régions du continent africain, quelles sont leurs cultures, leurs civilisations, leur histoire avant l’histoire brésilienne ? Cela devient un sujet très important au Brésil.

Est-ce qu’on note des différences d’un État à l’autre du pays ?

Au Brésil, il y a eu des migrations de différentes origines, dans différentes régions et à différents moments de l’histoire. Nous trouvons d’abord les indigènes du Brésil qui sont les Indiens, puis les Portugais qui sont arrivés en 1500, suivis des Africains, amenés comme esclaves par les Portugais. Nous avons eu une invasion hollandaise qui a échoué, mais qui a aussi apporté certains immigrants. À la fin du XIXe siècle, le Brésil a connu une forte immigration européenne, ce qui a eu pour conséquence une population plus blanche. La fin de l’esclavage date de 1888. Le programme du gouvernement était alors de « civiliser » la population et de la « blanchir ». Au début du XXe siècle, nous avons eu une forte immigration japonaise à la suite d’un accord entre les deux pays. Le Brésil étendait ses champs de café dans la région de São Paulo et avait besoin de main d’œuvre. En 1907, la première vague de trois mille Japonais arriva au Brésil. Cela causa beaucoup de problèmes. Le gouvernement, qui pensait qu’ils étaient d’une race inférieure, fut effrayé à l’idée d’une domination de la population jaune en Amérique. Beaucoup d’horreurs ont été commises.

Mais pour en revenir à la présence des Africains sur le territoire du Brésil, on peut dire qu’ils vivent dans toutes les régions du pays. Ils ont constitué la force de travail et la base de l’économie esclavagiste de l’empire portugais colonial. Cela a laissé des traces culturelles, qu’elles soient religieuses, culinaires, musicales, philosophiques, etc. Le pays est d’ascendance africaine, non seulement dans la couleur de peau, mais aussi dans ses racines.

Est-ce qu’on parle aux enfants de leurs origines ? Est-ce que c’est une question qui les intéresse ?

Oui, les Noirs au Brésil ont besoin de reconstituer leur histoire pour comprendre leurs origines et en être fiers. Il est très important qu’un enfant noir puisse être considéré comme un personnage d’un livre qui raconte une belle histoire, fictive ou rêvée, de la même façon que les enfants blancs dans les fables européennes. Ce qui importe, c’est que ces enfants se reconnaissent comme acteurs de leurs histoires.

Comment est constitué votre catalogue pour enfants ?

Notre catalogue comprend des livres de légendes et de contes de différents pays d’Afrique. En outre, nous essayons de publier des histoires du quotidien, avec des personnages noirs, parce qu’il n’y avait pas ou très peu de livres au Brésil dont les protagonistes soient noirs. Notre intention est que cette place importante dans une histoire soit représentée de la façon la plus naturelle possible pour le lecteur et particulièrement le lecteur enfant. Croyez-moi ou pas, ce n’était pas quelque chose d’habituel au Brésil.

Outre des auteurs brésiliens qui se réapproprient leurs origines, notre catalogue comprend certains auteurs africains qui parlent directement de leurs réalités, à travers la littérature. Nous n’avons pas peur de créer le débat sur l’égalité, la tolérance, le racisme. Les problèmes doivent être discutés et traités. Pour cela, rien de mieux que des livres de qualité.

Comment avez-vous connu Ruisseaux d’Afrique, cette maison d’édition béninoise ? Comment avez-vous réagi à la demande de Béatrice Gbado, sa directrice, d’acquérir les droits de quatre livres ?

J’ai rencontré Béatrice à travers l’Alliance internationale des éditeurs indépendants. Béatrice effectue un travail éditorial magnifique et mérite le respect et l’admiration de tous. Elle sauve les contes de son pays, valorise les artistes et les auteurs locaux, en collaboration avec tout le monde. Elle s’investit dans la littérature et dans l’éducation. Je me suis sentie très honorée quand Béatrice a dit qu’elle voulait publier des livres de Pallas. Pour nous, c’est une grande fierté de faire partie de ce beau catalogue.

Pensez-vous que vous pourriez acheter des livres de Ruisseaux d’Afrique ?

Oui, bien sûr ! Il est naturel que maintenant, ce soit à notre tour de faire connaître des Ruisseaux d’Afrique au Brésil.


Pour aller plus loin

Biographie :

Diplômée en communication, Mariana Warth travaille depuis 2001 avec sa mère dans la maison d’édition familiale, créée en 1975.

 

Le site de l'éditeur.[Consulté le 20.03.2013]