Transmettre le patrimoine culturel marocain

Par Amina Hachimi Alaoui, directrice éditoriale de Yanbow Al Kitab

Photographie de Amina Hachimi Alaoui

Amina Hachimi Alaoui retrace son parcours de libraire et d’éditrice. Elle évoque les raisons qui ont motivé la fondation de sa maison d’édition, Yanbow Al Kitab, pour sensibiliser enfants et parents au patrimoine culturel marocain.

J’ai créé, avec une amie, le Carrefour des Livres, librairie généraliste, en 1984 à Casablanca, puis le Carrefour des Arts, librairie d’art proposant des animations, en 1995. En exerçant mon métier de libraire, je me suis rendue compte que la littérature de jeunesse était peu présente au Maroc, et que le peu de livres disponibles pour les jeunes étaient majoritairement occidentaux. Je ne pouvais pas proposer une production marocaine à mes clients. Moi-même, en tant que mère, je recherchais pour mes enfants des livres qui leur donnent des clefs pour comprendre leurs racines. Un certain nombre d’expériences personnelles et professionnelles marquantes m’ont ainsi poussée à m’investir dans le domaine de l’édition et à créer, en 2006, ma propre maison d’édition spécialisée dans le livre de jeunesse, Yanbow Al Kitab.

L’expérience de la librairie et des ateliers patrimoine

Afin de réaliser le projet téméraire d’une librairie spécialisée en art et de rapprocher le public du domaine artistique, j’avais mis en place des ateliers axés sur le patrimoine culturel marocain qui s’articulaient sur trois volets : s’informer, rencontrer, réaliser. Leur but était de faire redécouvrir le patrimoine traditionnel marocain aux enfants, tout en développant leur créativité et en produisant des œuvres contemporaines. Des spécialistes racontaient l’histoire de l’artisanat, puis des artisans spécialisés montraient leur métier et, ensuite, des enfants réalisaient avec les artistes leur propre œuvre artisanale. Sur ce modèle, nous avons mis en place un grand nombre d’ateliers intitulés « Raconte-moi » : le zellige, les tapis, la poterie, la calligraphie, le luth, le henné, etc. Nous avons mené ces ateliers d’abord dans la librairie, puis dans des centres d’animation et dans des écoles. Nous avons constaté que, chez les enfants de familles plutôt aisées, il y avait une réticence à toucher la matière et à parler aux artisans habillés en vêtements traditionnels. Pour l’atelier « Raconte-moi le henné », les garçons hésitaient à participer à une activité qu’ils considéraient comme féminine. Mais dès que l’on introduisait le ludique, tous les clichés s’envolaient, les enfants participaient à l’activité avec une adhésion totale.

Mon expérience avec les Marocains de l’étranger

Mes expériences à l’étranger m’ont également fait prendre conscience de l’importance de sensibiliser les jeunes Marocains à leur patrimoine culturel. Deux faits ont été marquants : la rencontre avec des enfants émigrés clandestinement à Bologne, en Italie, et la rencontre avec de jeunes Français d’origine marocaine dans des collèges de banlieue parisienne.
La première expérience fut un électrochoc pour moi. Des enfants âgés de 8 à 14 ans m’ont fait le récit de leur immigration clandestine en Italie par bateau, dans des conditions plus qu’inhumaines. Une fois là-bas, ils n’avaient plus aucun repère identitaire. Ils étaient arrivés ailleurs, sans savoir réellement d’où ils venaient. Cela a éveillé en moi une rage et une tristesse profondes devant leur désarroi, leur malaise identitaire.
L’autre expérience, cette fois-ci en France, fut beaucoup plus positive, mais me conforta dans la même idée que la première. En 1999, dans le cadre de l’année du Maroc, une caravane du livre a parcouru plusieurs régions de France avec des intellectuels, artistes, journalistes, écrivains, éditeurs, musiciens… afin de faire découvrir la culture marocaine. Le passage dans les collèges à forte population d’enfants d’immigrés marocains et maghrébins a éveillé une véritable fierté dans les yeux de ces jeunes qui étaient heureux de partager la richesse de leur pays d’origine avec leurs camarades non maghrébins.

Mes projets d’édition

Pour toutes ces raisons, je me suis donc jetée à l’eau et j’ai commencé à éditer des livres de jeunesse empreints de référents culturels marocains.
Ma première expérience fut l’édition de Le Bracelet d’Aïcha.1 Ce livre proposait, sous forme de conte, une « Qasida » ou poème du Mâlhun.2 J’avais moi-même eu l’habitude d’entendre le Mâlhun écouté par mon père, en pensant qu’il s’agissait d’un chant religieux, et en n’y prêtant pas grande importance. Devenue adulte, j’ai découvert la richesse poétique de ces chants. J’ai été tellement enchantée par cette beauté que j’en ai fait un livre.
Plus tard, Sonia Ouajjou est venue me voir à la librairie pour me présenter un projet de livre, Le Mariage de Tata Keltoum, premier titre de la collection « Malika et Karim ». Cette collection raconte l’itinéraire d’un frère et d’une sœur qui parcourent le Maroc avec leur chèvre. Ils en découvrent les us et coutumes, tout en apprenant le respect des autres, de l’environnement, etc. C’est la grande sœur, Malika, qui véhicule les valeurs. L’intérêt de la collection réside dans le fait qu’elle est moderne et permet aux enfants de s’identifier aux personnages de l’histoire. Les enfants aiment beaucoup cette collection, car elle est pleine d’humour. Lorsqu’ils ont lu un livre de cette collection, ils veulent les lire tous.
J’ai ensuite publié d’autres livres tels que Maman prépare le Couscous ou Les Tapis de mon pays dans la collection « Clé pour le patrimoine ». À partir des graphismes et des couleurs du patrimoine, on propose des livres d’activités.
Sont venus ensuite les livres directement tirés des ateliers sur le patrimoine, avec la collection « Raconte-moi ». Les ateliers étaient tellement riches que j’ai souhaité qu’ils puissent être accessibles à un maximum de personnes, c’est pourquoi j’ai décidé de les adapter en livres.

Atelier de zellige

Ainsi, j’ai publié Raconte-moi le zellige, qui a obtenu le prix Anna Lindh3, et Raconte-moi le luth. J’ai remarqué qu’il y avait plus d’attrait pour les ateliers « Raconte-moi » que pour les livres. Peut-être parce qu’ils sont trop denses et qu’il faudrait les simplifier. Néanmoins, ces livres offrent aux jeunes des supports s’ils doivent faire des recherches, préparer un exposé, etc. Par ailleurs, les thèmes de cette collection intéressaient les librairies et les bibliothèques internationales mais le format, broché, les rendait réticentes pour une question de présentation dans leurs rayons. Je suis donc passée aux livres cartonnés. Mais pour quel public ? Qui avait les moyens de s’offrir des livres cartonnés au Maroc ? Pour y remédier, une solution : l’opération « Un livre, Un enfant ». À ce jour, 90 000 livres ont été distribués de la main à la main aux enfants défavorisés et cela a permis de développer des partenariats avec des associations ainsi que des fondations. Cinq contes populaires marocains ont été publiés en partenariat avec la Fondation Zakoura Education. Des femmes en voie d’alphabétisation sont allées recueillir ces contes qui ont été illustrés par des enfants également en voie d’alphabétisation, encadrés par des professionnels du dessin. Ces livres sont disponibles maintenant en version numérique. Un autre projet a été mis en place avec la même Fondation : Proverbes populaires du Maroc, recueil écrit et illustré par des femmes en voie d’alphabétisation qui ont participé à un atelier sur la calligraphie. Ces femmes ont créé une coopérative, elles continuent à réaliser des tableaux et elles vivent de leur peinture.
Nous avons aussi enrichi la collection « Raconte-moi », en partenariat avec la Fondation BMCI,en présentant des albums cartonnés cette fois-ci sur des personnages ayant marqué l’histoire du Maroc, Raconte-moi Ibn Battouta (prix Grand Atlas 2011) et Raconte-moi Chqara et la musique andalouse, qui a été adapté en atelier « je dessine les instruments de musique ».

Sensibiliser enfants et parents au patrimoine marocain

Il y a plusieurs moyens de sensibiliser les enfants, notamment à travers la lecture de contes. On remarque qu’en général, après avoir lu aux enfants une histoire, ils sont plus enclins à la lire et à lire celles de la même collection. Mais le travail de sensibilisation doit se faire surtout auprès des parents. C’est un travail assez difficile, puisque les parents de la classe aisée ont généralement une éducation étrangère, souvent française, parfois américaine, et ne peuvent pas transmettre, étant eux-mêmes peu à l’aise avec leur propre culture marocaine. Lorsqu’on leur présente des livres, ces parents ont tendance à aller vers les livres occidentaux. Les parents des classes moins aisées, eux, ont le sentiment que la culture marocaine est acquise, et ne voient donc pas la nécessité de la transmettre.
On observe une sorte de dénigrement des livres marocains et en arabe. Pourtant, en parlant aux parents et en leur expliquant notre démarche, ils s’intéressent parfois eux-mêmes aux livres pour enfants. La collection « Raconte-moi » a presque autant de succès chez les parents que chez les enfants. C’est pourquoi nous nous sommes lancés dans un travail d’exploitation pédagogique de nos livres, afin qu’ils soient plus accessibles aux parents et aux enseignants.

Les Marocains et Maghrébins de l’étranger sont, eux, beaucoup plus réceptifs aux livres empreints de référents culturels. Puisqu’ils ont été privés ou éloignés de leur culture et que les livres « à référent culturel » sont rares, ils sont heureux de découvrir notre maison d’édition. Lorsque nous vendons dans les Salons en France ou ailleurs en Europe, ils achètent nos livres, alors même que l’enfant est encore bébé ou pas encore né, pour les conserver comme des trésors qu’ils pourront lui lire lorsqu’il grandira.
Beaucoup de médiathèques, bibliothèques et centres culturels, en France, commandent nos titres, parce qu’il y a une réelle demande de la part des Français d’origine marocaine.
Ce qui est intéressant, c’est que les non Marocains s’intéressent aussi beaucoup à nos livres et les lisent afin d’en apprendre plus sur notre culture. Le livre est donc un bon moyen de dialogue et d’échange culturel. On commence même à vendre des droits à l’étranger (Espagne, Allemagne, France).

Perspectives et défis

J’espère pouvoir continuer à publier des livres « à référent culturel », les moderniser et pourquoi pas les numériser. J’essaye toujours de donner un aspect ludique à mon travail et je sais qu’aujourd’hui les enfants sont très attirés par les écrans. Alors, si leur apporter le savoir et la culture sur les écrans leur permet de s’enrichir et de mieux connaître leur patrimoine, pourquoi ne pas s’adapter ?
En outre, depuis quelques années, je me rapproche des autres éditeurs arabes qui ont la même démarche de valorisation du patrimoine et de la langue arabe. Je souhaite développer avec eux des projets futurs, notamment dans le numérique. Je pense souvent à la métaphore de l’arbre dont on doit soigner et consolider les racines pour que les branches puissent s’épanouir.

Notes et références

1. M. Lamramer. Le Bracelet d’Aïcha. Casablanca, Eddif Maroc, 1992.

2. Le Malhûn الملحون, qui pourrait être traduit par mélodieux, désigne des poèmes populaires chantés. Ce genre plonge ses racines dans l’art musical de l’Andalousie.

3. http://www.euromedalex.org/fr


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