Les abécédaires illustrés du 19e siècle

Un projet de médiation numérique à la Bibliothèque nationale de France

Par Marine Planche, conservateur des bibliothèques, adjointe au Directeur du CNLJ

Photographie de Marine Planche

Depuis des années, des ouvrages libres de droit sont numérisés en masse et mis à la disposition du public sur internet, à travers des sites comme Gallica. Mais cette abondance même de documents devient problématique. En effet, comment se retrouver dans la quantité de pages consultables sur internet, comment tracer son chemin dans la foule de fichiers téléchargeables facilement accessibles ?

Une nouvelle forme de médiation devient nécessaire : la médiation numérique. Il s'agit d'organiser les données disponibles, de créer des entrées, des pistes d'exploration, d'enrober les documents numériques avec des textes d'introduction, des notices explicatives, bref,  d'accompagner l'internaute dans son cheminement à travers les corpus d'ouvrages mis à sa disposition. Marine Planche nous fait part du travail de médiation numérique mis en place à la BnF autour du corpus des abécédaires du 19e siècle.

La Bibliothèque nationale de France conserve une très belle collection d'abécédaires, principalement du 19e siècle, parfois illustrés, que l'on peut considérer comme les ancêtres de nos modernes albums pour enfants. Cette collection a été bien étudiée par les chercheurs : on peut notamment citer la thèse de Ségolène Le Men, qui a fait l'objet d'une publication en 1984 aux éditions Promodis :  Les Abécédaires français illustrés du 19e siècle. Marie-Pierre Litaudon, auteur d'une thèse « Les Abécédaires de l'enfance : le verbe et l'image » (à paraître), a également étudié ce corpus, notamment lors de son séjour en tant que « chercheur invité » à la BnF en 2007-2008. On trouve aussi bien des abécédaires au sens propre (aussi nommés ABC ou alphabets), illustrés ou non, que des syllabaires ou des méthodes de lecture.

L'intérêt porté par les chercheurs a donc permis de révéler tout l'intérêt de cette riche collection, témoin d'une production éditoriale très développée au 19e siècle, qui a par la suite presque totalement disparu. Parmi les éditeurs qui ont participé à cette grande mode des abécédaires, on peut citer par exemple l'éditeur Pellerin, initiateur d'une production de masse connue sous le nom d' « imagerie d'Epinal », ou encore, à une tout autre échelle, l'éditeur de Jules Verne, Pierre-Jules Hetzel, qui publia quatre abécédaires, du (Premier) Livre des petits enfants, en 1843, à l'Alphabet des insectes, en 1883. En effet ces petits livrets brochés, imprimés souvent sur du mauvais papier, et destinés à un usage quotidien dans les familles, n'ont évidemment pas fait l'objet du même soin ni du même intérêt de la part des collectionneurs que les spectaculaires reliures des Voyages extraordinaires de Jules Verne publiés par Hetzel, par exemple. À ce titre, on pourrait les rapprocher des petits livrets de la Bibliothèque bleue.

Néanmoins, les travaux des chercheurs ont montré que ces objets, bien que modestes, étaient dignes d'attention, par tout ce qu'ils nous révèlent de leurs auteurs, de leurs lecteurs et de leur temps : ils nous renseignent tout autant sur les usages pédagogiques, que sur les représentations du monde révélées tant par l'image que par le texte de ces abécédaires. Ainsi, les abécédaires publiés dans les années précédant ou pendant la Guerre de 14 nous apprennent beaucoup sur le discours proposé à la jeunesse, et plus précisément la mobilisation des enfants et des familles pendant la guerre. Dans le même ordre d'idées, on peut aussi citer l'Abécédaire du maréchal Pétain, véritable arme de propagande vichyste, publié en 1943.

De manière générale, les abécédaires, destinés aux plus jeunes (on parle alors de « livres pour les bébés », ce terme désignant les enfants qui ne savent pas encore lire), ne sont pas utilisés dans un cadre scolaire mais pour accompagner l'apprentissage de la lecture (et des vertus morales) à la maison, dans le cadre familial. Encore aujourd'hui, beaucoup d'imagiers prennent la forme d'abécédaires qui perpétuent cette tradition « ludo-éducative », extérieure à l'école.

C'est au vu de la richesse de la collection de la BnF et de son intérêt, qu'elle a été sélectionnée parmi les tout premiers ensembles de littérature pour la jeunesse qui ont fait l'objet d'un programme de numérisation systématique, en 2007-2008. La quasi totalité des 732 titres de la collection ont alors été numérisés, opération facilitée sur le plan logistique par le fait que les volumes étaient physiquement regroupés (sous la cote X-19675, au département Littérature et art). Cet ensemble peut donc désormais être consulté librement dans Gallica, la bibliothèque numérique de la BnF. Il faut noter cependant que la numérisation a été réalisée selon les standards de l'époque, c'est-à-dire le plus souvent en noir et blanc – parfois en niveaux de gris ou en couleur uniquement pour les pages illustrées – à partir des originaux mais aussi parfois à partir de microfilms, pour des raisons de coût. Au vu des exigences actuelles, la qualité de la numérisation n'est donc pas toujours optimale.

Aujourd'hui, retrouver ce corpus d'abécédaires parmi les millions de documents numérisés disponibles sur Gallica relève de la gageure : on peut essayer « au hasard » quelques mots clés dans la barre de recherche, qui ne ramèneront que des résultats incomplets et imprécis. Par exemple, une requête sur 'abécédaires' rapportera aussi des méthodes de langue pour adultes, et manquera les livres nommés « ABC » « Alphabet » etc. Or, le corpus présente, en plus des nombreux intérêts évoqués ci-dessous, l'avantage d'être très souvent illustré, donc séduisant, et en partie « lisible » y compris pour les non-francophones. Nous avons donc choisi de mettre en valeur cet ensemble exceptionnel par le biais d'une page dédiée dans Gallica, dont l'objectif sera de faciliter l'accès à ce corpus, d'apporter quelques éléments de contextualisation – à partir des travaux des chercheuses citées ci-dessus – et de proposer des axes diversifiés de visualisation de ce corpus à partir de catégorisations. À ce stade, plusieurs pistes sont envisagées :

  • un florilège des abécédaires les plus beaux, et/ou les plus remarquables
  • un accès par tranches chronologiques, reprenant les grands moments de l'histoire des abécédaires, liés notamment aux progrès techniques de l'imprimerie
  • un accès par type d'usage pédagogique (abécédaires, syllabaires, méthodes de lecture...)
  • un accès thématique, pour les abécédaires illustrés : certaines thématiques, comme les métiers et l'histoire naturelle – notamment les animaux – sont particulièrement bien représentées.

Sur le modèle des pages déjà proposées par exemple sur la presse, ou sur l'histoire de France racontée par les collections iconographiques, la page consacrée aux abécédaires devrait ainsi offrir, dans les mois qui viennent, un accès renouvelé à ces collections en ligne, pour un public varié qui va des chercheurs aux simples curieux, des enseignants aux médiateurs et pourquoi pas aux enfants eux-mêmes, auxquels ces petits livres étaient à l'origine destinés.

Pour un aperçu de quelques uns des plus jolis abécédaires numérisés, on peut déjà consulter la page Pinterest de Gallica qui leur est consacrée.

Rendez-vous donc dans quelques mois, pour en savoir plus sur les abécédaires de Gallica.

Notes et références

Les illustrations de cet article sont extraites de Gallica de la Bibliothèque nationale de France.

  • Première illustration : Alphabet des insectes, Léon Becker ; gravures par F. Méaulle, éd. J. Hetzel & Cie (Paris), 1883
    Identifiant :
    ark:/12148/bpt6k6511866h
    Source :
    Ville de Paris / Fonds Heure joyeuse, 2013-44911

  • Deuxième illustration : Armée française : nouvel alphabet militaire, texte explicatif de Vanier ; dessins par H. de Sta, éd. L. Vanier (Paris), 1883
    Identifiant :
    ark:/12148/btv1b8426912s
    Source :
    Bibliothèque nationale de France, département Estampes et photographie, 4-OA-450

  • Troisième illustration : Les Animaux sauvages de l'Afrique. A B C, éd. Pellerin & C.ie à Épinal, 1874
    Identifiant :
    ark:/12148/bpt6k5440606m
    Source :
    Bibliothèque nationale de France, département Littérature et art, X-19675 (538)


Pour aller plus loin

Conservateur des bibliothèques, Marine Planche est entrée à la Bibliothèque nationale de France au département du dépot légal en 2001. En 2009, elle devient chef du secteur des collections imprimées et audiovisuelles à la Bibliothèque Kandinsky du Centre Pompidou.
Après avoir été chargée de formation et des programmes de numérisation au sein du Centre national de la littérature pour la jeunesse, au Département Littérature et art de la BnF, Marine Planche est actuellement adjointe du Directeur du CNLJ.


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