Lire et faire Lire : le plaisir de la lecture partagée entre générations

Par Marie-France Lecuir, présidente de l’association Lire et faire lire 31 (Haute-Garonne), depuis 2003

Une dame lit une histoire à deux enfants captivés.

Lire et faire lire est un programme initié, en France, par l’écrivain Alexandre Jardin, soutenu par des écrivains et par les Ministères de l’Éducation nationale, de la Culture et de la Cohésion Sociale. Il est mis en œuvre conjointement par deux grands réseaux d’éducation populaire impliqués dans la vie des familles et de l’école, la Ligue de l’Enseignement et l’Union Nationale des Associations Familiales. Dans chaque département français, un coordinateur - salarié de la Ligue de l’Enseignement ou de l’Union Départementale des Associations Familiales, parfois une association de lecteurs - accueille les volontaires et les présente à un établissement demandeur d’une intervention hebdomadaire.

Donner l’envie de lire

Il s’agit de partager le plaisir de la lecture entre les ainés et les enfants : des bénévoles vont lire à de très petits groupes dans les écoles et autres structures éducatives (centres de loisirs, crèches, centres sociaux, bibliothèques...).
La joie de faire plaisir, d’être attendu chaque semaine, de faire découvrir des beautés littéraires et artistiques permet aux retraités de se sentir encore utiles après leur vie active.
Les bénévoles lisent avec les enfants, et non aux enfants, côte à côte et non face à face. Que les jeunes auditeurs sachent lire ou non, ils découvrent textes et images en même temps que l’adulte. L’expression « faire lire » du titre du dispositif engage l’avenir, lointain peut-être : « Je te lis aujourd’hui un livre en espérant te donner envie de lire, un jour ou la semaine prochaine ! ». On lit pour le plaisir et non pour l’apprentissage. Sans interroger les enfants, sans commenter le livre lu, un peu comme les parents lisent le soir avant d’aller au lit. Le plus près possible de la situation du lecteur adulte, seul avec un livre, dans l’intimité.

Lire à de petits groupes d’enfants

Bien sûr, on saurait lire à une classe entière, à une dizaine d’enfants d’un groupe de centre de loisirs, mais le rapport au livre ne serait pas le même : nous lisons depuis une autre posture que celle de l’enseignant, de la bibliothécaire ou de l’animateur. Nous préférons lire vingt minutes à quatre enfants, puis vingt minutes à quatre autres, plutôt que quarante minutes à huit ou dix enfants. C’est parfois difficile à le faire comprendre à l’institutrice ou au moniteur, mais c’est là notre spécificité, nous y tenons. Cela ne facilite pas le choix des lectures : ce temps très court oblige à choisir des albums et des textes courts eux aussi, mais denses, concis, forts.

Des lecteurs formés

Ce sont les lecteurs qui choisissent et préparent leurs lectures : ils ont donc besoin de se former, de découvrir la littérature de jeunesse, d’apprendre à choisir les bons albums, ceux qui aideront les enfants à grandir, ceux qui leur donneront envie de lire à leur tour, plus tard. Á Lire et faire lire, on lit des contes, de la poésie, des textes sans images, mais l’album reste la première lecture des enfants de moins de dix ans. Encore faut-il pouvoir se repérer dans l’abondante production actuelle.
La plupart des coordinations départementales offrent aux bénévoles des formations à la littérature de jeunesse, à la conduite de groupes d’enfants, à la lecture à voix haute. Et plus les lecteurs suivent de formations, plus ils en réclament de nouvelles : soif de connaître, désir d’améliorer ses performances, recherches personnelles, mises en commun des expériences, spécialisations des interventions selon l’âge des enfants, selon le contexte éducatif. On ne lit pas les mêmes textes à des enfants rencontrés une ou deux fois en centre de loisirs ou pendant les vacances qu’à des élèves reçus chaque semaine pendant les heures de classe. Pour aller lire en crèche, il faut d’autres répertoires, d’autres postures que pour lire à des enfants scolarisés.

À ce jour, à ma connaissance, seuls le Québec et la France pratiquent cette forme de transmission culturelle organisée d’une génération à l’autre. À quand des lectures et du racontage de contes traditionnels en langues d’origine, dans tous les pays ?

Comment est organisé le recrutement des volontaires ?

On peut s’inscrire par internet sur le site de Lire et faire lire, qui aiguille sur l’interlocuteur local. Les coordinateurs départementaux font paraître des informations dans les journaux régionaux et les bulletins municipaux ; les caisses de retraite sont de bons vecteurs d’information. Les bénévoles sont souvent présents dans les forums et rencontres d’associations. Seule condition de départ : avoir plus de 50 ans, car le dispositif joue sur l’intergénérationnel entre grands-parents et enfants. Il faut aussi avoir du temps pour préparer ses lectures et tenir un engagement régulier : les enfants comptent sur leur lecteur.

Où vont lire les volontaires ?

Seulement dans une structure éducative qui en a fait la demande. Il faut que les responsables aient compris l’enjeu, mais aussi les contraintes de séances avec de tout petits groupes d’enfants. Là encore, le bouche-à-oreille joue beaucoup, mais le site national peut également mettre en relation l’école ou la crèche demandeuse avec l’échelon local, l’association des lecteurs ou le coordinateur professionnel. Des conventions-type assurent la bonne marche du dispositif selon la responsabilité éducative du lieu : école, commune, association… Chaque partie est tenue de se conformer aux différentes « Chartes de Lire et faire lire », la charte des bénévoles et celle des structures, nos règles du jeu, consultables sur le site.

Quelques témoignages de lecteurs

Nicole, 72 ans, ancienne employée de bureau,  veuve, lectrice depuis 10 ans :
Pour moi, c’est comme une nouvelle vie : depuis que je vais lire, je me sens moins inutile, rajeunie. Voir les yeux des enfants briller quand ils découvrent de véritables petites œuvres d’art, c’est une telle récompense ! J’avais toujours aimé lire, mais avec Lire et faire Lire, j’ai découvert un monde inconnu : la littérature de jeunesse. J’ai suivi des stages, entendu des conférences, rencontré des auteurs et des illustrateurs. C’est agréable, à mon âge de retourner à l’école, d’apprendre, de faire de nouvelles connaissances. Nous nous rencontrons entre bénévoles pour échanger et améliorer nos pratiques. C’est chaleureux et amical. 

Monique, 64 ans, ancienne institutrice, lectrice depuis 4 ans :
Je cherchais plutôt une occupation de retraite qui me change de l’école où j’avais fait toute ma carrière professionnelle, mais Lire et faire lire m’a placée dans un tout autre rapport aux enfants : je ne les fais pas lire, je lis avec eux et pour eux. Je ne leur apprends rien, je leur apporte un cadeau. Nous « faisons famille » et non classe. Je croyais connaître les livres pour enfants, mais on m’a fait découvrir des petits chefs-d’œuvre d’humour, de beauté, de concision. Des contes de tous les pays également, surtout la collection de courtes randonnées  des éditions Didier jeunesse,  À petits petons , ou les Paroles de Conteur de chez Syros. Je suis devenue une inconditionnelle de Philippe Corentin, Mario Ramos, Claude Ponti, Elzbieta, Jeanne Ashbé, Kathy Couprie, et j’adore découvrir de nouveaux auteurs-illustrateurs, comme Anne Crausaz, Hélène Riff, Hervé Tullet…

François, 65 ans, ancien ingénieur chimiste, lecteur depuis 2 ans : 
Je passe beaucoup de temps en bibliothèque pour préparer mes lectures. Je lis facilement vingt albums pour en choisir un seul et composer ma séance de lecture avec mes petits rites personnels : je commence par quelque chose de très court mais drôle ou léger, puis une belle histoire, et je termine par un poème. J’ai toujours dans mon sac un petit album court et drôle, comme Loup d’Olivier Douzou, un album sans texte Trois chats d’Anne Brouillard, des nouvelles non illustrées, tendres et pleines d’humour : Histoires pressées  de  Bernard Friot, et un recueil de poésie. Et les choix du jour, adaptés à l’âge et au contexte de la séance, une histoire un peu plus longue, un peu sérieuse, mais j’évite les textes bavards ou moralisateurs.

Sylvie, 40 ans, coordinatrice départementale, salariée de la Ligue de l’Enseignement :
Dans notre département, les lectures avaient surtout lieu en dehors des heures de classe, dans les centres de loisirs (les anciens centres aérés ou les garderies du matin et du soir). Les enseignants n’avaient pas l’habitude de faire appel à nos bénévoles, ils se méfiaient des amateurs étrangers à l’école. Mais c’est en train de changer pour deux raisons : nous avons fait la preuve que nos lecteurs étaient sérieux, fiables, formés en littérature de jeunesse  et, d’autre part, les autorités hiérarchiques encouragent maintenant les activités artistiques et culturelles diversifiées pendant les heures de classe, même si elles sont animées par des non enseignants. Ce sont les nouvelles dispositions de la loi de refondation de l’école, votée en juillet 2013 à la demande du président, François Hollande. Cela ouvre des perspectives intéressantes pour nos lectures-plaisir : officiellement reconnu comme acteur de l’éducation des enfants, Lire et faire liresait s’adapter à des situations très variées.


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