Quand une association de jeunes étudiants s’engage pour la lecture en Haïti

Propos recueillis par Nathalie Beau

Bony Ménager lit sur une plage

Cette interview permet de mettre en lumière l’initiative d’un groupe de jeunes haïtiens qui ont eu, dans leurs parcours scolaires, la chance de rencontrer des textes qui ont changé leur vie. Alors, à leur tour, ils ont décidé de devenir des passeurs de livres dans un contexte difficile, car, comme le dit Bony Ménager, le coordinateur de l’association : « Avec une volonté démesurée les projets paraissent toujours réalisables ».

Qui êtes-vous ? Quelle a été votre formation ?

Je suis Bony Ménager, je suis né à Bainet, dans une petite localité qui se trouve dans le sud-est d’Haïti, mais j’ai grandi à Fontamara qui est un quartier de Port-au-Prince. J’étudie les relations internationales au centre d’Études diplomatiques internationales (CEDI), un centre universitaire haïtien. J’aimerais devenir diplomate pour favoriser les échanges culturels entre le peuple haïtien et les autres peuples. 

Qu'est-ce qui vous a amené à vous engager dans la promotion du livre et de la lecture dans votre pays ?

J’ai toujours aimé le livre dès mon plus jeune âge, j’ai été influencé par un ami qui est écrivain aujourd’hui en Haïti, Jean Emmanuel Jacquet.Ilm’a proposé un tas de bouquins à lire, alors que je venais de rentrer au Lycée Toussaint Louverture où j’ai fait mes études secondaires. J’allais alors faire partie d’une équipe de lycéens, passionnés du livre comme moi, qui allait faire naître l’association « Le petit lectorat » Et quand j’ai pris conscience du niveau d’analphabétisme qui sévit dans le pays, je me suis dit que je devais faire partie des gens qui se battent pour aider le pays à sortir de ce marasme. Non seulement nous encourageons les jeunes à lire pour éviter que l’illettrisme augmente, mais nous tentons aussi de mettre en place des projets d’alphabétisation. Vous savez, quand on vit dans un pays pauvre, les choses sont terriblement difficiles, mais avec une volonté démesurée les projets paraissent toujours réalisables.

En quoi consiste le Marathon de lecture ?

Depuis cinq ans « le petit lectorat » présente au public haïtien, un festival de lecture qu’il intitule Marathon de lecture et qui se présente comme une caravane qui sillonne les villes. Cet événement a lieu dans plusieurs villes d’Haïti. Il est composé d’une chaine d’activités dont les maillons sont : des lectures théâtralisées, pour inciter les jeunes à consulter le livre dont on présente la lecture scéniquement, des rencontres avec les écrivains et les travailleurs de la chaine du livre, des ateliers de lecture pour enfants et pour adultes. Cette caravane n’a pas de but lucratif, elle stationne dans chaque ville pendant un jour, à l’exception de Port-au-Prince où nous proposons beaucoup plus d’activités. Le pays a un problème d’infrastructures.  Pour se rendre dans les autres villes la question du transport est un véritable casse-tête chinois et le festival n’a pas de gros moyens. Il est chaque année organisé grâce aux collaborateurs qui se sont toujours portés volontaires, de jeunes étudiants comme moi qui ne demandent pas à être payés. Nous avons heureusement le soutien de certaines institutions de la vie culturelle d’Haïti, tels que la Fondation Connaissance et liberté (FOKAL) et l’Institut Français en Haïti.
Pour chaque édition, nous décidons d’un thème en vue de mieux cerner le travail que nous souhaitons faire au sein de la société. Pour l’année 2014, nous avons choisi « Lire en toute contemporanéité ».

Depuis quand le Marathon de lecture existe-t-il ?

La première édition du Marathon de lecture a vu le jour en décembre 2009. Nous avions la volonté de promouvoir les œuvres des figures de proue de la littérature caribéenne. Des textes ont été lus et expliqués : Bobomasouri de Frankétienne, Le diable dans un thé à la citronnelle de Gary Victor, Cahier d’un retour au pays natal d’Aimé Césaire, Conte havanais à dormir debout de Zoé Valdés,Pluie et vent sur Thélumée miracle de Simone Schwartz Bart. C’est ce qui nous avait donné l’idée de choisir comme thème, cette année-là « Pour un archipel littéraire ». 

Quels sont vos partenaires ?

Nos partenaires ne sont pas nombreux. Pour l’aide financière et logistique il n’y a que la Fondation connaissance et liberté (FOKAL) et l’Institut Français en Haïti qui ne nous ont jamais lâchés financièrement. Les autres institutions privées et publiques n’investissent pas dans ce genre de projets, car ça ne garantit pas un succès populaire. Elles aident et financent d’autres activités qui n’ont rien à voir avec la culture et le savoir. Choisir de promouvoir le livre en Haïti est presque un pari de fou. D’ailleurs les budgets des deux ministères les plus négligés sont ceux de l’éducation et de la culture.

Qui sont les enfants qui participent au Marathon ?

Nous préparons la deuxième année du Marathon. Avant le public était composé de jeunes étudiants des universités de Port-au-Prince et d’adultes. En 2012 nous avons créé une place pour les enfants au sein du festival ; les petits écoliers sont toujours heureux de lire et d’entendre parler du livre. Une demi-douzaine d’écoles primaires de Port-au-Prince participera au Marathon de lecture. Elles accueilleront les animateurs des cercles de lecture et aideront les enfants à aller voir la lecture théâtralisée de Thézin, la légende du poisson amoureux proposée par Marc Henry Valmond, un comédien haïtien.
Nous avons la conviction que les établissements nous recevrons avec la même chaleur et, comptant déjà sur un accueil positif, nous engageons la même équipe d’animateurs dans un souci de continuité.
Les enfants auxquels nous proposons des ateliers de lecture sont issus des écoles publiques, car ce sont eux qui en ont besoin. Les écoles privées sont pour la plupart mieux armées pour motiver les enfants à lire. Je ne parle pas des écoles « Borlettes1 », qui ne respectent aucune norme, qui ne sont pas performantes et qui pullulent dans le pays à cause de la faiblesse de notre système éducatif, mais je parle de certaines écoles gérées par les congrégations catholiques et de quelques écoles créées par les gens les plus riches du pays.

Quels résultats de cette action avez-vous pu constater ?

Nous constatons que là où nos activités se sont multipliées, il y a un progrès considérable : des centaines de jeunes nous envoient des e-mails pour nous demander de leur trouver les bouquins dont on a fait la lecture. Si nous prenons le cas des animations du programme « des enfants au pays des lettres » que nous proposons dans les écoles primaires, les élèves voudraient qu’elles durent toute l’année. Mais c’est impossible car nous n’en avons pas les moyens. Quand on constate l’engouement des jeunes qui participent aux lectures, aux rencontres avec les écrivains ou les intellectuels du pays, vous pouvez voir que ce n’est pas la volonté qui manque en Haïti.

Quels sont vos projets à venir ?

Nous avons beaucoup de projets, mais nous essayons de rester concentrés sur ceux qui sont déjà en marche, car nous donnons une grande place à la qualité de nos réalisations, malgré le manque de moyens. Mis à part le Marathon de lecture, nous projetons de monter un réseau de bibliothèques en Haïti, surtout dans les zones reculées, dans les localités oubliées par l’État. Nous avons déjà commencé par en installer deux, l’une à Bainet, dans le sud du pays, et l’autre à Paillant, dans le département des Nippes d’Haïti.

Notes et références

1. En Haïti, "borlette" signifie "loterie". Les écoles « borlettes » sont des écoles privées et payantes, plus ou moins équipées et dont les enseignants ne sont pas nécessairement formés.


Pour aller plus loin

Le Petit Lectorat est une association fondée en 2005 qui travaille à promouvoir la lecture, la culture et la découverte des figures intellectuelles haïtiennes. L’association cherche également à former les jeunes en choisissant la voie du livre et à créer une relation entre lecteurs et producteurs : écrivains, éditeurs, libraires et bibliothécaires. Elle organise des conférences, des spectacles de lecture et propose chaque année le Marathon de lecture.
Bony Ménager est le coordonnateur du Petit Lectorat : lepetitlectorat@yahoo.fr


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