À la découverte des créateurs du livre marocain pour la jeunesse

Par Khalid Rizk, enseignant-chercheur à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Ibn Tofail à Kénitra (Maroc)

Photographie de Khalid Rizk


Qui sont les auteurs et les illustrateurs publiés au Maroc ? De quels horizons socioprofessionnels et culturels viennent-ils ? En quelle(s) langue(s) écrivent-ils, quels sont leurs modes d'expression préférés ? Khalid Rizk nous propose de découvrir les créateurs marocains, des années 1930 à nos jours.

Les cultures occidentales (notamment la culture française) et arabes moyen-orientales ont exercé une influence sur les productions littéraires destinées aux enfants et aux jeunes au Maroc. Nul besoin de rappeler que l’enfant marocain a été perçu par une majorité d'auteurs comme faisant culturellement partie du Monde arabe et que les littératures égyptienne et moyen-orientale étaient considérées, et ce jusqu’à l’indépendance, comme une composante de la littérature nationale1.

Le choix de l’arabe par les auteurs de la première vague

Les auteurs et illustrateurs marocains qui ont donné naissance à la littérature de jeunesse dans les années 1930 ont, dans leur grande majorité, choisi l’arabe comme langue d’écriture. Ils n'étaient pas spécialistes de la création littéraire pour le jeune public et leurs parcours intellectuels et professionnels étaient variés. Certains ont fait leurs débuts dans la littérature pour adultes comme Mohammed Ibrahim Bouallou, Mohamed-Azzedine Tazi et Moubarak Rabii2, à titre d'exemple, et considèrent l'écriture pour le jeune public comme une terre inconnue semée d'embûches. Leur attitude est fondée sur l'idée selon laquelle l'écriture pour les enfants et les jeunes nécessite des compétences particulières, au vu des attentes et des besoins psychopédagogiques du récepteur. D'autres sont des enseignants, comme Ahmed Abdeslam El-Bakkali, Mohamed Maslek, Mohamed Meliari, Abdellatif  Benhida, Abdelfattah Lazrak, Mohamed Sebagh, Khalla Saïdi et Ahlam Nouiouar3. Les deux derniers produisent essentiellement en français. La dernière catégorie, composée d'auteurs et de critiques de la littérature de jeunesse comme Larbi Benjelloun et Mohamed Anqar4 essayent, tant bien que mal, d'associer les théories de la réception littéraire à l'écriture.

La majorité des auteurs sont de sexe masculin. Quelques femmes, comme Touria Sekkat, Khadija Lamsayeh et Najima Thay Thay5, font figure de pionnières.

Les auteurs de cette première vague puisent leur matière dans l'Histoire du Maroc (comme la collection كان يا مكان (Il était une fois) de Mustapha Rassam, publiée en 1974), la religion islamique, le Coran, les faits et paroles du prophète Mohammed, la vie des compagnons du prophète Mohammed (voir par exemple la collection السيرة النبوية للأطفال (Biographie du prophète Mohammed pour les enfants, Dar Errachad El Hadita, 1996), le patrimoine culturel arabo-musulman, les contes populaires marocains, comme dans les titres de la collection قالت شهرزاد (Shéhérazade raconte, Dar Attakafa, 1996-1997), la morale sociale, éducative et religieuse dominante (voir les titres de la collection قصص تربوية للأطفال (Histoires éducatives pour enfants, Imprimerie El Maarif, 1986) de Larbi Benjelloun, la science-fiction (notamment dans la collection قصص الخيالالعلمي (Histoires de science-fiction) de Larbi Benjelloun éditée en 1999 et dans certaines œuvres de Ahmed Abdessalam El-Bakkali), les animaux (comme la collection عالم الحيوان (Le monde des animaux, Dar Attakafa, 1986) et le fantastique. Néanmoins, la science-fiction et le fantastique sont marginaux par rapport aux autres genres.

Ainsi, la conception dominante de cette littérature fait des textes pour enfants des supports instructifs et éducatifs, ayant principalement une fonction moralisatrice liée à la transmission du patrimoine culturel, historique et religieux à l'enfant marocain. Quelques auteurs fournissent un effort didactique et pédagogique supplémentaire en insérant dans leurs publications des « questionnaires de compréhension » ; c'est le cas de la collection قصتي  (Mon histoire, La librairie Mohammedia, 2000) de Larbi Benjelloun. De fait, les auteurs s'adressent à un public dont l'âge varie entre 12 et 15 ans auquel ils veulent transmettre des valeurs.

Probablement pour des raisons techniques et matérielles, les textes et les illustrations sont majoritairement en noir et blanc, les couvertures généralement en couleurs. Certains textes bien imprimés et vocalisés permettent une lecture aisée ; d'autres sont d'une qualité d'impression médiocre ne permettant pas une lecture agréable. Exception faite de leur niveau esthétique, ces publications sont plus chères que celles produites dans d'autres pays comme le Liban, l'Égypte, le Koweït, les Émirats arabes unis et la Tunisie. Les livres de Mohammed Attia Al-Ibrachi (1897-1981)6, moins chers, d'un niveau esthétique modeste, ont pendant des années attiré les élèves des écoles primaires au Maroc. Ses récits sont également au service d'une éducation morale.

Après un âge d’or entre les années 1980 et 2000, la publication des récits en arabe pour enfants connait une régression, probablement à cause de l'impact de plus en plus grandissant des nouvelles technologies de l'information sur les habitudes culturelles des enfants et des jeunes. Cette récession peut également être expliquée par l'apparition de nouvelles maisons d'édition marocaines innovantes.

Un nouveau souffle

Spécialisées en littérature de jeunesse, ces nouvelles maisons d’édition publient en français et accordent une attention particulière aux besoins psychopédagogiques des enfants ainsi qu’à l’esthétique des publications. Elles visent de nouvelles tranches d'âge et s'adressent à la petite enfance, négligée jusqu'alors. La nécessité de trouver de nouveaux auteurs pour la jeunesse se fait alors sentir.

À leurs débuts, les éditions Yomad proposent aux romanciers francophones marocains de renom, comme Abdellatif Laâbi, Fouad Laroui, Habib Mazini, Driss Chraibi, Zakya Daoud et Abdelhak Serhane, d’écrire pour les enfants. Cette expérience d'écriture n’est pas renouvelée malgré un accueil favorable, l'écriture pour enfants ne cadrant peut-être pas avec la vocation littéraire initiale de ces auteurs.

Qui sont les auteurs et illustrateurs dont les œuvres sont publiées dans ces maisons d’édition spécialisées, comme Yomad, Marsam, Yanbow al-Kitab ou Afrique Orient ? Parmi eux, un grand nombre d’étrangers, principalement français : Véronique Abt, Charlotte Bousquet, Marie Zimmer, John Kilaka, Jocelyne Laâbi, Florence Deville-Patte, Laurence Le Guen, Zakya Daoud, Alexis Logié, Ruggero Giangiacomi, Elena Forcato… Ces créateurs, dont la plupart sont établis au Maroc, publient parfois sous des pseudonymes et puisent leur inspiration dans l’imaginaire et la tradition orale marocains.

Des talents marocains produisent également des œuvres remarquées : Sonia Ouajjou7, auteure-illustratrice de la collection Malika et Karim, s'inspire des traditions marocaines en mettant en scène deux enfants qui explorent les régions du Maroc et ses traditions séculaires.Cette collection est une réussite exceptionnelle dans l’histoire de la publication pour la jeunesse au Maroc. Parue initialement aux éditions La Croisée des chemins en français, elle a été plus tard traduite en arabe aux éditions Yanbow al-Kitab.  Parmi les créateurs marocains, citons également Abdeslam Essaydi, Dounia Charaf, Linda Moufadil, Chebaa, Kacimi, Mohamed Yamou, Mahi Binbine…

Les créateurs au Maroc viennent donc d’origines socio-professionnelles et culturelles variées. Cette diversité s’explique, pour certains, par le manque de reconnaissance de la littérature pour la jeunesse qui ne permet pas à un auteur ou illustrateur marocain de vivre uniquement de son art et qui l’incite à choisir d’autres modes d’expression que les livres pour enfants. Pour d’autres, on cherche des auteurs et illustrateurs étrangers car il n’y a pas suffisamment de talents au Maroc pour répondre aux besoins du monde éditorial. Quoi qu’il en soit, cette diversité reste une caractéristique de la littérature marocaine pour la jeunesse.

Les auteurs écrivent, dans une grande majorité des cas, des albums et des contes, plus rarement des romans. La poésie, le théâtre, les documentaires, sont très peu représentés. La bande dessinée commence à se faire une place dans le paysage éditorial marocain avec quelques titres comme Tajine de lapin8 chez Yomad et Aicha K.9 aux éditions Alberti. Malgré les formations en bande dessinée dispensées dans les deux écoles de Beaux-arts au Maroc, à Casablanca et à Tétouan, les bédéistes sont rares : citons Abdelaziz Mourid10 et Mostapha Oghnia11. Néanmoins, un certain optimisme pour l’avenir de la bande dessinée au Maroc se fait sentir à travers l’organisation annuelle de plusieurs festivals, notamment à Tétouan.

Les écrits tournent autour de thématiques variées et promeuvent des valeurs comme la liberté, la citoyenneté, la tolérance, l’amitié, la culture et les traditions marocaines…

Malgré le dynamisme que connaissent les maisons d'édition qui font du livre d'enfant leur priorité, les contenus ne vont pas de pair avec l'évolution des besoins et des attentes du public cible. La valorisation du patrimoine culturel marocain, par le biais du conte notamment, semble empêcher les auteurs de s'ouvrir à d'autres thématiques qu'on continue de considérer comme des sujets tabous : l’éducation sexuelle, la délinquance, la violence sociale, l’alcoolisme et la drogue dans les milieux des jeunes, la religion, les relations entre les deux sexes, etc. S'agit-il d'une censure ou d’une autocensure ? Toujours est-il que ces thématiques restent absentes des ouvrages marocains destinés à la jeunesse.

 

Depuis les années soixante et jusqu'à aujourd'hui, les efforts des auteurs qui se sont intéressés à la littérature de jeunesse marocaine n’ont pas été valorisés, à cause du manque de structures socioculturelles adéquates, comme les bibliothèques municipales, les maisons de jeunesse et les centres de documentation. L’absence d'intérêt pour la littérature de jeunesse n'encourage pas la création littéraire au Maroc. Les auteurs et les illustrateurs sont rares. Les manifestations culturelles sporadiques (salons régionaux du livre pour enfants, ateliers de lecture-écriture et festivals culturels, à titre d'exemple), le manque de bibliothèques de proximité et l'indifférence des médias audiovisuels et écrits pour les livres pour enfants, tous ces facteurs ne permettent pas aux jeunes lecteurs de connaitre les quelques auteurs-illustrateurs marocains et étrangers et les différents acteurs impliqués dans la culture enfantine et juvénile. Par ailleurs, le discours critique devant permettre aux acteurs impliqués dans ce domaine d’améliorer leurs productions fait toujours défaut dans un contexte culturel qui subit les conséquences de la mondialisation sous tous ses aspects.

Notes et références

1. Mdarhri Alaoui Abdallah (sous la direction de), Littérature d’enfance et de jeunesse au Maroc (étude et bibliographie), Bulletin de Liaison de la Coordination des Chercheurs sur les Littératures Maghrébines et Comparées (CCLMC), 2001.

2. Mohammed Ibrahim Bouallou (1938) a été maitre de conférences à la Faculté des Lettres de Rabat. Il est l’un des pionniers de la Nouvelle au Maroc.
Mohamed-Azzedine Tazi(1948). Professeur de l'enseignement supérieur. Nouvelliste, romancier et critique littéraire.
Moubarak Rabii (1940) est  professeur de l'enseignement supérieur spécialiste de psychologie.

3. En plus de l'écriture pour les enfants, Ahlam Nouiouar prépare une thèse sur l'identitéet la diversité culturelle dans les collections de littérature jeunesse au Maroc.

4. Larbi Benjelloun (1947), journaliste et enseignant, est l’un des pionniers de la littérature d'enfance au Maroc.
Mohamed Anqar (1946) est Professeur de l'enseignement supérieur. Nouvelliste, romancier et critique littéraire.

5. Najima Thay Thay (1960) est spécialiste des traditions orales du Sud du Maroc. Elle est responsable du GRUO, groupe de recherche sur l'oralité.

6. Auteur égyptien. Un des pionniers de la littérature d'enfance dans le monde arabe.

7. Écrivaine marocaine et illustratrice de livres pour enfants, notamment de la collection Malika et Karim coéditée par La Croisée des chemins et Paris-Méditerranée et traduite en cinq langues. Elle a également publié Comme les autres... Nora et Redouane, enfants trisomiques (édité par l'Association Marocaine de Soutien et d’aide aux Handicapés Mentaux) et Dima Dima Tolérance écrit et édité après les attentats du 16 mai à Casablanca.

8. Scénario et dessins Mostapha Oghnia, trad. Abdelali El Amrani,Coll. Yomad bulles.

9. Jean-François Chanson et Damien Cuvillier, édition trilingue (arabe, français et Tifinagh) .

10. Abdelaziz Mouride, prisonnier politique de 1974 à 1984, réalise une adaptation en bande dessinée du roman de Mohammed Choukri, Le pain nu.

11. Pseudonyme de Jean François Chanson. Il a publié plusieurs livres jeunesse au Maroc, dont des bandes dessinées comme Aicha K. (édité en arabe standard, en français et en amazighe), Foukroune et les tortues de la Maamoura et Les enfants du royaume.


Pour aller plus loin

Khalid Rizk est enseignant-chercheur à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université Ibn Tofail à Kénitra, au Maroc.  Il est membre du  Laboratoire  Didactique, Littérature, Langage, Arts et TICEde cette même Faculté et président de la Coordination des Chercheurs sur les Littératures Maghrébines et Comparées (CCLMC). Khalid Rizk est l’auteur de nombreux articles, notamment sur la presse enfantine au Moyen-Orient.


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