Le très prestigieux prix ALMA récompense la promotion de la lecture des jeunes en Afrique

Par Viviana Quiñones et Carole Bloch

photo des lauréats du prix ALMA, par Stefan Tell

Pour la première fois depuis sa création en 2003 le prix ALMA a récompensé l’Afrique. Il a été attribué cette année à PRAESA, organisation sud-africaine basée au Cap. Voici une présentation de ses actions, exemplaires pour l’Afrique et pour le monde entier. Elle est suivie du discours remarquable que Carole Bloch a écrit pour la cérémonie de remise du prix à Stockholm le 2 juin 2015

 

 

Commençons par un petit rappel. En matière de littérature pour la jeunesse, il existe deux prix internationaux importants : le prix Hans Christian Andersen, décerné par IBBY, et le prix ALMA – Astrid Lindgren Memorial Award – attribué par le gouvernement suédois. Deux différences entre eux : le prix Andersen distingue des auteurs et des illustrateurs tandis que le prix ALMA peut être octroyé à des auteurs et des illustrateurs mais aussi à des conteurs et à des organismes de promotion de la lecture. Par ailleurs, si le prix Andersen est seulement honorifique, le prix ALMA est doté de cinq millions de couronnes suédoises, soit 570 000 euros… Cette année, pour la première fois en six ans, le prix ALMA a été attribué à un organisme pour la promotion de la lecture, proposé par la section Bibliothèques pour enfants et adolescents de l’IFLA : PRAESA, organisation sud-africaine basée au Cap.

Déjà lauréat du prix IBBY-Asahi pour les promoteurs de la lecture en 2014, PRAESA (Project for the Study of Alternative Education in South Africa) a été créé au Cap en 2009 par Neville Alexander, grand éducateur, activiste et compagnon de Nelson Mandela (voir l’article que Takam Tikou lui a consacré au moment de sa mort en 2012). Carole Bloch a très vite rejoint PRAESA ; elle en est la directrice. Leur communication lors du congrès de l’IBBY au Cap en 2004, « Feeling at home with literacy in the mother tongue » avait marqué les esprits.

En effet, l’éducation multilingue et la lecture en langue maternelle sont au cœur du travail de PRAESA. Comme le dit Carole Bloch dans son article pour Takam Tikou, « c'est un travail qui reste de la plus haute importance sur ce continent qui fait face à de très sérieux défis d'alphabétisation, où la majorité des gens parle des langues africaines ayant un statut inférieur à celui des anciennes langues coloniales, et où la lecture et l'écriture dans les langues africaines ont été tellement sous-estimées depuis les temps coloniaux qu'il est commun d'associer l'alphabétisation avec l'anglais (ou le français ou le portugais) ».

Ainsi, en 2009 PRAESA avait publié pour les tout-petits le coffret 16 petits livres pour petites mains en différentes langues africaines, créés par d’excellents auteurs et illustrateurs africains, dont Véronique Tadjo (le coffret est disponible en français, publié par Bakamé au Rwanda et distribué par l’Alliance internationale des éditeurs indépendants).

PRAESA a surtout réalisé de nombreux travaux de recherche et de multiples actions de formation autour de la lecture des tout-petits, de l’éducation bilingue et de la création de matériel de lecture multilingue, toujours dans un esprit d’échange avec d’autres pays en Afrique et ailleurs. Ce travail de fond va de pair avec des actions très concrètes auprès des enfants et de leurs familles. Le club de lecture Vulindlela, dans un quartier du Cap, autour des livres mais proposant aussi des contes, du théâtre, des chants, en a inspiré beaucoup d’autres.

C’est depuis 2012 que l’action de PRAESA s’est élargie de manière extraordinaire, avec sa « campagne nationale en faveur de la lecture plaisir » : Nal’ibali, « Voici l’histoire » en langue xhosa). Car en Afrique du Sud, comme dans bien d’autres pays, pour l’immense majorité, la lecture n’est associée qu’au travail scolaire… L’objectif de Nal’ibali, c’est « aider à créer des conditions durables pour que des lecteurs passionnés partagent des histoires et des livres avec les enfants »1 car ceci est « crucial pour contrer la crise de la lecture en Afrique du Sud ». La campagne souhaite « aider à ce que les gens renouent avec les histoires et tout ce qu’elles nous apportent ».

Nal’ibali s’adresse en grande partie aux adultes, montrant combien il est important de passer du temps à lire des livres ou à raconter des histoires aux enfants, et met en valeur le lien essentiel entre la lecture plaisir et les résultats scolaires. Elle souligne que « quand on lit régulièrement des histoires aux jeunes enfants dans leur langue maternelle, on leur donne les bases non seulement pour apprendre à lire, mais pour tous les apprentissages ».

Comment fonctionne la campagne ? En partenariat avec un important groupe de presse, Nal’ibali publie des histoires pour enfants dans un grand quotidien par le biais d’un supplément hebdomadaire bilingue, en anglais et l’une des autres langues officielles sud-africaines, surtout l’ afrikaans, le xhosa, le zoulou et le sesotho. Cent-trente histoires ont paru dans quatre-vingt-trois éditions du supplément. Plus de deux millions d’exemplaires en ont été distribués gratuitement dans tout le pays, dans des bibliothèques, des écoles, des centres pour la petite enfance et aussi auprès d’autres organismes – car Nal’ibali travaille sur le principe du partenariat. Ces histoires sont également disponibles gratuitement sur le site et le site pour téléphones mobiles de Nal’ibali. Elles sont accompagnées d’articles pour les parents et médiateurs, autour de la lecture, l’écriture et le racontage d’histoires.

Par ailleurs, Nal’ibali vient en appui à un réseau de plus de 300 clubs de lecture à travers le pays. Certains existaient déjà, d’autres ont été créés à partir de Nal’ibali. La campagne leur apporte tout un ensemble d’idées et de guides pour leur fonctionnement. Elle offre également une Newsletter mensuelle, des affiches, des vidéos, des livres de coloriage...

Il est intéressant de lire sur le site de l’ALMA les motivations du choix du jury… En tout cas, si le travail de PRAESA concerne l’Afrique du Sud, il est pertinent et exemplaire non seulement pour le reste de l’Afrique mais pour tous. Ceux qui lisent l’anglais trouveront des outils, des pistes, des idées, de l’inspiration sur le site de Nal’ibali, et des « piqûres » d’inspiration et de motivation dans leur page Facebook… Nous vous y invitons!

 

Cet article de Viviana Quiñones a été publié dans le numéro 283, juin 2015, de La Revue des livres pour enfants.

Discours de Carole Bloch de l’association PRAESA, lauréate du prix ALMA 2015

«Le Prince heureux » d’Oscar Wilde était l’histoire pour enfants préférée du fondateur de PRAESA, Neville Alexander. C’est l’une des miennes aussi, et j’ai fait en sorte qu’elle soit traduite en cinq langues pour qu’elle puisse être lue par tous en Afrique du Sud. Je pense que cet extrait capte l’esprit de l’histoire et de notre travail :

« —Là-dessous, dans le square, répliqua le Prince Heureux, stationne une petite marchande d’allumettes. Elle a laissé tomber ses allumettes dans le ruisseau et elles sont toutes gâtées. Son père la battra, si elle ne rapporte pas quelque argent au logis, et elle pleure. Elle n’a ni souliers ni bas et sa petite tête est nue. Arrache-moi mon autre œil et donne-le lui, et son père ne la battra pas.

— Je passerais encore une nuit avec vous, dit l’Hirondelle, mais je ne puis vous arracher un œil. Alors vous seriez tout à fait aveugle.

— Hirondelle, Hirondelle, petite Hirondelle ! dit le Prince. Faites ce que je vous commande.

Alors l’Hirondelle arracha le second œil du Prince et prit son vol en l’emportant. Elle s’abattit sur l’épaule de la petite marchande d’allumettes et glissa le joyau dans la paume de la main.

— Le joli morceau de verre ! s’écria la petite fille.

Et, toute rieuse, elle courut chez elle. »2

La tâche que nous avons n’est pas de la charité, bien qu’elle nécessite un esprit charitable. Nous voulons apporter une transformation positive aux conditions pour l’apprentissage de la lecture des enfants des diverses communautés d’Afrique du Sud. La plupart des enfants vivent dans des environnements d’apprentissage désertiques, avec peu de nourriture qui les aide à grandir et à fleurir dans la joie de la lecture et de l’écriture. Et parce que nous sommes des êtres qui racontons des histoires, et que le fait d’apprendre nous fait nous engager dans la société, nous avons choisi de développer, de connaître et d’utiliser la littérature pour enfants. Le partage d’histoires nous aide tous à nous battre contre l’accablement face aux défis de notre société fracturée et profondément inégale. Alors que de plus en plus de personnes désespérées traversent les continents en essayant d’échapper à de dures épreuves, ce sont des défis que nous partageons tous.

Au cœur de nos convictions, il y a la certitude que les histoires que nous racontons, écrivons et lisons changent des vies. C’est bien l’élan qui impulse la campagne pour la lecture plaisir « Nal’ibali » que mène PRAESA. Les méthodes d’enseignement de la lecture, arides, axés sur les compétences, utilisées à l’époque coloniale et sous l’apartheid, se sont perpétuées pendant trop longtemps, dans une langue, l’anglais, que la majorité des enfants et des enseignants ne connaissaient que peu. Outre le fait dévastateur qu’elles sont peu efficaces, ces méthodes menacent tous les jours de détruire l’imagination, la créativité et la recherche de sens inhérente à l’être humain. En témoignent les foules de jeunes peu instruits et désenchantés qui quittent le système éducatif avec « rien » à faire, pleins de colère et de ressentiment – nous les avons déçus. Une situation dangereuse est en train de couver.

Récemment, en Afrique du Sud, il y a eu des attaques féroces – et ce n’est pas la première fois – contre des « étrangers » venant d’autres pays africains, et des demandes largement diffusées pour que les étrangers partent. Nous sommes horriblement prompts à considérer les gens comme « autres » : le système de l’apartheid nous a forcés à nous définir les uns les autres dans des termes de race, et les politiques actives du régime postapartheid cherchent à redresser la situation en se servant exactement des mêmes catégories. Nous sommes de plus en plus nombreux à rester prisonniers des « cages raciales » depuis lesquelles, comme Neville nous en avertissait, « nous sommes prêts à sacrifier nos vies dans des guerres civiles ethniques et génocidaires ». Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons apprendre de l’Histoire, étudier des alternatives qui nous permettraient d’imaginer et même de faire naître la société « non raciale » que tant de personnes se sont battues pour voir inscrite précieusement dans notre constitution.

« Nal’ibali » signifie « Voici l’histoire » en langue xhosa. Depuis la fin de l’apartheid, le symbole qui a guidé notre quête d’unité nationale a été l’arc-en-ciel. Mais l’arc-en-ciel est une illusion, qui s’estompe et disparaît, comme l’est le chaudron rempli d’or (du moins pour la plupart des gens). Neville, lui, proposait une autre image. Imaginez notre grand fleuve Gariep coulant dans l’océan de l’humanité avec ses affluents principaux, africain, européen, asiatique et « américain ». En mêlant leurs eaux, ces affluents constituent toute la culture de l’Afrique du Sud, dans sa complexité et sa variété. Selon les moments, selon le climat, le flux et l’influence d’un affluent sont plus forts que ceux d’un autre – mais jamais aucun ne disparaît, car ils font tous partie du grand fleuve. Cette métaphore nous pousse à nous valoriser et à valoriser les autres, nous encourageant à être en même temps unis et distincts – et surtout, nous permettant de chérir le fait que nous appartenons tous à la race humaine.

Alors, à la recherche de ces esprits ouverts et curieux, le joyaux que nous glissons dans les mains des filles et des garçons – et des adultes qui les entourent – c’est le pouvoir et la satisfaction d’une superbe histoire. Nous ravivons le respect et l’amour pour la lecture et le racontage d’histoires, pour permettre de voyager, d’imaginer, de réfléchir, de s’émerveiller, de critiquer. Car, par-dessus tout, le partage de la littérature offre de l’empathie pour les forces et les faiblesses humaines universelles. Alors, sûrement, les choix moraux et éthiques que font les enfants en grandissant auront-ils une bonne chance de provenir du sens de la justice, de la compréhension et du respect, plutôt que de la méfiance et des préjugés ?

Le Cap, siège de PRAESA, est connu à la fois comme le cap des Tempêtes et comme le cap de Bonne-Espérance. Comme Neville aimait à nous le rappeler, la façon dont nous voyons les choses dépend de notre angle de vue. Aujourd’hui, quand nous acceptons ce grand honneur d’être lauréats du Prix ALMA, notre angle de vue est celui de l’espérance. Merci de donner de la valeur au travail de PRAESA. Le Prix ALMA 2015 touche les vies de trop de personnes travaillant à PRAESA et de trop de partenaires, passés et actuels, locaux et internationaux, pour pouvoir les mentionner tous. Il touche aussi les vies de milliers et de milliers d’enfants et d’adultes dans toute l’Afrique du Sud, et votre foi en nous va être un fort soutien pour que la campagne « Nal’ibali pour la lecture plaisir » aide à faire comprendre le pouvoir des histoires pour de nombreuses années à venir.

Astrid Lindgren sourit ce soir et Neville Alexander aussi.

À vous tous qui avez rendu ceci possible, en particulier IBBY Suède et Afrique du Sud, ainsi que l’IFLA qui nous avez nominés, le jury de l’ALMA qui nous avez choisis, et le personnel de l’ALMA qui prenez si bien soin de nous, mes collègues au pays et nous trois qui sommes ici aujourd’hui, comme nous le disons en xhosa, Siyabulela, nous vous remercions.

 

Carole Bloch, mai 2015. Traduit de l'anglais par Viviana Quiñones

Notes et références

1 Toutes les citations proviennent des sites très riches de PRAESA  et de Nal’ibali.

2 « Le Prince heureux », trad. de l’anglais par Albert Savine. Dans Le Crime de Lord Arthur Savile. Paris, P.-V. Stock, 1905 ; sur Gallica.


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