Il était une fois le conte et la fable créole... Découvrir la bibliothèque numérique Manioc

Par Anne Pajard et Carolyne Pancaldi, coordinatrice et animatrice du réseau de partenaires de la Bibliothèque numérique Manioc

Photographie de Anne Pajard et de Carolyne Pancaldi

Il était une fois Manioc : une racine endémique du Plateau des Guyanes qui a beaucoup voyagé... mais c'est également le nom donné, en 2009, à une petite bibliothèque numérique collaborative. Grâce à l'investissement de nombreux acteurs, elle est devenue une bibliothèque de référence sur la Caraïbe, l'Amazonie et les régions ou thématiques liées à ces territoires, comme les aires créoles.

La bibliothèque numérique Manioc, pilotée par l’Université des Antilles, avec l’Université de Guyane, associe ainsi une dizaine d’établissements publics et privés en Guadeloupe, Guyane, Martinique, en France hexagonale1 et développe des collaborations internationales. La coopération entre la Bibliothèque nationale de France (BnF) et Manioc, active depuis 2009 (soutien financier de la BnF, partenariat technique, valorisation conjointe…), a abouti en 2016 à la reconnaissance d’un programme national de numérisation et de valorisation concertée Caraïbe-Amazonie qui apporte un bel éclairage à ces projets.

Illustration du conte Manzè Elodie

Manioc propose des collections anciennes (livres, images) et contemporaines (travaux de recherche, conférences filmées), édite des bases de données et des sites spécialisés et permet une recherche fédérée dans plusieurs portails connexes. Des dizaines de milliers de documents sont librement consultables en ligne et téléchargeables à l’adresse : http://www.manioc.org

Manioc pour la jeunesse ?

Avant le développement de la littérature jeunesse, des générations d’enfants ont grandi en lisant les récits d’aventuriers et d’explorateurs tels que ceux que l’on retrouve dans Manioc. Si cet engouement semble avoir largement disparu, les nombreux exemples de réutilisation des documents ces dernières années, souvent inattendus ou surprenants, montrent l’intérêt que les collections de Manioc peuvent présenter pour un public large et notamment pour la jeunesse. Des illustrations trouvées dans Manioc ont pu habiller la scène d’une pièce de théâtre montée par des collégiens sur l’éruption de la Montagne Pelée, servir de modèles à des jeunes participants à un ateliers couture, ou encore être utilisées pour réaliser un jeu vidéo sur les expéditions en Amazonie. Au-delà de ces usages créatifs, les documents anciens et contemporains sont fréquemment utilisés dans un cadre pédagogique qui s’étend de la réalisation d’exposés par les élèves à l’exploitation d’extraits en classe, voire l’intégration à des manuels scolaires. Le travail de valorisation et d’accompagnement par certains documentalistes de CDI a très probablement favorisé ces usages. Certaines thématiques (esclavage, plantes médicinale, catastrophes naturelles…) présentes dans toutes les collections, des livres numérisés aux conférences contemporaines ou bases de données, connaissent un succès important, probablement parce qu’elles réveillent des questions fondamentales de transmissions et connectent ou reconnectent des générations. C’est notamment le cas des contes et fables de la Caraïbe, de l’Amazonie et des aires créoles que cet article propose de découvrir en parcourant des collections de Manioc, de Gallica et d’autres bibliothèques numériques.

Les contes créoles 

Un monde où tout est possible dans lequel se mêlent des hommes, des êtres surnaturels et des animaux2. Voici l’univers fantastique du conte créole où le réel et l’imaginaire se côtoient.

Aux Antilles, les esprits ont une place prépondérante au sein des récits imaginaires avec des personnages comme le soukouyan3, le zombi, Manman dlo4… qui animent des histoires merveilleuses.

Le conte est une histoire transmise de génération en génération. Le plus souvent, le conteur tient son enseignement de ses aînés qui, fidèles à la tradition, transmettent les rites, les coutumes, les croyances. En somme, le conteur devient le gardien de la mémoire, du patrimoine de son peuple.

Pendant l'esclavage, le conte tenait un rôle de communication, voire de "stimuli". En effet pour Jean-Georges Chali. [...], les esclaves obligés de travailler à des cadences infernales, "tiraient" des contes toute la nuit pour éviter de s'endormir. Les chants constituaient l’essentiel de la communication, entre les esclaves et avec les bêtes de trait. Ces chants connus sous le nom de lavwa bèf, permettaient au paysan de donner des directives à son assistant, un jeune garçon appelé pitjè, qui veillait à la conformité des sillons. Ces chants avaient pour thèmes les récits de vie de personnages légendaires. Les autres esclaves concernés par la pratique du conte habitaient la maison du maître et avaient en charge l'éducation des enfants. [...] Elles contaient des histoires aux enfants des maîtres : comptines, proverbes, devinettes, chants, berceuses, qui relevaient de l’oralité".5

Histoire d'un tigre, d'une tortue
 et d'une demoiselle à marier

Le conte était récité la nuit, notamment lors des veillées mortuaires. Le conteur était présent pour évoquer, honorer le défunt et tenir l’assemblée éveillée avec des contes et des devinettes. Les contes sont d’ailleurs rythmés par des rituels ou la parole du public, de « la cour », répond à celle du conteur6.

Dans ces territoires insulaires, le conte a aussi un rôle de transmission et d'apprentissage de la langue créole. Il a une valeur pédagogique permettant de transmettre au public différents messages (l'amour, le partage, l'amitié...).

Les contes créoles ont commencé à être retranscrits, souvent par des voyageurs ou des personnes de passage, au XIXe siècle. L'ouvrage Trois Fois bel conte de Lafcadio Hearn7 contient les textes originaux de six contes en créole martiniquais qu'il avait recueillis lors de son séjour en Martinique entre 1887-1889.

Les deux ouvrages présentés ci-dessous, issus des collections de Manioc, proposent des contes populaires guyanais de Georges Haurigot8. L'auteur a séjourné quelques années en Guyane en tant que chef du Secrétariat du gouvernement.

  • Contes nègres : souvenirs de la Guyane française9 :Dans cet ouvrage, l'auteur compile 9 contes : "Les mésaventures d'un tigre", "Comment capitaine coq gagna ses éperons et son plumet", "Le blanc, l'indien et le nègre", "Le lion et le singe", "Le chien-crabier et l'urubu", "Mossieu Lolotte", "Le poulet et le panier", "Histoire d'un tigre, d'une tortue et d'une demoiselle à marier" et "Canaille mais habile".
     
  • Littérature orale de la Guyane française10, Paris, E. Lechevalier, 1893. Dans cet ouvrage, il compile plusieurs contes ("Ravet ké Poule", "Soucougnangnan ké Toti" "Beif, Moune ké Bongué" et "Jaco ké Macaque"...) ainsi que des devinettes et des proverbes. La particularité de cet ouvrage c'est qu'il y a à la fois le conte en créole et la traduction en français.

Dans l'ouvrage de Serge Denis intitulé : Trois siècles de vie française : nos Antilles11, on retrouve le conte de Gilbert de Chambertrand12 "Manzè Elodie". Ce conte est transcrit en créole et en français13

Les fables créoles 

Les fables de Jean de La Fontaine (1621-1695) ont beaucoup inspiré de nombreux auteurs des Antilles, de la Guyane, de la Réunion, de la Louisiane, des Mascareignes et des Seychelles.

Illustration ouvrage Marbot

Comme le conte, la fable est un instrument pour divertir mais elle a également une fonction moralisatrice. A la différence du conte qui a pour principal élément dominant : le merveilleux, la fable est davantage tournée vers le monde du quotidien soumis aux lois de la nature14. Elle a une portée plus réaliste, construite autour de faits réels. C'est ainsi qu'à partir du XIXesiècle, beaucoup d'érudits appartenant à la société coloniale vont utiliser ce genre littéraire pour dépeindre la société et les mœurs coloniales. Notons que ces érudits étaient pour la majorité d'entre eux des administrateurs, des professeurs ou des créoles lettrés qui véhiculaient dans leurs fables bon nombre de préjugés.

Les deux premiers auteurs connus qui s'essayèrent à ce genre littéraire sont François Chrestien (Ile Maurice) et Louis-Emile Héry.

François Chrestien, (1767-1846) publia en 1820 un recueil intitulé Les Essais d'un bobre Africain comprenant  quelques fables en créole mauricien et des chansons (chansons de noces, d'amour..). Il s'inspira des fables de La Fontaine pour dépeindre la société créole de son île (ex : "Le lion en société", "Le Martin et le sage"...).

Louis-Emile Héry, professeur de lettres à l'île Bourbon (La Réunion) édite en 1828 un ouvrage s'intitulant : Fables créoles dédiées aux dames de l'île Bourbon15,  composé de plusieurs textes en créole réunionnais. Il sera plusieurs fois réédité (1849, 1856).

En Martinique, c'est un commissaire de la marine, François-Achille Marbot (1817-1866), qui écrit les premières fables créoles, intitulées : Les Bambous, fables de La Fontaine travesties en patois créole par un vieux commandeur, édité en 1846, ce recueil rassemble pas moins de cinquante fables traduites en créoles. Il inspira beaucoup d'autres auteurs dans l'adaptation de fables dans leurs propres langues.

En Guadeloupe, c'est Paul Baudot (1801-1870), notaire à Basse-Terre, qui publie en 1860 Œuvres créoles.  Egalement connu sous le pseudonyme de Fondoc, il a publié entre 1850 et 1870 des œuvres nombreuses et variées, rééditées par Maurice Martin en 1935.

En Guyane, c'est Alfred de Saint-Quentin qui publiait en 1872 une Introduction à l'histoire de Cayenne comprenant plusieurs contes, des chansons et sept fables.

La bibliothèque Manioc s'enrichit régulièrement de nouveaux livres numérisés. Vous retrouverez prochainement des trésors de la bibliothèque municipale de Bordeaux et du conseil départemental de la Guadeloupe. Par ailleurs, l'équipe de Manioc prépare un projet inédit Mémoires et créations qui met en dialogue le regard des photographes et les héritages culturels de la Caraïbe et de l'Amazonie.

Notes et références

1. Liste des partenaires : http://www.manioc.org/partenaires.html

2. Quelques exemples : araignée ou "zagriyen", cheval ou "chouval", chat, crabe, crapaud, lapin ou "konpè lapin", coq, luciole ou 'bètafé"...

3. Le soukouyan : un être qui enlève sa peau et se transforme en oiseau la nuit pour aller faire du mal.

4. Maman dlo : personnage de la mer ou de la rivière. On peut l’apparenter à une sirène.

5. Jean-Georges Chali, Le conte créole : une poétique de la subversion. In Revue d’Etudes françaises n°18, p. 63.

6. Par exemple, lorsque le conteur dit « Yé krik », le public répond « Yé krak », s’il demande « Est-ce que la cour dort ? », le public répond « Non, la cour ne dort pas ! ». Ces échanges codés rythment toute la performance.

7. Lafcadio Hearn (1850-1904) :Journaliste, écrivain et critique littéraire.Très tôt, il s’intéresse à la culture de la Nouvelle Orléans, du Japon et de la Caraïbe qui lui inspire, Two Years in the French West Indies et Youma, The Story of a West-Indian Slave. Il séjourne 2 années en Martinique où il archive des contes. Trois fois bel conte, un recueil de contes martiniquais est publié posthumément en 1939. Naturalisé japonais sous le nom de Koizumi Yakumo. Il sera également professeur d'anglais à l'Université impériale de Tokyo et à l'Université de Waseda. Il consacrera sa vie et son œuvre à l'étude du Japon et du bouddhisme.

8. Georges Haurigot (1856-1915) : Né à Pointe-à-Pitre en 1856. Littérateur et poète. Il écrira de nombreux romans tels que Cœurs de femme (1915), La conquête d’un mari (1913), Excursion aux Antilles françaises (1887) et des comédies telles que La Dernière fée, Dindonnette (1897) ou Une journée mouvementée (1897).

9. Georges Haurigot, Contes nègres : souvenirs de la Guyane française, [s.l.], Boivin, 1933, 127 pages.

10. Georges Haurigot, Littérature orale de la Guyane française, Paris, E. Lechevalier, 1893, 37 pages.

11. Serge Denis, Nos Antilles : Trois siècles de vie française, Paris, Maison du livre français, 1935, 376 pages.

12. Gilbert de Chambertrand (1890-1984), né à Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), poète, dessinateur, photographe et écrivain. En 1958, il fait représenter au théâtre municipal de Pointe-à-Pitre, plusieurs comédies locales qui connurent un grand succès. En 1922, ses photographies remportent une Médaille d'Or à l'Exposition nationale intercoloniale de Marseille. Bibliothécaire colonial, il assura pendant trois ans l'enseignement du dessin au lycée Carnot. Il publia également des albums de dessins humoristiques et une plaquette de poésies : les Sept Péchés Capitaux, ainsi que des proverbes et dictons et un conte qui lui a valu les félicitations, dans les Annales Coloniales, de M. Georges Goyau, de l'Académie Française.

13. Le conte « Manzè Elodie » se trouve à la page 307 de l’ouvrage. Quelques illustrations accompagnent le conte.

14. Jack Corzani, Dictionnaire encyclopédique Désormeaux, tome 4, éditions Désormeaux, 1992. Voir l’article consacré aux Fables créoles inspirées De La Fontaine de J.-P. J., page 1098.

15. Louis-Emile Héry, Fables créoles dédiées aux dames de l'île Bourbon, Saint-Denis de La Réunion, Imprimerie de Lahuppe, 1828. Cet ouvrage comportait 5 fables.


Pour aller plus loin

  • Ingénieur d'étude en système d'information documentaire, Anne Pajard coordonne la bibliothèque numérique Manioc depuis 2010, elle anime le réseau d'une dizaine de partenaires. Titulaire d'un doctorat en science de l'information et de la communication sur le patrimoine de la Caraïbe, elle intervient dans des colloques internationaux et publie dans de nombreuses revues professionnelles (Revue Culture et Recherche, Bulletin des Bibliothèques de France...)
  • Titulaire d'un master d'histoire sur les femmes libres de couleur à Saint-Pierre et d'un master de l'ENSSIB Culture et l'écrit et de l'image, Carolyne Pancaldi dispose d'une double compétence documentaire et spécialisation sur l'histoire de la Caraïbe. Après avoir coordonné la bibliothèque numérique Manioc en Guadeloupe, elle a rejoint en 2015, l'équipe transversale pour prendre en charge la médiation et la valorisation.

Au-delà des ouvrages anciens qui retranscrivent des contes ou fables, les collections de Manioc proposent des documents contemporains très divers qui donnent à voir et à entendre des conteurs contemporains en action, ou à réfléchir sur ces pratiques, leur modalité de transmission et de patrimonialisation contemporaine : conférences sur le patrimoine oral, travaux d'études et de recherches sur l’oralité et ses influences, contes contemporains filmés lors du festival Contes et musiques dans la cité réalisée tous les ans en Martinique, avec des artistes originaires des Antilles, d'Afrique, d'Espagne, d'Haïti, du Québec, du Vietnam... En voici une petite sélection :

Voir, Entendre et Ecouter les conteurs :

Les travaux de recherches autour du conte :


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