Une journée internationale pour la littérature de jeunesse à Madagascar

Par Domoina Ratsara, Journaliste

Deux enfants volent sur un livre comme si c'était un tapis volant. Couleurs acidulées.

Une nouvelle manifestation autour du livre, et plus particulièrement du livre de jeunesse, a vu le jour à Madagascar en avril dernier. Takam Tikou profite de l’occasion pour faire le point sur l’offre éditoriale, ainsi que les moyens de la promouvoir auprès du public malgache : enfants, parents et professionnels du livre. Un article de la journaliste Domoina Ratsara.

Une production en hausse

Des lieux de lecture plus nombreux

Depuis 2004, l’édition de livres pour enfants a connu un essor considérable. De cinquante titres parus en 2004, on en enregistre aujourd’hui une centaine. Cette dynamique est née de la mise en place du projet « Appui au bilinguisme », en 2002, par la Coopération française, lequel a permis la multiplication des centres de lecture en milieu rural. Le projet favorise l’accès aux langues et à la culture dans les milieux les plus reculés de la Grande Île1.

Les éditeurs malgaches ont alors produit plus de livres pour enfants dans l’espoir de répondre au besoin de ces nouvelles structures. « Depuis quelques années, de nombreux centres de lecture ont ouvert leurs portes. Notamment des CLIC et des CLAC en milieu rural2. Nous, éditeurs, pensions que c’était le moment idéal pour investir dans les livres pour enfants, en malgache et en bilingue » précise Razakasoa Aina Jean, directeur de la librairie Mixte et non moins président de la Synergie nationale des auteurs, éditeurs et libraires (SYNAEL). Certains éditeurs ont opté pour de petits tirages, à raison de 500 exemplaires, pour les cinq titres publiés par les Éditions Tsipika. D’autres, comme les Éditions Jeunes Malgaches, ont préféré des tirages réguliers d’au moins 1000 exemplaires pour cinq de leurs titres publiés. La conséquence d'une politique de petits tirages rend la réimpression risquée économiquement ; les livres sont rapidement indisponnibles (on compte déjà 20% de livres épuisés sur la centaine de titres parus récemment).

Des associations en demande de livres

Le développement de la collaboration avec les associations et ONG a également eu un impact notable sur l’édition de livres pour enfants. C’est en 2008 que la demande a enregistré un accroissement considérable. Généralement, les associations achètent des livres pour les bibliothèques. Si la crise de 2009 a fait ralentir la production, la vente a gardé un rythme constant. « Les associations et ONG diverses sont les gros clients des éditeurs locaux. Pourtant, nous nous attendions vraiment à un ralentissement général. Mais il semble que les bailleurs ont inclus le livre dans la catégorie des aides humanitaires. D’où le rythme des achats qui n’a pas été réellement affecté par la crise, de nombreuses associations continuant de s’approvisionner en livres » explique Marie-Michèle Razafintsalama, présidente de Afrilivres, éditrice et libraire.

En 2009, la commande d’édition de vingt livres par l’UNICEF a permis à quelques éditeurs d’augmenter leur production. « Outre les achats pour l’approvisionnement de leurs bibliothèques, ces associations organisent souvent des ateliers d’écriture qui débouchent généralement sur des projets d’édition » rappelle Marie-Michèle Razafintsalama. Ainsi, en mai 2008, l’UNICEF a lancé, par le biais de la princesse de Norvège, son Altesse Märtha Louise, un concours intitulé « Ny zaza no hanoratako » (traduit littéralement par « Je vais écrire pour les enfants »). Il s’agit d’une action de soutien au développement de la petite enfance dont l’objectif est de familiariser l’enfant à la lecture dès son plus jeune âge. Le concours a permis de recueillir 598 propositions. Vingt ont été retenues et éditées par Tsipika et Éditions Jeunes Malgaches. 80 000 exemplaires de ces titres ont été diffusés dans 400 centres préscolaires des écoles primaires publiques. Un projet de réédition est en gestation, selon des sources proches de l’UNICEF. C’est le plus grand projet d’édition de livres pour enfants au cours de ces cinq dernières années.

Une diffusion limitée

Les librairies, les écoles et les particuliers représentent une infime partie des achats de livres, loin derrière les associations. En outre, le réseau de distribution de l’édition malgache se limite à son propre territoire. Même au niveau des îles voisines dans la région, la visibilité des éditeurs malgaches reste particulièrement faible.

Présence sur la scène internationale ?

Certains éditeurs essaient de marquer leur présence sur la scène internationale du livre en participant à des Salons. Deux grands Salons, à La Réunion et en France (Montreuil), accueillent régulièrement des éditions malgaches. Ces rendez-vous sont des occasions importantes pour accroître la visibilité du secteur malgache. « Nous n’allons pas dans les Salons internationaux pour vendre. Nous y allons pour une question de visibilité. L’idée est d’attirer l’attention des bailleurs et des associations sur l’existence d’éditions malgaches qui sont aux normes internationales. C’est un point très important ! » ajoute Marie-Michèle Razafintsalama.

Ou réticences ?

D'autres éditeurs sont réticents quant à l’idée de sortir de Madagascar et d’intégrer des réseaux internationaux. La visibilité internationale coûte chère aux éditeurs locaux qui n’y voient aucun intérêt. Nombreux sont les ouvrages locaux sans ISBN. Les rencontres avec les professionnels font également peur. Les éditeurs ne sont pas suffisamment formés pour pouvoir discuter et expliquer les problèmes du secteur du livre soit auprès des potentiels bailleurs et des partenaires soit lors des rencontres professionnelles. « La participation aux Salons internationaux mobilisent des moyens importants. Comme le secteur connaît depuis quelques années des périodes difficiles, il nous est encore difficile de nous lancer dans ce genre d’entreprise. L’État ne nous aide pas beaucoup non plus ! » regrette le patron de la librairie Mixte.

Vers d'autres livres

Quant au type de production, depuis quatre ans, on remarque que les albums illustrés commencent à se développer (auparavant, les livres pour enfants étaient surtout constitués de livres religieux, d’imagiers ou de textes non illustrés comme les contes de Esther Randriamamonjy). Ils sont exclusivement en malgache mais depuis les quatre dernières années, la version bilingue a aussi fait son apparition. « La version bilingue répond, d’une part, à la demande des bailleurs qui financent les projets d’édition. D’autre part, la version bilingue permet aux éditeurs d’élargir leur public, aux écoles privées d’expression française, par exemple » note Ellina Razanadriaka des Éditions Tsipika.

Des manifestations autour du livre

La Foire du livre d'Antananarivo

La Foire du livre, qui se tient chaque année dans le cadre de la Journée mondiale du livre, aux alentours du 23 avril à Antananarivo, a toujours été le seul et unique rendez-vous périodiquement organisé autour du livre à Madagascar. Cette année, elle a eu lieu du 20 au 24 avril sur l’esplanade d’Antaninarenina.
Mais selon les demandes, des Salons régionaux peuvent également être organisés tout au long de l’année par la SYNAEL. « Nous allons dépêcher quelqu’un à Antsiranana et à Toamasina pour consulter les professionnels locaux du livre et savoir s’ils veulent qu’on organise une Foire du livre chez eux. Si la proposition les intéresse, nous ferons le déplacement pour l’organisation » souligne le président de la SYNAEL, un des organisateurs de la Foire du livre.

Une nouvelle manifestation spécifiquement jeunesse

Cette année, une deuxième manifestation, la Journée Internationale du Livre pour Enfants, dont la première édition a été organisée le 3 avril à l’espace Rarihasina Analakely, est venue s’ajouter à la traditionnelle Foire du livre. La journée a vu une vente-exposition de livres, des séances de dédicaces, des lectures par les auteurs et une exposition d’illustrations de livres déjà publiés.
La journée a aussi été rythmée par des débats avec les acteurs de l’éducation. Ces rencontres ont permis de dresser un état des lieux de la littérature de jeunesse, ainsi que d’évoquer les blocages et les perspectives du secteur de l’édition à Madagascar. La question de l’utilisation des livres par les associations et celle de leur approvisionnement (notamment le problème des dons de livres internationaux non adaptés au lectorat) a également été soulevée. Des stratégies d’amélioration des collaborations entre les acteurs de l’éducation et les professionnels du livre ont été évoquées.
Pour cette première édition, la journée a enregistré près de 300 visiteurs. La manifestation a énormément intéressé les visiteurs. Les acteurs de l’éducation et des associations ont été nombreux à répondre à l’appel des organisateurs. Malgré l’engouement du public pour ces manifestations autour du livre, les difficultés auxquelles achoppent les organisateurs sont encore nombreuses. Outre le problème d’ordre financier, le lieu lui-même reste également un souci sérieux. « À part la salle d’exposition de l’espace Rarihasina à Analakely qui est assez limitée en place, nous ne disposons d’aucun endroit adéquat pour tenir une Foire du livre » remarque Marie Michèle Razafintsalama. Pourtant, l’intérêt du public est grandissant. La dernière Foire du livre a enregistré une grande affluence. C’est l’occasion parfaite pour connaître les nouveautés, redécouvrir les ouvrages existants et rencontrer les auteurs et autres professionnels du livre.

Interview de Marie-Michèle Razafintsalama, présidente de Afrilivres, éditrice et libraire.

Qu’est-ce qui vous a motivée à organiser la Journée Internationale du Livre pour Enfants ?

Au cours des trois dernières années, nous avons enregistré des sorties très importantes de livres pour enfants. Avant la crise, l’émission « Loharano tsy ritra » sur la TVM (Televiziona Nasionaly Malagasy) nous permettait de présenter nos nouveautés et nos auteurs. Depuis l’incendie des locaux de la TVM et de la RNM (Radio Nasionaly Malagasy), la visibilité du milieu de l’édition a pris un sérieux coup. J’ai voulu créer la section Ibby Madagascar à l’image d’Ibby (International Board on Books for Young People) pour pallier ce manque. Le processus est encore en cours. Je souhaiterais que la section de Madagascar soit parrainée par Ibby France même si je n’ai pas encore eu l’occasion d’en discuter avec les gens de Ibby France. Nous en sommes encore à la constitution des membres avant de soumettre le projet au Conseil International. Pour revenir à la Journée internationale du livre pour enfants, l’occasion nous a permis de sensibiliser les professionnels du livres, les animateurs et acteurs de l’éducation et le grand public sur les efforts faits autour du livre pour enfants.

Quels sont vos objectifs et ont-ils été atteints ?

À long terme, l’événement a pour objectif l’éducation à la lecture. À court terme, l’événement vise à faire connaître les auteurs et les livres à travers des rencontres, des séances de dédicaces, des débats avec les acteurs de l’éducation et les professionnels du livre.
Pour une première édition, la Journée internationale du livre pour enfants a été satisfaisante. Nombreux sont les professionnels du livre, éducateurs et acteurs de l’éducation qui ont répondu à notre appel. Le nombre de visiteurs avoisinait les 350 mais ce qui importe, c’est la réussite de l’organisation pour cette première édition en dépit du manque de moyens.
Les rencontres professionnelles organisées ont permis d’identifier les besoins dans le milieu de l’éducation, de savoir si les offres répondent réellement aux attentes mais aussi de voir ensemble quel type de production proposer à l’avenir. Avec le système éducatif du moment qui hésite entre plusieurs approches pédagogiques, les acteurs de l’éducation ont encore du mal à identifier leurs besoins en termes de livres. Par contre, les titres parus et disponibles jusqu’ici répondent à des besoins réels et satisfont à une certaine demande. Parmi les attentes figurent la présentation périodique des nouveautés et des rencontres avec les auteurs dans les écoles.

Tous ces échanges ont permis de faire naître une réflexion autour de deux questions principales : comment améliorer le rapport des enfants avec le livre et comment optimiser l’utilisation des livres par les enfants ?

Notes et références

1- Pour une analyse complète de l’offre en termes de lieux de lecture à Madagascar, se reporter à l’article de Véro Rabakoliarifetra publié en mars 2010 dans Takam Tikou.

2- CLIC : Centre de Lecture, d’Information et de Culture. CLAC : Centre de Lecture et d’Animation Culturelle.


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