Les enfants palestiniens ont-ils accès à des livres en arabe ?

Une bibliothécaire belge en Palestine et en Israël

Par Eva Devos , bibliothécaire, spécialiste de la littérature pour la jeunesse et Présidente de la branche flamande d’IBBY.
Traduit par Hasmig Chahinian

Photo d'Eva Devos. © P. Ceulemans

" Est-ce que tu voudrais venir avec nous en Palestine ?". La question était posée par l'association Librarians and Archivists with Palestine (LAP)1, la section new-yorkaise du Mouvement Solidarité Palestine. En tant que bibliothécaire et spécialiste de littérature pour la jeunesse à l'association flamande pour la lecture (Stichting Lezen Vlaanderen)2 et Présidente de la branche flamande de IBBY (International Board on Books for Young People), j'avais le profil recherché par LAP pour faire partie de la délégation qui devait se rendre en Palestine en avril 2015.

LAP a visité la Palestine pour la première fois en 2013. Cette deuxième visite avait pour objectif d'approfondir deux questions : la situation des bibliothèques universitaires et de recherche, et la distribution des livres en arabe pour enfants en Cisjordanie3 et en Israël4. Je faisais partie du groupe qui devait travailler sur le second sujet. Nous étions huit bibliothécaires, venus des États-Unis, de Suède, du Royaume-Uni et de Belgique.

C'était ma première visite en Israël et en Palestine. J'avais lu des livres sur le sujet, mais rien ne peut vraiment nous préparer à la réalité d'un pays qui applique un système d'apartheid : le mur, gris et menaçant ; les soldats israéliens armés à chaque frontière et à chaque barrage ; des routes qui reflètent la ségrégation, le chemin le plus court pour aller d'une cité palestinienne  à une autre étant interdit aux Palestiniens5 ; l'augmentation des colonies israéliennes, installées sur les territoires palestiniens6.

Nous avons rendu visite aux éditeurs palestiniens, aux librairies, aux organisations culturelles pour la jeunesse, aux bibliothèques scolaires et aux bibliothèques publiques en Cisjordanie et en Israël. Nous avons visité quatorze organisations au total, à Jérusalem, Ramallah, Naplouse, Nazareth, Haïfa et Acre.

Que ce soit en Cisjordanie ou en Israël, la question de l'importation et de la distribution des livres en arabe constitue un problème majeur. Certains pays arabes, comme la Syrie et le Liban, sont considérés comme des pays ennemis par le gouvernement israélien, ce qui empêche, entre autres, l'importation des livres. Cela pose problème surtout en ce qui concerne le Liban, un centre majeur de publication de livres en arabe.

 

Centre pour enfants et bibliothèque à Naplouse. © Elisabet Risberg

 

Dans ce contexte, j'ai trouvé le vide juridique troublant : personne ne sait exactement ce qui est permis et ce qui ne l'est pas. Cela est caractéristique de la situation des Palestiniens en Israël. Quand on rend difficile la connaissance par les citoyens de leurs droits, il devient virtuellement impossible pour eux d'exercer ces droits. Ce vide laisse libre cours à des histoires de toutes sortes, comme « En fait, il est autorisé d'importer des livres du Liban, mais seulement si on a un permis », même si personne ne sait comme faire pour obtenir ce permis ; comme cet-homme-ayant-un-permis, qui a aussi une armée d'avocats pour le défendre chaque fois qu'il est traîné en justice pour avoir importé des livres du Liban. Et on entend des histoires de livres envoyés par bateau d'Amman, qui parfois sont acceptés à l'importation, parfois renvoyés, qui parfois disparaissent ou qui sont maintenus en quarantaine jusqu'à ce qu'une amende soit payée. Tout cela dépend des décisions arbitraires des inspecteurs israéliens.

Souvent, les organisations et les bibliothèques utilisent les missions diplomatiques ou leurs contacts personnels, qui font entrer des livres en douce, de Londres à Jérusalem, de Jérusalem à Ramallah, de Ramallah à Gaza.

Les bibliothèques scolaires arabes en Israël font face à des problèmes similaires à ceux rencontrés par leurs collègues de Cisjordanie, et plus encore. Les écarts dans les calculs des effectifs et dans les niveaux de subvention entre les écoles arabes et les écoles « normales » israéliennes sont énormes, ce qui a évidemment un impact négatif sur l'infrastructure et les collections de livres.

Pour l'acquisition des livres en arabe, une liste des fournisseurs agréés a été établie par le gouvernement israélien. Le résultat est la création d'une chaîne informelle d'agents, chacun percevant ses honoraires, que les bibliothécaires doivent solliciter pour avoir des livres publiés par des maisons d'édition qui ne sont pas sur la liste. Au final les adolescents préfèrent lire des livres en hébreu ou en anglais au lieu de livres dans leur langue maternelle, à cause du choix limité des livres en arabe et le manque de livres pour leur tranche d'âge dans cette langue.

Les livres scolaires en arabe, supervisés par l'état, contiennent souvent des erreurs, et les enseignants préfèrent parfois s'en passer pour éviter les difficultés. Tout cela facilite la perte de contact de la jeunesse palestinienne avec ses propres langue, culture et histoire.

Parallèlement à ces difficultés liées à la distribution, le recours à la publication des copies pirates des livres en langue arabe tend à se généraliser. Cette pratique rend l'édition et l'écriture risquées, précaires, mais elle rend aussi la littérature accessible à une majorité de lecteurs qui ont du mal à trouver des livres en éditions originales ou à les financer.

L'isolement des auteurs est aussi une menace pour la vitalité de la littérature palestinienne. Obtenir la permission de quitter le pays et d'y revenir n'est pas garanti, alors que les contacts internationaux pourraient être fructueux. Les auteurs palestiniens ont le sentiment qu'ils doivent faire entendre leurs voix au reste du monde.

Notre visite en Palestine m'a fait découvrir la connexion étroite entre les différents acteurs de la chaîne du livre, des éditeurs aux libraires, des bibliothécaires aux promoteurs de la lecture. Les problèmes d'un maillon de cette chaîne deviennent donc les problèmes de toute la chaîne du livre.

Malgré ce contexte difficile, les personnes que nous avons rencontrées sont résilientes. Elles ont souvent des histoires personnelles douloureuses mais aussi une mission positive, reconnue universellement. Les éditeurs courageux, comme Dar Al-Aswar, créé en 1974 à Acre, qui contre vents et marées continuent de se battre pour préserver leur identité culturelle ; l'équipe de l'Institut Tamer qui publie des livres, gère une bibliothèque jeunesse, anime un centre éducatif et un centre artistique pour la jeunesse de Ramallah ; la personne qui est la force d'inspiration du Centre pédagogique Al-Tufula à Nazareth, et qui a souligné l'importance des livres attirants pour les bébés et les tout-petits, et de nombreuses autres personnes.

Librairie Dar al-Shourouk à Ramallah. © Melissa Morrone

À la fin de notre séjour, nous avons rencontré le comité consultatif palestinien que LAP a mis en place. Ces réunions entretiennent les contacts entre LAP et les collègues palestiniens et permettent de synthétiser et de cadrer les problématiques sur lesquelles nous avons travaillé durant notre séjour. Comme les personnes du comité (tous Palestiniens) viennent de différents coins d'Israël et de Palestine, ces réunions sont pour eux une occasion de se connaître et de travailler ensemble, alors qu'ils sont la plupart du temps séparés à cause des restrictions de déplacement et un système de cartes d'identités compliqué7.

À l'avenir, LAP voudrait œuvrer à une meilleure connaissance de la situation à Gaza et faciliter la traduction de livres palestiniens pour enfants en d'autres langues. LAP collabore avec le Centre culturel Nawa à Deir al-Balah, à Gaza, notamment dans le cadre de la création d'une nouvelle bibliothèque pour enfants, qui comportera également une ludothèque et une salle d'arts plastiques8. Une liste de livres sera établie pour cette bibliothèque, ce qui permettra à toute personne le souhaitant de participer, sur Internet, au financement d'une belle collection de livres pour enfants, tout en s'informant sur la situation sur le terrain, ceci en parfaite cohérence avec la philosophie de LAP qui croit plus à la solidarité qu'à la charité.

Cette visite en Palestine a été un privilège et un engagement personnel que je compte poursuivre. En tant que promotrice de la lecture, je voudrais pour tous les enfants le droit d'avoir des livres de qualité ; en tant que bibliothécaire, je voudrais que tous les citoyens aient accès à une information non censurée ; en tant qu'être humain, je voudrais une société juste pour tous.

Notes et références

1. Bibliothécaires et archivistes avec la Palestine. http://librarianswithpalestine.org/ 

2. La mission de Stichting Lezen est de permettre à tout un chacun de découvrir les livres et d’expérimenter les bienfaits et les plaisirs de la lecture, dans le but de stimuler son développement personnel et sa participation à la société. Pour ce faire, Stichting Lezen propose un programme composé de projets, d’activités et de campagnes, tous émanant d’une expérience sur le terrain et d’informations provenant des recherches académiques sur le livre et la lecture. http://www.stichtinglezen.be

3. Gaza ne pouvait évidemment pas être couvert par notre délégation. Durant les bombardements de 2014, 180   écoles, 5 universités et plusieurs bibliothèques ont été touchés. Deux bibliothèques pour enfants, établies en 2008 grâce au financement de la communauté internationale d’IBBY, ont été totalement détruites.

4. Les Accords d’Oslo ont surtout abordé les questions de gouvernance entre Israël et la Palestine (Gaza et la Cisjordanie). Il est impossible de les résumer dans une note de bas de page. Ce qu’il est important de savoir est que 20% de la population de l’État d’Israël est d’origine arabe. Les citoyens juifs et arabes ne sont pas traités d’une façon égalitaire. « D’abord les Israéliens, puis les moutons, puis les Arabes », c’est ce qu’on dit cyniquement concernant les Arabes en Israël. La population arabe est constituée de musulmans, de chrétiens et de druzes.

5. À ce sujet, une carte très claire est proposée à l’adresse : http://visualizingpalestine.org/visuals/segregated-roads-west-bank

6. Une carte interactive permet de suivre la chronologie de l’expansion des colonies israélienne à l’adresse : http://visualizingpalestine.org/visuals/shrinking-palestine

7. Pour essayer de comprendre le système des cartes d’identité, voir : http://mondoweiss.net/2014/05/identity-segregation-israelpalestine


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