Les dessins animés égyptiens : des débuts prometteurs aux défis actuels

Par Ahmed Fawzi, Réalisateur de dessins animés
Traduit par Sarah Rolfo

Photographie de Ahmed Fawzi

L’Égypte a été pionnière dans la production de dessins animés dans les pays arabes, dans les années 1930. Après avoir connu un âge d’or qui a rayonné sur l’ensemble du Monde arabe, cet art fait face aujourd’hui aux mêmes défis que ceux rencontrés par l’édition de livres pour la jeunesse. Les questions relatives au choix de la langue, comme celle de créer en arabe dialectal du pays ou en arabe standard moderne, les enjeux d’une production locale en prise avec une littérature importée en masse de l’étranger, l’ancrage à définir entre tradition et modernité, le poids des choix culturels de l’État, sont clairement des problématiques communes aux deux domaines. Ahmed Fawzi, créateur engagé de dessins animés, apporte un éclairage édifiant sur l’histoire de cet art en Égypte, les difficultés actuelles et les perspectives d’un avenir potentiellement enthousiasmant.

Un homme est assis dans sa maison, dans un des quartiers de la ville du Caire. C’est un artiste, il crée des dessins animés. Il s’efforce en un temps record d’animer le plus de minutes possible d’un film, dont il ne connait que les parties qu’on lui a confiées. Les trois mois précédant le Ramadan sont le seul moment de l’année où une opportunité de travail s’offre à lui1. Dans un appartement voisin, un enfant qui n’a pas plus de six ans est devant la télévision. Il suit les programmes des chaînes satellitaires plus de trois ou quatre heures par jour, laissant ainsi ses parents tranquilles.

Pendant tout ce temps, il ne regarde que des séries étrangères doublées ou sous-titrées en arabe, en dépit de son jeune âge et de son incapacité à suivre la traduction sur l’écran.Il devra attendre encore longtemps avant de pouvoir regarder un travail réalisé dans un pays arabe. Ce dessin animé sera la plupart du temps en arabe classique, ou dans les dialectes parlés dans les pays du Golfe ou en Syrie.  Il aurait pu être doublé en égyptien, mais il est rare que les projets soient financés et réalisés en Égypte.

Plus tard, ses parents remarqueront que leur enfant utilise de nombreux mots en arabe classique et qu’il s’exprime avec des expressions tirées des dialectes syrien (couramment utilisé pour les doublages) ou du Golfe. Cela les fera rire. « C’est le résultat des longues heures passées devant la télévision », se diront-ils. Ils interrogeront leur voisin, qui travaille dans le domaine des dessins animés, et lui demanderont pourquoi il n’y a pas de séries en dialecte égyptien sur le petit-écran, et pourquoi son propre nom n’apparaît jamais à la télévision, alors qu’il travaille jour et nuit. Il les regardera avec tristesse et peut-être leur répondra-t-il par un sourire, pour s’épargner la souffrance d’expliquer ce qui l’a occupé toute sa vie durant, jusqu’à l’épuisement...

L'école des filles - L'épisode "La deuxième place" - Lou'lou'a espionne Noura - مدرسة البنات – حلقة ” المركز الثاني ” لؤلؤة تراقب نورة

Parmi environ vingt chaînes gratuites pour les enfants2, seule une ou deux ont une production propre chaque année. Le contenu arabe n’excède pas vingt minutes de passage à l’écran par jour, contre huit heures de dessins animés étrangers doublés ou diffusés dans la langue d’origine. Dans le meilleur des cas, on trouve quelques émissions en direct pour enfants, réalisées exclusivement pour la chaîne en question. En septembre 2015, la chaîne Majid a vu le jour3. Elle produit plusieurs séries basées sur le principe de la revue du même nom, riche en histoires et en personnages. Cependant, la durée de projection à l’écran des productions en arabe reste très limitée. L’année dernière, le volume de la production égyptienne, tous dessins animés confondus, n’excédait pas 750 minutes alors qu’une seule saison de n’importe quelle série étrangère peut atteindre 900 minutes de projection à l’écran. Et alors que n’importe lequel des pays producteurs de dessins animés tels que la France, la Chine, l’Amérique, le Japon ou l’Inde conçoit en une année des dizaines de séries, la production égyptienne ou arabe d’une année est réalisée pour être diffusée uniquement pendant le mois de Ramadan. Sur une année, la moyenne du nombre d’épisodes d’un dessin animé égyptien oscille autour de 15 et atteint très rarement 30 épisodes, alors qu’une série étrangère en comporte en moyenne 52.

Les débuts du dessin animé en Égypte

Mish Mish Effendi

Certains pensent que la faiblesse de la production de dessins animés est due au fait que c’est un art assez récent en Égypte. Cependant – et cela surprend de nombreuses personnes y compris des créateurs – l’art du dessin animé a vu le jour en Égypte dans les années 1930, c’est-à-dire avant même que l’Égypte ne connaisse le cinéma parlant, en 1932. Les pionniers du dessin animé, les Frères Frenkel, étaient d’origine russe4. Ils avaient émigré à Jaffa, en Palestine, en 1905. Le père  avait créé une librairie, il publiait également des livres. Cette famille émigra une seconde fois lorsqu’éclata la Première Guerre mondiale pour s’installer en Égypte, à Alexandrie. Le père et ses fils travaillaient dans l’ameublement et la décoration d’intérieur. L’un d’eux, Hershel Shughouf, travaillait dans le cinéma. Lorsqu’il vit pour la première fois un film de Disney en 1930, il se lança, avec ses deux frères David et Shlomo, dans la création de leur premier dessin animé. Il fabriqua lui-même son matériel, y compris la caméra. Sous le nom de Frères Frenkel, ils lancèrent leur premier film. Il durait 10 minutes et son héros était « Marco Monkey ». Ce film connut un grand succès, au point que le quotidien Al-Ahram écrivit à l’époque que les Frères Frenkel devraient créer un personnage égyptien. C’est ce qu’ils firent avec leur personnage Mish Mish Effendi, qui devint le héros de nombreux courts métrages, mais aussi de spots publicitaires. Son succès fut tel que les annonces de ses films côtoyaient celles des concerts d’Oum Kalthoum5. La célèbre danseuse Tahia Carioca joua même un rôle à ses côtés.

En 1935, Antoine Salim, un professeur de dessin lui aussi féru de dessins animés, créa un grand nombre de films et de publicités.

Les générations suivantes

Pour que cet élan créatif en matière de dessins animés puisse perdurer et se développer, il aurait fallu un organisme suffisamment fort pour supporter de longs délais de production et prendre en charge les différentes spécialités nécessaires à la réalisation de ce type de travail. De même qu’il aurait fallu qu’il y ait transmission d’expérience de génération en génération. Il aurait fallu également faire une étude de marché, faire évoluer la manière de l’appréhender et entretenir le lien entre les spectateurs et la production artistique. Ceux qui ont suivi la création de la société DreamWorks savent comment celle-ci a été fondée en s’appuyant sur des cadres issus de Disney, s’assurant ainsi un début fort. Un de ses cadres était l’un des trois fondateurs de DreamWorks, Jeffrey Katzenberg6, l’un des hommes qui a permis le renouveau de Disney et le développement de la société dans les années 1980 et 1990. À l’inverse, les expériences des studios égyptiens furent incomplètes.

En 1951, les bouleversements politiques se faisant plus âpres en Égypte, la famille Frenkel émigra en France. Ils adaptèrent le personnage de Mish Mish Effendi qui devint Mismiche le Français. Puis, on n’entendit plus parler d’eux jusqu’à ce qu’on les redécouvre et qu’un hommage soit rendu au frère cadet, Shlomo, à l’Institut du Monde arabe en 1996.

Aucun de ceux qui avaient travaillé avec les Frères Frenkel ne créa de nouvelle société ou ne continua ce qu’ils avaient initié.

L’expérience d’Antoine Selim fut également isolée. Il aurait réalisé certains de ses œuvres, notamment des dessins animés, avec la télévision égyptienne. Cependant, tout ce qu’il a produit a mystérieusement disparu des bureaux de la télévision et l’on ne peut plus visionner ses travaux. Il émigra en Amérique où il décéda7.

En 1960, la télévision égyptienne vit naitre une nouvelle expérience complètement différente de ce qui se faisait jusqu’alors, celle d’Ali Mouhib et de son frère Houssam Mouhib8. Ces derniers fondèrent le département des dessins animés de la télévision. Ils produisirent un certain nombre de courts métrages avant de démissionner et de lancer leur propre société. Celle-ci était spécialisée dans les annonces publicitaires et produisait de temps à autre quelques courts métrages.

Dans les années 1950-1960, l’État soutenait toutes les formes d’art, y compris les dessins animés qui étaient intégrés au département national du cinéma créé à la fin des années 1960. Pourtant, peu de séries et de dessins animés ont été produits en comparaison aux séries télévisées et aux téléfilms. En effet, la direction des dessins animés avait été fondée pour renforcer et combler les besoins en matière de fabrication de téléfilms, d’émissions et de séries télévisées et non pas pour se consacrer à une production qui lui soit propre9.

Quelques dessins animés et spots publicitaires animés connurent un beau succès dans les années soixante et soixante-dix ; toutefois, cette production restait modeste en terme de quantité. À côté de cela, quelques artistes entreprirent des expériences indépendantes ou avec l’appui du Centre national du cinéma. Ils réalisèrent quelques courts métrages artistiques dont certains furent primés lors de festivals internationaux. Parmi eux, et le plus important de loin, Ihab Shaker, dont l’un des films avait bénéficié d’un financement français et qui est devenu membre du jury du festival international du film d’animation d’Annecy en 1993, un des plus importants festivals du genre.

Il y a eu également les artistes Nasha Iskander et Rida Jibran, aujourd’hui décédés. Mais en dépit de leur créativité, ils ne réussirent pas à influencer la production de dessins animés et n’impulsèrent pas un mouvement fort, ni d’un point de vue commercial, ni en terme de quantité.

الف ليله وليله 87 حلقة 7 Les Mille et une nuits 87 épisode 7 -

La cause la plus importante de cela est sans doute le manque d’opportunité de travail et le peu de budgets alloués aux dessins animés au Centre National du cinéma. À la fin des années 1970, le jeune artiste Fahmi Abdel Majid, diplômé des Beaux-arts et nommé au département des dessins animés de la télévision, se battit pour produire les « fawâzîr » ou « devinettes » du mois de Ramadan, un programme que la télévision a pris ensuite l’habitude de diffuser pendant le mois de Ramadan. Aidé par Shwikar Khalifa, qui produisait des dessins animés pour la télévision, il réussit à faire en sorte que le dessin animé devienne une partie de ces « fawâzîr »10. Ces devinettes connurent un énorme succès et continuèrent à être produites même après sa mort au milieu des années quatre-vingt-dix. Un intermède dramatique, inspiré des Mille et une nuits, y avait été rajouté ; il fut ensuite transformé en série à part entière. Le dessin animé introduisait et finissait chaque épisode. Cette série connut un succès énorme. Il avait été question d’allonger la partie animée des épisodes, mais cela ne se concrétisa pas, car la production de la série fut interrompue après la mort de Fahmi Abdel Hamid11.

Les efforts pour produire des dessins animés s’épuisèrent, tant les conditions étaient peu propices. Depuis les années 1930, les dessins animés n’ont évolué ni du point de vue artistique, ni du point de vue technique, si l’on regarde l’évolution qu’a connue le monde dans ce domaine, en particulier depuis la fin des années 1980 et au début des années 1990, avec l’introduction de l’ordinateur dans le domaine du design.  

Au début des années 1990, quelques studios firent leur apparition. Ils s’appuyaient sur le travail de nouvelles générations de réalisateurs capables de maîtriser tous les types de  programmes informatiques de design de l’époque, permettant de faire baisser les budgets et de raccourcir les délais de production. 

Bakkar - بكّار

Cette période vit les débuts d’une production plus large et plus constante grâce au studio privé de l’artiste Mouna Abou al Nasr, revenue en Égypte après des études en Amérique pour lancer sa propre boîte. Elle réussit à obtenir de la télévision égyptienne qu’elle finance la série animée  « Kani et Mani » et ensuite « Sindbad » et finalement « Bakkar », son personnage le plus important. Cette dernière série eut tellement de succès qu’elle fut diffusée durant neuf années consécutives.

Les jeunes artistes ne trouvaient pas de débouchés pour mener à bien leurs projets. La télévision se contentait de contrats avec un nombre limité de studios. Une nouvelle opportunité surgit avec l’apparition des chaînes satellitaires. Parmi celles-ci il y avait la chaîne al-Usra wa al-tifl (la famille et l’enfant) dirigée par Shwikar Khalifa. Elle permit à de nouveaux projets de voir le jour et à de jeunes artistes d’y participer. De nombreuses séries et courts métrages furent créés. Ce domaine semblait commencer à se développer.

Crise de la production et des studios 

En 1997, l’Égypte connut une crise économique. La télévision égyptienne peinait à supporter le coût des studios de dessins animés. Les paiements s’arrêtaient durant de longues périodes, voire des années parfois. Cela bouleversa complètement le marché du travail. De nombreuses sociétés mirent la clé sous la porte parce qu’elles étaient incapables de payer leurs employés. Elles essayaient ensuite de renaître. D’autres se contentaient de licencier un certain nombre de salariés et de baisser les salaires de ceux qu’elles gardaient.

En dépit du bouleversement auquel devait faire face le marché des dessins animés en Égypte, des séries continuaient à être produites mais de manière inconstante.

Les années passant, le poids de la crise économique se fit sentir plus durement en Égypte, en particulier après la révolution de 201112. Les financements égyptiens, tant de la part des chaînes officielles que des chaînes satellitaires privées, se réduisirent de plus en plus pour être parfois inexistants durant quelques années. D’autres années, des contrats étaient proposés peu de temps avant le Ramadan pour des œuvres qui seraient diffusées uniquement à cette période.

Beaucoup crurent qu’avec la prolifération des chaînes satellitaires, en particulier celles destinées aux enfants, le dessin animé allait connaître un développement inattendu. Cependant la plupart des chaînes cherchaient surtout à acheter le droit de projeter les films ou à acquérir les droits des séries dans des bouquets de programmes, de même que les chaînes pour enfants se tournaient vers l’achat de droits de dessins animés étrangers sous-titrés ou doublés en arabe. Ces pratiques affectèrent énormément les propriétaires de studios qui durent faire face à une crise sans précédent, incapables de trouver les financements pour produire de nouvelles œuvres.

D’un côté, les petits studios se lancèrent de plus en plus dans la réalisation de productions à destination des pays du Golfe. Les intercesseurs qui pouvaient être des organismes de financement ou des boîtes de production empochaient jusqu’à 50% du financement. Le même scénario se déroulait avec les quelques projets financés par les institutions égyptiennes sous la houlette du ministère de l’Information13.

Malgré cela, les paiements pouvaient tarder des années durant lorsqu’il s’agissait des projets financés par les institutions égyptiennes. Lorsque le financement était arabe, les versements pouvaient être fluctuants en fonction des relations politiques avec le pays en question.

Une production tournée vers l’export

La plupart des propriétaires de studios aujourd’hui ont abandonné l’idée de pouvoir bénéficier d’un financement étatique et certains se sont lancés dans la production de séries de dessins animés commerciales qui remplissent les conditions pour être projetées dans les pays du Golfe. Ils choisissent par exemple la langue arabe classique pour leurs dialogues. Ils évitent certains sujets comme les intrigues inspirées de l’histoire de l’Égypte ancienne, qui pourraient ne pas intéresser ce public. Ils choisissent des vêtements en accord avec le code vestimentaire des pays du Golfe, en particulier en ce qui concerne les personnages féminins.

Ceux qui travaillent dans le domaine du dessin animé en Égypte doivent accepter le fait que le marché est anarchique et qu’il fonctionne sans aucune vision en termes de production. Les décisions liées à la production sont prises de manière individuelle et se basent sur les choix d’individus et sur leur vision propre. Celle-ci peut changer à tout moment si un autre responsable est nommé sur une décision arbitraire d’un responsable plus haut gradé et sans une once de logique, si bien qu’aucune boîte de production n’a de visibilité au-delà de trois mois !

Il semblerait que les années les plus dures soient à venir avec la chute du prix du pétrole et au vu des prémisses d’une crise économique qui toucherait les pays du Golfe. En effet, de nombreux studios n’ont pas réussi à obtenir le plus petit nouveau contrat en prévision du mois de Ramadan 2016. Si cette situation perdure, plusieurs studios devront se résoudre à fermer leurs portes…

Les sujets abordés dans les dessins animés

Les dessins animés sont un média qui se distingue par sa capacité à aborder tous les types de sujets. Dans le cas de l’Égypte et du Monde arabe, les thèmes traités sont restreints. Les conditions de production des œuvres déterminent grandement les choix.

Histoires du Coran - قصص الآيات في القرآن

Ainsi, les sujets religieux sont les plus populaires. Cela est dû à plusieurs facteurs et en premier lieu au fait que la production est cantonnée au mois de Ramadan. Ce type d’œuvre sera plus facile à commercialiser. Il faut souligner ici que le traitement des thèmes religieux se fait toujours de manière simple et traditionnelle pour protéger les producteurs eux-mêmes d’éventuels problèmes.

Les dessins animés comiques ont été parmi les plus populaires les dix dernières années. Ces œuvres ne sont en réalité pas destinées spécifiquement aux enfants, vu la vulgarité des dialogues. Les huit dernières années, la télévision égyptienne a abandonné petit à petit – et cela pour la première fois depuis sa création – la production à destination des enfants et a recherché plutôt ce type d’œuvres, dans l’idée qu’elles génèreraient plus de publicités qui lui permettraient de surmonter la crise financière14.

Les thèmes historiques sont moins fréquents et se concentrent sur l’histoire des hommes de science musulmans et sur leurs apports à la civilisation. Certaines de ces productions se contentent de longs dialogues entre quelques personnages, pour limiter les frais.

Les thèmes sociétaux sont rares et les séries d’aventures sont peu produites. Ces deux genres n’existeront sûrement plus dans quelques années. La production égyptienne à destination des moins de 6 ans, les productions scientifiques, la science-fiction, etc. ont presque complètement disparu de la production égyptienne.

Une production formatée selon les budgets accordés

La production d’une série ou d’un dessin animé passe par de nombreuses étapes. L’étape initiale lors de laquelle est étudié et écrit le scénario et le graphisme de l’œuvre est pensé (les décors, les personnages, l’image) est fondamentale, car elle déterminera sa qualité et son originalité.

Au cours d’un atelier dans le studio français Folimage, les producteurs ont expliqué que le temps de préparation de n’importe quel projet était d’un an avant même de commencer sa réalisation, afin d’arriver à la qualité attendue et cela même pour des producteurs aguerris.

Les maigres budgets alloués à la production de dessins animés en Égypte et le peu de temps accordé à la production d’une œuvre conduisent les producteurs à sauter la phase préparatoire et à l’inclure dans l’étape de réalisation avec des conséquences artistiques évidentes. De plus, les financements peu importants poussent les grands talents à se tourner vers des domaines lucratifs tels que le graphisme et la publicité.

Il en va de même pour les auteurs de scénarios et les musiciens qui ne disposent ni du temps, ni des fonds nécessaires pour pouvoir se consacrer exclusivement à ce travail. Mais les commanditaires du projet ont, eux, le droit de demander n’importe quel changement sans tenir compte des délais ou de la manière de travailler dans le domaine des dessins animés.

Et comme les opportunités de travail se limitent aux trois mois précédant le mois de Ramadan, les créateurs de dessins animés travaillent pour plusieurs sociétés différentes afin de s’assurer une rentrée d’argent suffisante pour vivre le reste de l’année.

Les droits d’auteurs, les syndicats et le droit

Il est notoire que tout réalisateur, scénariste, musicien jouit, pour toute œuvre, de droits d’auteurs et de droit de diffusion publique qui lui assure une rentrée d’argent continue, tant que l’œuvre à laquelle il a participé est projetée. Cela lui permet de continuer à créer. En Égypte, ce n’est pas le cas.

Les créateurs de dessins animés n’ont pour le moment qu’un syndicat peu expérimenté qui ne défend les droits des uns ou des autres que sur base du favoritisme et non sur celle de l’application de la loi.

Les propriétaires des sociétés s’appuient également sur le fait qu’il y a beaucoup d’artistes et peu de travail à proposer, pour faire baisser autant que possible les salaires.

La plupart des travailleurs ne bénéficient d’aucune assurance et n’ont pas droit à des congés officiels. C’est le cas en particulier avec les sociétés qui emploient des personnes qui ne sont pas de nationalité égyptienne et pour lesquelles le droit égyptien ne s’applique pas !

Si certaines d’entre elles assurent leur personnel, ce n’est pas le cas de la grande majorité. Ces reculs en matière de droit seraient le fait des travailleurs qui ne devraient pas renoncer à leurs droits. Cependant, dans la réalité, il est préférable de garder son travail plutôt que de s’obstiner sur ses droits et le perdre.

Y a-t-il de l’espoir ?

Abaza Episode 27 - أباظة في اللفة

En dépit de ces conditions difficiles et du fait que l’enseignement de cet art en Égypte est totalement éloigné des besoins du marché15 et bien loin des normes enseignées ailleurs dans le monde, les jeunes artistes sont soucieux de développer leurs compétences. Ils sont avides d’apprendre tout ce qui est nouveau pour eux, de suivre les développements actuels en matière de graphisme informatique et d’en faire malgré tout profiter la production égyptienne. Cela s’observe dans le développement esthétique et technique évident des dessins animés année après année.

Par ailleurs, l’Égypte possède une assise de compétences artistiques en la matière, en tant que centre de la production de dessins animés dans le monde arabe.

Un film produit en Égypte pourrait être commercialisé dans les sociétés arabes, musulmanes, africaines, mais aussi européennes grâce à une diversité culturelle et historique du pays capable d’intéresser également un spectateur étranger.

Nous avons la possibilité de profiter de l’expérience de certains pays qui ont réussi à promouvoir cet art. C’est le cas notamment de la France qui s’est placée ces dernières années parmi les premiers pays européens producteurs de dessins animés. C’est également le cas de l’expérience canadienne dont la particularité a été de concentrer son attention sur le citoyen canadien.

En France, par exemple, il existe des lois qui obligent les chaînes à utiliser une partie de leurs bénéfices pour produire de nouveaux dessins animés et ne pas se contenter d’acheter les droits de diffusion d’œuvres existantes.

Cependant, le créateur de dessins animés doit faire face à des responsables et à un État qui n’a pas conscience des possibilités qu’offre ce domaine. L’État a montré tout au long de ces années son incapacité à reconnaître son importance dans la formation intellectuelle de l’enfant égyptien. Comme tous les autres arts à destination des enfants, les lois du marché ne doivent pas régir les orientations prises en matière de dessins animés.

Marah - Haza Howa Al-Eid | مرح - هذا هو العيد

C’est pourquoi il relève du devoir de toute personne qui se sent concernée par la formation et le développement intellectuel des jeunes – et pas seulement les créateurs de dessins animés – de faire pression pour plus d’ouverture dans ce domaine. Mais avant toute chose, les dirigeants doivent prendre conscience de leur responsabilité envers la société, envers l’enfant, de l’importance des arts destinés aux enfants et du rôle de la culture dans le façonnement des nouvelles générations.

Notes et références

1. Durant le mois de Ramadan, mois de jeûne pour les musulmans, les familles et les amis se réunissent pour le Iftar إفطار ou repas de rupture du jeune au coucher du soleil, ainsi que pour le souhour سحور ou le repas précédant le lever du jour. Ce mois est marqué par les réjouissances et les festivités. Les chaînes de télévision proposent donc des programmes spécifiques pour cette période où les gens regardent la télévision plus souvent et plus longuement, notamment en attendant le moment des repas. Regarder ces programmes est donc devenu une tradition. À noter que les publicités deviennent envahissantes durant le mois de Ramadan, notamment au cours des heures qui séparent le Iftar du souhour, où les téléspectateurs sont le plus nombreux.

2. Le nombre de chaînes de diffusant des dessins animés varie, certaines chaînes disparaissent, d'autres apparaissent... Sur environ vingt chaînes référencées diffusant des programmes pour enfants, cinq sont égyptiennes. Cinq chaînes non égyptiennes proposent des contenus propres : l'une dans le domaine de la musique, les quatre autres dans le domaine des dessins animés.

3. Majid (ماجد‎) est un hebdomadaire pour enfants créé en 1979 à Abou Dhabi (Émirats arabes unis) et largement distribué dans la majorité des pays du Monde arabe.

5. Oum Kalthoum (أم كلثوم) est une chanteuse (contralto), musicienne et actrice égyptienne, célèbre dans le monde entier, connue pour sa voix puissante et ses chants consacrés à la religion, l'amour et la nation égyptienne.

7. Interview de l’auteur avec Rachida al-Shafi’i, qui fut doyenne et présidente du département des dessins animés de l’Institut supérieur du Cinéma.

9. Interview de l’auteur avec Shouykar Khalifa, ancien directeur général du département des dessins animés de la télévision et ancien directeur de la chaîne « al-Usra wa al-tifl (La famille et l’enfant) ».

10. À titre d’exemple, on peut consulter une vidéo en ligne.

11. Interview de l’auteur avec Shouykar Khalifa, producteur des dessins animés des sketches et des épisodes des Mille et une nuits.

12. La révolution de 2011, également appelée Révolution du 25 janvier, renvoie à une série d’événements, dont des manifestations, des grèves, des affrontements avec les forces de l’ordre, des occupations de l’espace public, qui ont abouti à la démission du président Hosni Moubarak et à la libéralisation du régime.

13. Diverses interviews de l’auteur avec des fondateurs de studios et avec certains de leurs employés.

14. À la fin de l’année 2010, j’ai assisté à une réunion à laquelle étaient invités des producteurs et des créateurs de dessins animés en présence du ministre de l’Information de l’époque et du responsable de la radio et de la télévision pour se pencher sur la crise du dessin animé et tenter de trouver des solutions par le biais de la télévision égyptienne. Lors de cette réunion, il a été annoncé de manière claire que la politique de la télévision privilégierait des œuvres susceptibles d’apporter plus de publicités et qu’elle s’affranchirait de son rôle de production en se contentant d’acheter des droits de diffusion.Nous sommes parvenus à obtenir un certain nombre de promesses, telle que la production originale au moins dans un cadre restreint, mais celles-ci ne se sont jamais concrétisées. Précédemment, alors que les chaînes satellitaires venaient de faire leur apparition, un responsable des chaînes officielles s’était interrogé sur le sens de dépenser des sommes exorbitantes alors qu’il était possible de se contenter d’acquérir à moindre coût les droits de diffusion des programmes.

15. Achraf Mahdi, professeur au département des Beaux-Arts de l’Université al-Minia', raconte comment, avec un groupe de professeurs, il a écrit un nouveau programme d’enseignement plus proche en terme de contenus de ce qui est enseigné ailleurs dans le monde. Cependant, ce programme a été écarté à cause de la pression de certains professeurs plus âgés.


Pour aller plus loin

Ahmed Fawzi est diplômé du Département d’animation de l’Institut Supérieur du Cinéma. Il a réalisé de nombreuses œuvres d’animation pour enfants et adultes. Il a été membre du jury de nombreux festivals, comme le Festival international du film pour enfants du Caire. Il a organisé et animé de nombreux ateliers en Égypte et à l’étranger sur des thèmes variés comme l’art de l’animation, l’écriture pour enfants et le rôle des médias dans l’éducation. Il est membre du Comité de la culture de l’enfant au sein du Conseil suprême de la culture. Il a gagné de nombreux prix, comme le prix du jury des enfants du Festival international du film pour enfants du Caire pour le film Sokar et Bangar (سكر و بنجر) en 2009, la médaille d’argent du Festival et Forum Chinh du film pour enfants en Inde en 2010 pour Un film très important (فيلم مهم جدا) et le prix du 17ème Festival  national du cinéma d’animation pour Ce n’est pas correct, c’est honteux (غلط مايصحش عيب) en 2013.


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