Des enfants réfugiés auteurs et illustrateurs d’albums

Par April Mandrona, EJ Milne, Thea Shahrokh, Michaelina Jakala, Mateja Celestina, Leesa Hamilton, Claudia Mitchell
Traduit par Caroline Natali

The Picture Book Project

 

 

«Je voulais que mon dessin montre que je pensais à ma maison, mais que c'est très dangereux là-bas», dit Mustafa, réfugié syrien de 9 ans. Mettre l'expérience traumatique en mots et en images pour pouvoir la partager, exprimer ce qu'on a vécu pour être compris, pour que le regard porté par certains sur les réfugiés puisse changer. C'est pour répondre à ces besoins que the Picture Book Project (Le projet Album) a été créé, invitant de jeunes réfugiés à écrire et illustrer leurs propres albums jeunesse.

 

 

 

Le projet Album

Nous avons lancé The Picture Book Project (Le projet Album) en 2017 ; il s’agit d’un partenariat entre l’Université d'art et de design de la Nouvelle-Écosse (Nova Scotia College of Art & Design, NSCAD, Halifax, Canada) et le Centre pour la confiance, la paix et les relations sociales (Centre for Trust, Peace & Social Relations, CTPSR, Université Coventry, Royaume-Uni). Le projet est financé par une subvention du Conseil des sciences sociales et humaines du Canada développement du Conseil des sciences sociales et humaines du Canada (Social Sciences and Humanities Council of Canada). L'objectif du projet est d'aider les jeunes réfugiés à créer et à diffuser leurs propres livres d’images ou albums jeunesse.

April Mandrona est chef de projet et professeure agrégée en éducation artistique au NSCAD, la plus ancienne université indépendante de design et d’art au Canada. Le NSCAD met en lien différentes personnes et communautés grâce à la pratique sociale consistant à créer et à partager des œuvres d'art. Le projet explore les possibilités de l’album jeunesse en examinant ce que l'appartenance, le déplacement, le mouvement et la mobilité signifient à différents moments, à différents endroits, pour différentes personnes, et comment les jeunes réfugiés peuvent s'exprimer à travers la pratique artistique et la narration. L’équipe d’Halifax a travaillé en collaboration avec l’Association des services aux immigrants de la Nouvelle-Écosse (Immigrant Services Association of Nova Scotia, ISANS).

Le Centre pour la confiance, la paix et les relations sociales travaille avec les réfugiés et les migrants du monde entier, lors de leurs périples migratoires et sur les sites où ils sont installés ou réinstallés. EJ Milne, Michaelina Jakala, Mateja Celestina et Thea Shahrokh, membres de l’équipe britannique, collaborent à de nombreux projets concernant les réfugiés et d’autres groupes souvent marginalisés, notamment des personnes déplacées, d’anciens enfants soldats et de jeunes réfugiés qui se considèrent comme lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels ou queer (LGTBQ). L’équipe de Coventry a travaillé en collaboration avec les bibliothèques, le conseil municipal de Coventry et ses partenaires de la ville.

Le contexte général

Depuis le début de la crise européenne des réfugiés, le nombre des personnes déplacées de force a atteint le chiffre de 68,5 millions1, le plus élevé jamais enregistré depuis la Seconde Guerre mondiale. Les circonstances qui poussent des personnes à quitter leur foyer sont multiples : on peut citer les persécutions, le changement climatique ou bien la guerre. Dans le cas de la Syrie, la plupart des réfugiés fuient le pays où de violents conflits exposent les populations civiles à des risques physiques et à l’extrême pauvreté. Sur les 12 millions de Syriens qui ont fui, la moitié sont des enfants2. Le Canada a accueilli 40 081 réfugiés syriens3 (Chiffre du 2 janvier 2017). À Halifax, en Nouvelle Ecosse uniquement, plus de 300 enfants réfugiés ont été scolarisés en 20164. L'Angleterre s'est également engagée à réinstaller 20 000 réfugiés d'ici à 20205.

Coventry, ville de 330 000 personnes, a activement fait campagne pour accueillir des réfugiés et a hébergé le plus grand nombre de réfugiés syriens (464 jusqu'à décembre 2018). Surnommée la «ville de la paix et de la réconciliation» et «ville sanctuaire», Coventry a toujours fourni un refuge et apporté un soutien aux demandeurs d'asile, aux réfugiés et aux migrants.

Il est établi que l'immigration est nécessaire aux pays développés, compte tenu de facteurs démographiques tels que le faible taux de fécondité et le vieillissement de la population. Cependant, au Royaume-Uni, la sortie britannique de l'Europe (Brexit) a alimenté le discours politique accusant les réfugiés et les immigrés d’être à l’origine de problèmes sociaux tels que le chômage et l’engorgement des services publics.

Bien que le gouvernement canadien actuel ait généralement bien accueilli les réfugiés et promis de l'aide en faveur des zones dévastées par la guerre, l'hostilité et la xénophobie ont fait leur apparition, comme en témoigne la fusillade de masse perpétrée par un ultranationaliste blanc dans une mosquée de Québec le 29 janvier 2017.

Les objectifs

Face à la persistance de sentiments et d’actes racistes et xénophobes, des centaines d’auteurs et illustrateurs nord-américains se sont engagés à créer une littérature de jeunesse qui combatte les structures politiques et sociales sources de divisions et d’oppression. Par exemple, la «Déclaration de soutien aux enfants», signée par près de 700 professionnels de la littérature de jeunesse et élaborée par Brown Bookshelf6 énonce : « Nous, soussignés… affirmons publiquement notre engagement à mobiliser nos talents et nos diverses formes d'expression artistique pour contribuer à éliminer la peur qui s’enracine dans le cœur de l’homme et qui naît du manque de familiarité et de compréhension des autres ; c’est ce genre de peur qui nourrit les stéréotypes, l'amertume, le racisme et la haine (…) nous allons créer pour nos jeunes lecteurs des histoires qui leur offrent une image authentique et reconnaissable d'eux-mêmes, ainsi qu'un aperçu d'expériences en apparence différentes (…) nous sèmerons des graines d’empathie, d’équité et d’empowerment à travers des mots et des images ».

Malgré les efforts des gouvernements et des individus, les nouveaux arrivants se heurtent à des obstacles importants, notamment l’isolement et la discrimination généralisée7. La réinstallation des enfants réfugiés présente des défis spécifiques liés à des problèmes éducatifs et socioculturels tels que des perturbations dans le cursus scolaire, les barrières linguistiques, le manque de supports d'apprentissage et d'enseignement culturellement adaptés et le harcèlement scolaire8. Les parents d’enfants réfugiés rencontrent également des obstacles pour comprendre et communiquer avec les membres de la communauté locale et pour s’orienter dans les structures institutionnelles9. Les représentants d'ISANS ont indiqué, par exemple, qu'ils avaient récemment réinstallé une famille qui attendait dans un camp de réfugiés depuis 20 ans. La vie quotidienne dans un camp est très différente de celle à laquelle on peut s’attendre au Canada et au Royaume-Uni ; un nombre important de jeunes réfugiés n'a pas accès à l'éducation de base et les pratiques éducatives sont également différentes.

Pour les réfugiés fuyant le chaos, cette situation coïncide avec la perte du patrimoine culturel et des valeurs artistiques, des traditions et des récits10. S'appuyant sur des études antérieures sur la littérature jeunesse qui explorent l'expérience des réfugiés, ce projet destiné aux enfants met l'accent sur l’autonomie et le potentiel créatif de ces enfants, réfugiés à Halifax et à Coventry, à travers la création artistique et la production d’albums. Nous avons trois objectifs : 1) Développer des méthodes d’élaboration d’albums novatrices, centrées sur l’enfant, qui favorisent l’acceptation des réfugiés et la solidarité ; 2) Amplifier la voix et l'engagement des enfants par des activités basées sur leur contribution créative et leur prise de décision ; et 3) Produire une boîte à outils et des plates-formes de mobilisation des connaissances pour impliquer les parties prenantes dans l'installation et l'intégration des réfugiés.

Ce projet s’appuie sur les pratiques d’alphabétisation menées par les enfants, axées sur la production d’albums, en particulier dans les contextes scolaires du début des années 1980. Un des objectifs majeurs du projet est de développer des approches innovantes pour porter et analyser le potentiel artistique et narratif unique des enfants réfugiés, en s’inspirant d’études critiques sur l’enfance ou de la «nouvelle» sociologie de l’enfance11. Cette perspective bouleverse les conventions dominantes en reconsidérant la différence de génération et le pouvoir ; elle met l’accent sur l’émergence d’un espace privilégié pour accueillir le savoir et les productions culturelles des enfants, sans contrainte.

On sait le rôle que jouent les albums (qu’ils soient lus par les enfants eux-mêmes ou par les adultes aux enfants) pour accompagner l’acquisition du langage et de la littératie auprès des enfants, ainsi que leur esprit critique et leur compréhension empathique des autres. Les albums font partie de la routine et des expériences quotidiennes des enfants à la maison et à l’école. Malgré les appels lancés par des adultes tels que ceux de Brown Bookshelf, les enfants participent rarement à l'écriture ou à l'illustration d’albums et encore moins quand il s’agit de refléter directement leurs points de vue et leurs expériences.

Pour Adora Svitak, auteure pour enfants, «Notre sagesse en tant qu’adultes doit se garder d’être envahissante. Les enfants apprennent déjà beaucoup des adultes et nous avons beaucoup à partager. Je pense que les adultes devraient commencer à apprendre des enfants (…) La réalité est un peu différente et cela a à voir avec la confiance ou le manque de confiance. Lorsque vous ne faites pas confiance à quelqu'un, vous lui imposez des restrictions. Ce qui est encore pire que la restriction c’est que les adultes sous-estiment souvent les capacités des enfants… »12.

Les histoires racontées du point de vue des enfants eux-mêmes sont également largement absentes. Une fois qu'ils ont migré ou ont été réinstallés, à quels choix et à quels défis font-ils face ? Quels sont leurs processus d'adaptation? Les enfants sont généralement représentés comme des victimes silencieuses, emmenés dans leur périple migratoire par leur famille ou d’autres adultes. On sait peu de choses sur l’organisation mentale, les perspectives, les priorités, les attentes, les aspirations ou la créativité de ces enfants.

L’approche

Le projet a concerné 40 enfants, réfugiés ou enfants de réfugiés, âgés de 7 à 18 ans. La plupart sont venus de Syrie, mais on compte aussi des enfants originaires d'Iran, du Yémen, du Myanmar, d'Irak, du Pakistan, du Nigeria et du Soudan.

Chaque atelier de création de livres a impliqué des artistes, des conteurs, des traducteurs, des étudiants et des parents de la communauté pour aider à planifier et faciliter les activités de création artistique et de narration. Nous avons suivi deux approches : soit plusieurs jours consécutifs d’activités intensives pour travailler à travers une série de consignes et de projets artistiques, soit des ateliers de quelques heures mais étalés sur plusieurs semaines.

Chaque session s'est concentrée sur différentes techniques artistiques en utilisant le collage, le dessin, la peinture, l’argile, les textiles et la gravure, en fonction des intérêts des jeunes et des artistes. Les participants ont été guidés à travers une série de consignes artistiques et narratives qui ont contribué à la création de leur propre livre. Les thèmes abordés dans les livres se sont librement intéressés au concept de «maison» et aux diverses significations associées à cette notion. Cela comprend l'espace physique de la maison ainsi que les différents sens qu’il recouvre au plan familial, émotionnel et cognitif. Les jeunes ont créé des histoires qui abordent une variété de thèmes et de sujets importants pour eux, notamment la famille, la perte, la coopération, l’amour et la créativité. Les personnages principaux sont des personnages et des animaux.

Parmi ces jeunes, Maryam Alako, 18 ans, est l’auteure de l’album intitulé The Flower of Sadness (La fleur de tristesse) : entre autres illustrations, on y voit une maison bombardée et sa famille terrorisée, les bras en l’air et cernée par un char et un hélicoptère. « Je voulais montrer la situation de vie ou de mort dans laquelle se trouvait ma famille. C'était terrible. C'était dangereux et beaucoup de personnes ont dû quitter leur maison.»

Lara Ataallah, jeune irakienne âgée de 15 ans, a écrit l’histoire fictive de Lucy, personnage doté de pouvoirs magiques. « C’est important de partager l'expérience de réfugié parce que beaucoup de gens ne comprennent pas ce que c'est. »

Mohammed, Mustafa et Layla sont trois frères et sœurs originaires de Syrie. Mustafa, 9 ans, souligne :
«Je voulais que mon dessin montre que je pensais à ma maison, mais que c'est très dangereux là-bas». Mohammed, 11 ans, souhaitait exprimer sa joie de vivre dans une nouvelle ville. «Je me sens heureux maintenant. Il y a plus de possibilités ici.» Layla, 12 ans, ajoute: «Les gens n'ont pas grand-chose à la maison et je voulais montrer cela dans mon livre.»13

La responsabilité éthique que revêt la mise en récit est particulièrement importante pour nous. Tout comme ce que signifie l’écoute. Notre objectif est de trouver la meilleure manière de placer le bien-être du narrateur au centre du processus créatif.

 

Remerciements : Au nom de l'équipe du projet, nous tenons à remercier tous les enfants et les adolescents qui nous ont fait suffisamment confiance pour nous raconter leurs histoires et créer leurs livres. Nous remercions également nos artistes Andrea Mbarushimana et Laura Nyahuye ; nos interprètes : Iman Saad, Yasmin Youssef, Easa Al Hariri, Rula Al-Asmar, Ola Ahmed, Rana Aytug, Esra Kaytaz, Shadi Mostofi, Mahmoud Soliman ; nos assistants de recherche, Julian Covey, Benjamin Muriithi, Séamus Gallagher et Layne Sharpe ; notre designer Emma Allain; et nos partenaires communautaires - ISANS, les bibliothèques de Coventry, le conseil municipal de Coventry et ses partenaires, en particulier Peter Barnett, Sorrelle Clements, Sandeep Virdi, Mona Whitbread et Abdulmunem Radwan.

Notes et références

1. UNHCR, Global Trends: Forced Displacement in 2017 (Geneva: UNHCR, 2017).

2. ISANS, “Welcoming Refugees: Facts and Statistics,” Accessed January 17, 2017.

3. Government of Canada, “#WelcomeRefugees: Key Figures” Accessed February 1, 2019.

4. Michael Tutton, “Syrian Refugee Influx Straining Halifax-Area Schools: Teachers,” CBC News, April 4.

5. Refugee Council, “Refugee Resettlement: The Facts”, Accessed January 20 2017.

6. The Brown Bookshelf est un groupe américain conçu pour promouvoir la représentation positive des personnes de couleur dans la littérature pour enfants. Il soutient que la littérature jeunesse est peut-être le genre littéraire le plus influent de tous et qu’il est de sa mission de promouvoir la compréhension et la justice à travers l’art.

7. Jason Proctor, “CBC-Angus Reid Institute Poll: Canadians Want Minorities to Do More to ‘Fit In’.” CBC News, October 3, 2016.

8. Sarah Dryden-Peterson, “Refugee Education in Countries of First Asylum: Breaking Open the Black Box of Pre-resettlement Experiences,” Theory and Research in Education 14, no. 2 (2016): 131-148

9. Xuemei Li, “International Students in China: Cross-cultural Interaction, Integration, and Identity Construction,” Journal of Language, Identity and Education 14, no. 4 (2015): 237-254.

10. Aditi Sharma, “Cultural Heritage and Art: The Silent Victims of War,” International Journal of Innovative Knowledge Concepts 2, no. 4 (2016): 53-56.

11. Allison James and Alan Prout, eds. Constructing and Reconstructing Childhood: Contemporary Issues in the Sociological Study of Childhood (New York: Routledge, 2016).

12. Adora Svitak, “What adults can learn from children” (2010)

13. Les témoignages des jeunes réfugiés sont extraits de l’article qu’a consacré la BBC à ce projet. L’article peut être consulté en ligne.


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