Le livre arabe à la conquête de la toile

Une plateforme interactive trilingue

Par Yasmina Jraissati et Nadim Tarazi, concepteurs de la plateforme Mubtada wa Khabar

Portraits des concepteurs du site Mubtada.org. Ils posent devant un écran représentant la page d’accueil, à l’occasion du Salon du livre francophone de Beyrouth 2009.

Assurer la promotion du livre jeunesse du monde arabe et créer un réseau d’échanges entre professionnels, voilà le projet de Nadim Tarazi et de Yasmina Jreissati. Pour le réaliser, la mise en place d’une plateforme interactive sur Internet, intégrant les fonctionnalités du web 2.0, s’impose comme une évidence. Elle permet de se jouer des frontières et de donner une nouvelle visibilité aux livres pour la jeunesse publiés dans la zone, notamment dans le contexte d’une production en pleine expansion. Les liens entre ceux qui font la littérature de jeunesse de demain se tisseront peut-être sur la toile…

Pouvez-vous nous présenter votre projet de plateforme interactive ?

Yasmina Jraissati : Mubtada wa khabar 1 est le nom que nous avons choisi pour la plateforme collaborative web pour l’industrie arabe du livre, disponible en trois langues : arabe, français et anglais. Cette plateforme, en accès libre et gratuit, couvre la littérature de jeunesse produite dans les pays arabes, ainsi que la littérature générale de fiction (romans, poésie, théâtre, bande dessinée), et cela quelle que soit la langue de production. La plateforme propose un catalogue  recensant les productions de tous les éditeurs des pays arabes, un accès à un réseau regroupant les acteurs de la chaîne du livre dans la région, des critiques de livres, une documentation professionnelle et une information sur l’actualité du livre dans les pays arabes.

Nous sommes deux à superviser la mise en place de cette plateforme : Nadim Tarazi co-fondateur de l’association La Maison du Livre – dont l’objectif est de contribuer à la professionnalisation du livre au Liban –, qui a été un libraire spécialisé en littérature de jeunesse, bandes dessinées et sciences humaines ; et moi, coordinatrice de ce projet, je suis agent littéraire depuis 2005, spécialisée dans la représentation de la littérature arabe pour les droits mondiaux de traduction et d’adaptation.

Y a-t-il une action, un événement, un livre ou une personne qui a été à l’origine de la création de votre projet ?

Nadim Tarazi : Après vingt-trois ans de librairie, j’ai co-fondé, avec Michel Chouéiri, La Maison du livre, dans l’optique de créer au Liban un lieu pour les échanges professionnels avec le reste du monde, et de professionnaliser la chaîne du livre au Liban. L’un de nos projets, qui n’a jamais abouti, était de constituer une base de données des acteurs du livre et de leurs productions au Liban, consultable dans les locaux de La Maison du livre. Ce projet de plateforme collaborative résulte donc d’une longue et lente maturation qui nous a amenés, avec Yasmina, à réaliser en 2006 que l’édition arabe souffre d’un manque d’information et de l’absence de standards de qualité. Cela est vrai pour tous les pays arabes, pas seulement au Liban. Le web et la révolution 2.0 ont donné une tournure actuelle à un vieux projet, tout en nous fournissant les moyens de répondre à un vrai besoin. Beyrouth Capitale Mondiale du Livre 2009 2 a joué le rôle de catalyseur. Nous y avons vu une occasion de nous mettre sérieusement au travail, et de concrétiser ce qu’on appelait entre nous « le projet », faute de nom. Une fois le projet accepté par le ministère, nous avons obtenu le premier soutien financier nécessaire pour la construction de la plateforme.

Comment percevez-vous le monde du livre et de la lecture ? Hier ? Aujourd’hui ?

Nadim Tarazi : Dans les pays arabes, certaines données récemment publiées sont peu encourageantes. Outre le rapport du PNUD publié en 2003, une étude statistique sur le lectorat arabe réalisée par la fondation Next Page a aussi conclu que les arabes lisaient peu (49,3% de personnes lettrées se disent lecteurs au Liban, et ce taux est le plus bas des cinq pays couverts par cette étude, l’Égypte, le Maroc, la Tunisie, le Liban et l’Arabie Saoudite). Beaucoup d’initiatives ont d’ailleurs pour objectif de dynamiser le livre, que ce soit par des subventions à la traduction ou par des programmes d’encouragement à la lecture, des formations… Ce qui compte est d’encourager la production de qualité. Au Liban, on assiste à une floraison de maisons d’édition dans le secteur jeunesse, dont certaines font du bon travail, et prennent des risques. C’est stimulant et rafraîchissant…

Comment vous inscrivez-vous dans ce contexte ?

Yasmina Jraissati : Nous pensons que le manque d’information, l’absence de diffusion et la difficulté d’accéder aux livres produits dans tous les pays arabes sont les points faibles de l’industrie du livre dans la région. La plateforme mubtada.org ne peut pas se substituer à un organisme de diffusion, mais elle peut certainement donner plus de visibilité aux livres. Par ailleurs, elle s’adresse aux professionnels autant qu’aux particuliers, sans lesquels cette plateforme ne peut pas vivre. Mubtada.org n’est pas un site web au sens classique du terme. C’est une plateforme collaborative s’inscrivant dans le cadre de la révolution web 2.0 qui permet aux lecteurs d’être aussi contributeurs. Ce sont les éditeurs qui mettent à jour leur catalogue en ligne ; ce sont les auteurs, les illustrateurs, les traducteurs, les libraires, les bibliothécaires, les enseignants qui créent leurs profils et constituent l’immense répertoire qu’offre cette plateforme. Ce sont eux, avec les lecteurs, qui annoncent les nouvelles, les événements, qui animent les forums de discussion, commentent les articles et les livres qui ne sont pas critiqués par les professionnels.

Quels sont vos projets, vos envies, vos rêves ?

Nadim Tarazi et Yasmina Jraissati : L’envie derrière ce projet est de donner au livre une plus grande place dans les pays arabes, et, au livre arabe, plus de visibilité dans le monde entier. Par conséquent, notre ambition est de contribuer au développement de la lecture, des échanges éditoriaux entre pays arabes et le reste du monde et, par là, d’une industrie du livre de qualité. Le rêve absolu serait de voir spontanément participer à cette plateforme des acteurs du livre et des lecteurs de tous les pays arabes. Nous les invitons d’ailleurs à aller dès à présent sur le site www.mubtada.org pour voir de quoi il s’agit, s’inscrire, prendre contact avec nous, et, dès que la plateforme sera activée, à ne pas résister à l’envie de contribuer à son contenu.


Propos recueillis par Hasmig Chahinian.

1 Mubtada wa khabar est un terme grammatical en arabe qui pourrait être traduit par « sujet et prédicat ». Mubtada connote un « commencement », et khabar signifie aussi « nouvelle ». Le site serait donc le début d’une nouvelle phase…
2 Beyrouth a été choisie par l’Unesco comme Capitale mondiale du livre d’avril 2009 à avril 2010. Dans ce contexte, un comité du même nom a permis à de multiples projets de voir le jour, parfois en y apportant un soutien financier.