Pourquoi écrire et publier en dialecte libanais

Entretien avec Nadine Touma, auteure et éditrice de Dar Onboz (Liban)

Propos recueillis par Hasmig Chahinian

Photographie de Nadine Touma

Nadine Touma a fait le choix d’écrire et de publier en arabe dialectal libanais. Ses livres ont suscité des interrogations, des critiques, parfois, des réactions passionnées. Elle nous explique les raisons et les enjeux de ses choix.

Vous avez choisi d’écrire et de publier des albums en arabe dialectal libanais. Pourquoi ce choix ?

Parce que c’est la langue maternelle.

Parce que c’est une langue vivante.

Parce que c’est une langue, une forme et un langage.

Parce que je suis auteur et que j’aime écrire dans les deux formes.

C’est personnel.

Même si on choisit d’écrire en dialectal, il n’y a pas qu’une seule forme ou qu’un seul style. Il y a même différentes prononciations et des mots qui varient selon les régions. Ainsi, les textes que j’ai écrits en dialectal ne se ressemblent pas du tout : chacun a son monde, son rythme et son âme.

Il y aussi des raisons pédagogiques dont nous avions l’intuition en travaillant sur le terrain et qui viennent d’être confirmées par une recherche effectuée à la Columbia University aux États-Unis : notre cerveau perçoit l’arabe dialectal et l’arabe littéraire, la fusḥa فصحى, comme deux langues complètement différentes, comme si on parlait l’anglais et l’espagnol. Conclusion : si l’enfant qui apprend le dialectal ne voit pas cette langue écrite, il ne comprendra pas que la fusḥa et le dialectal sont deux formes de la langue arabe.

Enfin, je pense qu’il est important d’avoir des livres dans toutes les formes.

Le livre n’est pas juste un outil d’apprentissage linguistique. Ce n’est pas un livre publié en dialectal sur les dix mille publiés en fusḥaqui va détruire la langue arabe, comme le prétendent les instituteurs et les gardiens de cette langue.

Avez-vous eu des difficultés pour mettre ce dialecte par écrit ?

Au début, oui. Nous avons fait beaucoup de recherches, étudié les expériences précédentes, observé comment la poésie vernaculaire des montagnes libanaises, le zajal زجل, a été transcrite dans les livres, comparé les expériences d’auteurs renommés et nous avons découvert qui n’y avait pas qu’une seule façon de faire.

Le plus étrange, c’est que les gens éprouvent des difficultés à lire le dialectal parce qu’ils croient que c’est écrit en fusḥa. Dès qu’ils réalisent que c’est en dialectal, leur lecture coule de source…

En tant qu’auteur, on croit qu’écrire dans la langue que nous parlons sera plus facile qu’écrire dans une langue que nous lisons et que nous apprenons à écrire. Et bien, non… Parce que, dès le jeune âge, on apprend à écrire, donc à réfléchir, en fusḥa. Ça a été très dur pour moi, au début, de formuler mes textes en dialectal, bien que le choix du dialectal n’ait pas été du tout obligatoire… Simplement, je sentais l’histoire et les choses en dialectal.

Vos livres voyagent-ils en dehors du pays ? Sont-ils lus par des enfants non libanais ?

Nos livres voyagent hors du Liban et sont lus particulièrement par les gens du Machreq1 et les Égyptiens. Les échos que nous avons eus de ces pays étaient fabuleux. Des parents nous remerciaient parce que nous avions créé des livres qui pouvaient se lire dans la langue de tous les jours…

Les enfants arrivent-ils à lire facilement les textes en arabe dialectal libanais ? Avez-vous des exemples à nous donner ou des anecdotes à raconter sur ce sujet ? Avez-vous eu des retours de médiateurs (parents, enseignants, libraires, bibliothécaires…) sur la réception de ces livres ?

Les retours que nous avons sur les livres en dialectal sont particulièrement extraordinaires. Ils sont devenus des contes oraux, ils sont retournés à leur origine, comme ça, spontanément, juste parce que les parents et les enfants ont mémorisé l’histoire sans le faire exprès, parce qu’elle se raconte dans la langue que nous parlons.

Les échos négatifs que nous avons eus viennent des institutions, des professeurs, des gens qui prétendent protéger la langue comme si le dialectal la tuait…

Vos livres en arabe dialectal sont-ils présents dans les bibliothèques scolaires ? Sont-ils bien reçus par le corps enseignant ?

Chez les tout-petits, peut-être, sinon non.

Que pensez-vous des livres bilingues ou trilingues ? Voudriez-vous en publier ? Si oui, en quelles langues ?

Je ne les aime pas trop.

Je trouve que si on a un livre avec plusieurs langues, il doit être conçu dès le début comme ça. Avec l’arabe qui va de droite à gauche, il faut vraiment bien réfléchir au projet, depuis sa création jusqu’à sa maquette…

Quel est votre mot préféré et pourquoi ? Que vous évoque-t-il ?

J’aime les mots qui font du bruit, c’est pour ça que j’ai créé le livre أصوات الأبجدية [Les Sons de l’alphabet]. Donc, j’aime tous les mots qui font du bruit et qui illustrent un bruit, comme دقدق [daqdaqa], غرغر [gharghara], زقزق [zaqzaqa]…

Notes et références

1. Le Machreq regroupe l’Irak, la Jordanie, le Koweït, le Liban, la Palestine et la Syrie.


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