Plonger dans le bleu : Rencontre avec l’illustratrice mauricienne Gabrielle Wiehe

Par Anne-Laure Cognet

Détail de Sirandann, ill. Gabrielle Wiehe, éd. Vizavi, 2009.

Gabrielle Wiehe a quitté l’île Maurice, à l’âge de dix-huit ans, non pour faire les Beaux-Arts comme elle l’aurait certainement aimé, mais pour étudier les arts appliqués à Paris – un choix de raison qui s'est avéré judicieux, puisqu'elle a trouvé dans les arts appliqués une richesse qu’elle ne soupçonnait pas. Elle exerce aujourd’hui le métier de graphiste et illustre également des livres pour enfants : six, à ce jour, créés, au compte-gouttes, en l’espace de neuf ans.

 

Un parcours éditorial en dehors des modes

Quand l’édition actuelle privilégie le dessin au trait et l’épure graphique, Gabrielle Wiehe cultive la peinture, les effets de matière et un goût prononcé pour le symbolisme. Les éditeurs lui reprochent alors son style décalé, « pas assez enfantin », et se risquent rarement à lui passer commande. Avec six livres seulement à son actif, on s’étonne d’un parcours éditorial qui la conduit de la France métropolitaine (Mango Jeunesse, L’Atelier du poisson soluble) à l’océan Indien (Océan jeunesse, Vizavi) et on aimerait y lire le signe d’un possible retour aux sources. « Simple hasard des rencontres », répond-elle « c’est Élisabeth Brami, que j'avais rencontré longtemps auparavant, qui m’a proposé d’illustrer l’album Qui & Quoi qu’elle avait écrit. Cet album a été édité par Océan jeunesse au moment même où mon autre album, Sirandann, fruit d’une rencontre de longue date avec l’éditrice Pacale Siew, paraissait chez Vizavi ».

Le hasard éditorial se double, à ses yeux, d’un éclectisme des projets. Elle ne voit aucun lien entre le conte classique du Chat botté avec lequel elle fait ses premiers pas éditoriaux (Mango, 2003), son projet de fin d’études autour de l’idée du bestiaire (Bestioles, L’Atelier du poisson soluble, 2005), puis son carnet de voyage en Inde qui a servi à l’écriture d’un docu-fiction (Le Journal de Paul Balmer en Inde, Mango jeunesse, 2007), ou encore, les livres de devinettes publiés dernièrement chez Océan Jeunesse et Vizavi.
 

Tableaux d’une exposition

Il apparaît clairement que Gabrielle Wiehe fuit les narrations classiques, se sentant beaucoup plus à son aise dans des formes poétiques et fragmentaires. Chacune des images qu’elle crée fonctionne d’ailleurs comme un tableau en soi. « Quand je reçois un texte, je réfléchis au rendu global jusqu’à imaginer le toucher du livre. Puis, je rentre dans une dimension artistique en plongeant dans les mots. Je suis intéressée par les univers oniriques. J’aime le mystère en toute chose : en littérature, dans les voyages, dans un tableau. Si je devais illustrer un grand texte de littérature, ce serait « L’Invitation au voyage » de Baudelaire. La poésie m’inspire plus qu’un texte linéaire ». Son album Sirandann, sur les devinettes créoles, est révélateur de sa démarche et, certainement, l’une de ses plus grandes réussites plastiques. Le texte, polysémique au possible, lui sert de tremplin pour plonger dans un monde qu’elle devine et prolonge. Comme le souligne la romancière Nathacha Appanah dans la préface à cet album, « les sirandanes ne sont pas que des devinettes. Cette joute orale en langue créole faite d’énigmes est un ouvre-l’œil sur ce qui nous entoure. C’est une manière de dire le monde, de lui enlever son masque de tous les jours et de le surprendre ». Gabrielle Wiehe illustre parfaitement ce propos. Elle joue de cette culture venue de l’enfance, en ayant gardé le même état d’esprit : accepter ce qui ne se comprend pas, voir et entendre ce qui se cache ou se tait.
 


Page intérieure de Sirandann, petites devinettes, small guessing games, Vizavi, 2009.


Page intérieure de Sirandann, petites devinettes, small guessing games, Vizavi, 2009.

Une unité formelle singulière

Ce qui interpelle le plus fortement en regardant ses six ouvrages, c’est la constance de style : Gabrielle Wiehe travaille à partir d’incrustation de collages ; elle construit une épaisseur plastique grâce à l’accumulation de couches d’acrylique ; et elle joue sur une tonalité commune faite de bleus, d’indigos, et de roses tirant au rouge, parfois. Une constance qu’elle tempère aussitôt : « Ce style n’est pas vraiment réfléchi. Pour moi, la surprise fait partie intégrante du processus de création : je n’ai pas d’image précise en tête quand je me lance. Ce qui m’intéresse, c’est d’être étonnée par le résultat qui jaillit, à un moment donné. J’utilise des techniques classiques comme l’acrylique, la craie, les pastels et les collages, avec, pour cette dernière technique, une référence au mouvement Dada et au surréalisme qui sont des sources d’inspiration importantes pour moi. Mais mon style a évolué. Quand je regarde Bestioles, mon projet de fin d’études que l’Atelier du poisson soluble a publié tel quel, je trouve que mes illustrations sont trop chargées, trop lourdes. Aujourd’hui, j’essaye d’aller vers une plus grande simplification des formes ».  Adieu, également, les verts et les jaunes des débuts, Gabrielle Wiehe a tourné le dos à ces couleurs pour explorer toujours plus avant la gamme des bleus, réchauffés de notes rouges. « Quand je commence une image, j’accumule au moins une dizaine de couches, soit par insatisfaction, soit par plaisir de descendre toujours plus profondément dans l’image, comme en plongée. La lumière et les couleurs sont très importantes à Maurice ; le contraste avec Paris où tout est gris rend mon besoin de couleurs plus grand encore. Peindre, c’est plonger dans la couleur. Le bleu est une couleur omniprésente. C’est un petit bout de lagon qui apparaît »… Le retour aux sources arrive alors qu’on ne s’y attendait plus, par le biais de la couleur et de la matière, comme un lien sensuel, à l’image de son papier fétiche – le papier de soie – dont la fragilité et la transparence sont à la source de toutes ses images. Car Gabrielle Wiehe avance en équilibre sur un paradoxe : de strates en strates, elle n’est pas en quête de densité mais d’une transparence qui laisserait émerger un trésor, appartenant à un autre temps ou une autre vie, enfoui au plus secret de soi.


Pour aller plus loin

Biographie

Gabrielle Wiehe est née en 1980 à Maurice. En 1998, elle commence ses études de graphisme à Paris et obtient son diplôme en 2002. Elle a vécu en Inde pendant deux ans avant de revenir s’installer à Paris.

Bibliographie

  • WIEHE Gabrielle, Inséparables, Océan Jeunesse, 2010.
  • BRAMI Élisabeth, ill. WIEHE Gabrielle, Qui & Quoi ?, Océan Jeunesse, 2009.
  • WIEHE Gabrielle, Sirandann : petites devinettes, Small Guessing Games, préf. APPANAH Nathacha, Vizavi, 2009.
  • REISSER Catherine, Le Journal de Paul Balmer en Inde, Mango Jeunesse, 2007.
  • WIEHE Gabrielle, Bestioles, L’Atelier du poisson soluble, 2005.
  • PERRAULT Charles, ill. WIEHE Gabrielle, Le Chat botté, livre CD, Mango Jeunesse, 2003.

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