Véronique Tadjo : Écriture et voyages, le parcours d’une écrivaine et illustratrice

Par Véronique Tadjo

Photographie de Véronique Tadjo

Depuis 1984, Véronique Tadjo n’a cessé d’écrire pour les adultes et pour les jeunes, illustrant souvent elle-même ses textes. Elle retrace ici son itinéraire depuis l’année 2000, entre Londres, Johannesbourg et Abidjan : un parcours personnel que son travail déploie, avec une riche production pour tous les âges, dans tous les genres, dans différentes langues. Elle livre ici la genèse, le sens et les « coulisses » de sa création.

En 2000, ma famille et moi étions revenus vivre à Londres après un séjour de plusieurs années à Nairobi. J’étais déjà en contact avec un éditeur britannique, A&C Black, qui avait publié en 1993 mon premier album pour la jeunesse, Lord of the Dance, un hommage à la culture sénoufo. Je leur ai proposé une anthologie de poèmes d’Afrique, Talking Drums1 qui réunissait des auteurs francophones et anglophones, de la poésie traditionnelle et contemporaine. Quand il n’existait pas de version anglaise, c’est-à-dire la plupart du temps, j’ai assuré la traduction.  Ce qui m’intéressait, c’était de travailler par thèmes plutôt que par régions géographiques de manière à avoir une meilleure vision de la production poétique africaine. Pour moi, cette anthologie devait servir d’initiation à la poésie africaine pour les jeunes lecteurs et le grand public. Je souhaitais par ce livre « raconter » l’histoire du continent en poésie. Le livre est parsemé de mes illustrations en noir et blanc. L’anthologie reçut une bonne critique et l’édition américaine qui suivit fut également utilisée comme outil pédagogique dans les écoles.

Et puis l’année 2001 fut marquée par notre décision d’aller vivre en Afrique du Sud. Ce fut un grand changement car nous étions très conscients de partir dans un pays à peine sorti du traumatisme de l’apartheid. Mais l’élection démocratique de Nelson Mandela ayant tout changé et un vent d’espoir soufflant sur la nouvelle démocratie, nous n’avons pu résister à la perspective d’aller découvrir Johannesburg. Je me souviens qu’il a fallu expliquer à nos deux garçons de 11et 9 ans les complexités du pays et de ce qui nous y attendait. C’est peut-être pour cela que des années plus tard, j’ai écrit un livre sur Nelson Mandela. Au début de notre séjour, l’adaptation n’a pas été facile. Heureusement, j’avais voyagé avec des projets dans mes valises. Ainsi, je me suis tout de suite mise à travailler sur un projet d’album pour Édicef dans la collection Le caméléon vert. Ayant toujours eu une véritable passion pour l’art traditionnel africain et les masques en particulier, j’ai conçu un livre ayant pour objet la « déconstruction » d’un masque sénoufo originaire du Nord de la Côte-d’Ivoire et très apprécié pour sa richesse symbolique. Le masque est zoomorphique et incarne les qualités de plusieurs animaux nobles comme le caméléon (la capacité d’adaptation), le caïman (la force), l’antilope (l’élégance) et autres.  Au-delà de sa beauté, cela en fait un masque très puissant. Avec cet album, Masque, raconte-moi,  j’ai voulu encourager les jeunes à regarder un masque de près en mettant en valeur toutes ses composantes. Les illustrations sont sur du papier Kraft, plus proche du bois naturel. Pour moi, la partie visuelle est une écriture à part entière. Écrire et illustrer un album, c’est donc un va-et-vient incessant entre les images et le texte.

Si j’étais roi, si j’étais reine est sorti en 2004 aux Nouvelles Éditions Ivoiriennes2. Là encore, il s’agissait d’une collaboration avec un éditeur basé à Londres et qui avait déjà publié trois de mes albums, Mamy Wata et le monstre, Le Grain de maïs magique et Grand-mère Nanan en huit versions bilingues3. Les illustrations de If I Were a King, if I Were a Queen ont toutes été réalisées à Johannesburg. Il m’a fallu faire des recherches intensives pour trouver un nombre suffisant de photos de rois et de reines d’Afrique sur lesquelles baser mes dessins afin que les costumes soient les plus authentiques possible car l’un de mes objectifs était de donner aussi au livre une dimension historique. Indépendamment de cela, la question que pose le texte est : que fait-on de ses privilèges quand on en a ? Au début, les deux enfants abusent de leur position de petits rois et petites reines. Mais graduellement, ils comprennent qu’avec le pouvoir qu’ils ont, ils peuvent faire beaucoup d’actions positives au lieu de manger des chocolats toute la journée et de se montrer exigeants. Faire les illustrations m’a donné énormément de joie à cause des costumes d’apparat qui sont si riches en couleurs.

En 2007, j’ai accepté le poste de chef du département de français à l’université du Witwatersrand située en plein centre de Johannesburg. J’y suis restée jusqu’en 2015, date de notre départ. Si cette période fut très chargée pour moi, elle me permit d’accéder à d’autres aspects de la vie sud-africaine. Le contact avec les étudiants et mes collègues a approfondi mon expérience et par la suite nourri mon écriture. Mais je me suis vite rendue compte que je ne pourrais pas consacrer autant de temps que par le passé à l’illustration. Pour mon livre Ayanda, la petite fille qui ne voulait pas grandir, publié par Actes Sud Junior la même année, les illustrations ont été réalisées par Bertrand Dubois dans un style très poétique qui a donné une atmosphère magique au texte. Deux ans plus tard, l’album est aussi sorti aux Nouvelles éditions ivoiriennes à Abidjan avec des illustrations réalisées par Kyoko Dufaux. Cela a donné une interprétation différente de l’histoire dans un style lui aussi poétique mais plus réaliste. Quelques années plus tard, une version anglaise sera publiée par les éditions Jacana à Johannesburg avec de nouvelles illustrations réalisées par l’illustratrice sud-africaine Catherine Gronewald.

J’ai continué à écrire parallèlement des romans. Reine Pokou, concerto pour un sacrifice (Grand prix littéraire d’Afrique noire) est sorti chez Actes Sud en 2005 et Loin de mon père en 2010 toujours chez le même éditeur. Je ne conçois pas ma production romanesque comme une activité qui viendrait en opposition à celle pour la jeunesse. Au contraire, bien souvent les thèmes se répondent. Par exemple, Loin de mon père parle de Nina qui revient en Côte-d’Ivoire pour organiser les funérailles de son père dans un pays encore sous le choc de la crise politique et militaire qui a provoqué un certain nombre de morts. Ayanda, la petite fille qui ne voulait pas grandir utilise d’autres mots et d’autres images pour parler de la perte du père pendant une guerre « absurde ». Ayanda doit réapprendre à vivre dans sa communauté après l’énorme peine que la disparition de celui qu’elle aimait tant lui a causée.

En 2007, j’ai répondu à un projet sud-africain innovant initié par PRAESA, organisme sud-africain chargé de la promotion de la lecture en langues africaines et basé au Cap. Mon petit livre, When it Rains s’est donc inscrit dans le cadre de « Little Books for Little Hands » (Petits livres pour de petites mains) dont le but était de créer, grâce à la traduction, un fonds de lecture commun dans seize langues majeures d’Afrique. Ainsi, les enfants du continent liraient dans leurs langues maternelles les mêmes histoires que d’autres enfants vivant dans différents pays africains. L’idée était de créer une identité panafricaine à travers les albums.

Une autre anthologie a vu le jour en 2006. Cette fois-ci, il s’agissait de fiction. J’avais déjà commencé à réunir les textes quelques années auparavant. Là aussi, j’ai traduit les textes en anglais quand cela s’est avéré nécessaire. Au cours de mes recherches, j’ai découvert des récits pour la jeunesse écrits par de grands noms de la littérature africaine tels que Ngugi Wa Thiong, Chinua Achebe, Wole Soyinka et bien sûr Léopold Sédar Senghor4. À présent, l’un de mes projets est de traduire cette anthologie en français afin de la rendre accessible au public francophone.

Deux de mes meilleurs souvenirs  sont liés à la création d’illustrations pour le livre Madiba Magic (2013), un recueil de contes africains dédiés à Nelson Mandela, ainsi que la rédaction de Nelson Mandela, non à l’apartheid ! pour la collection « Ceux qui ont dit non » d’Actes Sud Junior. Au début, j’ai eu du mal à trouver le ton juste. J’étais gênée parce que je pensais que l’histoire de Mandela n’était pas la mienne, et qu’elle appartenait plutôt aux Sud-Africains. Cependant, ce n’était pas exact car Mandela est une icône mondiale dont la stature dépasse les frontières de son pays. C’est un personnage historique appartenant à l’humanité entière. À partir du moment où je me suis rappelé cela, j’ai pu travailler plus librement. Mais il restait quand même à trouver un angle d’approche. J’ai lu tout ce que je pouvais lire sur lui, y compris Un long chemin vers la liberté, sa célèbre autobiographie. Je me suis rendue compte que Mandela parlait beaucoup de la lutte de l’African National Congress (ANC) dont il avait été le fer de lance, mais qu’il s’exprimait très peu sur lui-même. On voyait le combattant mais pas l’homme. Je me suis donc « mise dans  la peau » de Mandela en essayant de remplir les non-dits et surtout d’aider les jeunes lecteurs où qu’ils se trouvent à s’identifier à cet homme courageux qui a fait tant de sacrifices pour son pays. Le livre a été traduit en plusieurs langues.

Au département de français, j’enseignais la littérature francophone. Bien entendu, le mouvement de la Négritude ainsi que la poésie de Léopold Sédar Senghor occupaient une place importante dans mes cours. C’est pourquoi lorsque j’ai eu l’occasion d’écrire un livre sur lui à la demande des éditions À dos d’âne, j’ai tout de suite été partante. Cela découlait directement de mon enseignement. J’ai donc parlé de Senghor et de son engagement littéraire et politique. Poète et président ! Tous les ingrédients étaient là pour frapper l’imagination. En plus, William Wilson dont j’admire le travail avait accepté de faire les illustrations du livre.

Mon dernier album en date, Les Enfants qui plantaient des arbres, est une adaptation du livre L’Homme qui plantait des arbres de Jean Giono. Paru aux éditions Oskar en 2013, il est illustré par Florence Koenig. Une version est en préparation pour une publication en Côte-d’Ivoire. L’histoire a une dimension écologique et fait également référence au Khoisans, ces chasseurs traditionnels sud-africains dotés d’une sagesse ancestrale et à l’origine des premiers peuplements du territoire.

À présent que ma famille et moi avons quitté Johannesburg, je partage mon temps entre l’Angleterre et la Côte-d’Ivoire. Mais pour continuer l’expérience sud-africaine, je suis en train de travailler à un livre sur Graça Machel, la troisième épouse de Nelson Mandela, une femme remarquable, totalement engagée dans l’éducation des jeunes. Indépendamment de ce projet, j’ai aussi hâte de me remettre à l’illustration et d’ajouter un point final à mon prochain roman !

Notes et références

1. Les références bibliographiques des titres cités se trouvent en fin d’article, dans « Pour aller plus loin ».

2. L’album existait déjà en version anglaise sous le titre de If I Were a King, if I Were a Queen (Milet Publishing, 2002).

3. Chez Millet Publishing, en bilingue anglais-allemand, chinois, arabe, vietnamien, français, urdu, gujarati, chinois.

4. L’anthologie est sortie chez A&C Black en 2008 sous le titre Chasing the Sun : Stories from Africa.


Pour aller plus loin

Véronique Tadjo

Véronique Tadjo est née à Paris et a été élevée à Abidjan. Elle a écrit plusieurs romans et recueils de poèmes et consacré une partie importante de son œuvre à la jeunesse. Elle a fait l’essentiel de ses études en Côte-d’Ivoire, puis s’est spécialisée dans le domaine anglo-américain à la l’Université Paris IV Sorbonne. Après avoir vécu quatorze ans en Afrique du Sud où elle dirigeait le département de français de l’université du Witwatersrand à Johannesbourg, elle partage maintenant son temps entre l’Angleterre et la Côte-d’Ivoire. Ses livres sont traduits en plusieurs langues.

 

Articles de Véronique Tadjo parus dans Takam Tikou :

Bibliographie pour la jeunesse de Véronique Tadjo :

NB Les publications en anglais ne sont citées que quand il n’en existe pas de version française.


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