Quand médiation rime avec ponctuation

S’enthousiasmer, s’interroger, accueillir pour être au service du lecteur

Par Stéphanie Broux, Bibliothécaire à Montreuil-sous-Bois, une banlieue de Paris
Portrait de Stéphanie Broux

 

Sur un ton très personnel, usant de métaphores, Stéphanie Broux, exprime quel est, pour elle, l’état d’esprit qui permet la médiation, cette relation à l’autre qui repose sur l’ouverture, la confiance, le partage, le questionnement. Pour être un bon médiateur il faut aussi savoir dialoguer avec son âme d’enfant.

Graphiste de formation, c’est à l’âge de 24 ans que je suis retournée à la littérature. J’avais perdu à l’adolescence le plaisir de lire comme on égare ses lunettes. C’est lors d’une séance de bibliothèque de rue, aux détours d’un square du XIXe arrondissement de Paris, lorsqu’un enfant s’est posé sur mes genoux en me demandant de lire une histoire, que s’est réactivé chez moi le plaisir de lire, de raconter et je me suis alors rendu compte de l’absolue nécessité de l’accès à la culture dès le plus jeune âge

C’est la confiance de l’équipe du Salon du Livre de jeunesse et de l’équipe des bibliothèques de Montreuil, en région parisienne, qui m’ont permis d’en faire mon métier.

Qu’est ce que la médiation ? Quels sont ses grands principes, ses règles d’or ?

Il y a autant de situations que de personnes rencontrées, que de livres à présenter, que d’occasions à créer… C’est un vaste sujet !

Pour moi la médiation, c’est d’abord un temps entre parenthèses, gratuit, un moment en dehors du quotidien où l’on va raconter, se raconter, se projeter... C’est une invitation à rentrer dans un espace imaginaire où tout peut se dire, se construire, se partager.

Pour essayer de retranscrire au mieux ces convictions, plutôt que de poser des mots, j’éprouve d’abord le besoin de coucher sur le papier des impressions graphiques. Crayon à la main, ce qui me vient d’abord face à cette page blanche, ce sont des signes de ponctuation.

Je trouve que la ponctuation symbolise à merveille les postures dans lesquelles  nous pouvons nous trouver en situation de médiation. Dans un texte, elle rend lisible son contenu. Dans nos métiers, nous devons rendre lisible et accessible la multitude d’informations.

Par exemple, le point d’exclamation ; Il marque l’enthousiasme, l’énergie nécessaire pour inviter, accueillir, se positionner.

Le point d’interrogation  avec sa coiffe en forme d’hameçon va chercher les réponses : il symbolise la nécessité de se remettre en question.

Ou encore, le point-virgule qui évoque le clin d’œil qui encourage à aller plus loin.

Quant aux points de suspension, ils reflètent les pensées qui ont besoin de temps pour cheminer.

Bibliothécaire, je m’imagine très souvent en point d’interrogation ambulant, ballotée de-ci de-là entre toutes ces informations vers lesquelles je dois mener le lecteur, avec en trame de fond les questions les suivantes :
Comment bien écouter la demande ? Comment faciliter l’accès à l’information ? Comment susciter le désir ? Comment ne pas donner cette image du bibliothécaire omniscient ? Comment subtilement aller au devant d’un public apparemment peu convaincu ? Comment établir le respect et la confiance dans la relation de, et rendre visible chaque forme de médiation ?

Ma règle d’or  m’a été transmise par une bibliothécaire quand j’ai débuté le métier : « Pour bien transmettre il faut d’abord nous rappeler comment on a aimé qu’on nous transmette ! Se souvenir de l’enfant qu’on était, de nos propres fonctionnements face à la découverte ». 

En ce qui me concerne, j’ai plus facilement appris mes leçons avec des professeurs qui sollicitaient mon imaginaire qu’avec ceux qui me faisaient apprendre mes leçons par cœur et me récompensaient par de bonnes notes. J’ai aussi plus de patience face à l’enfant qui me demande quinze fois la lecture du même album si je me rappelle que je peux moi-même éprouver le même plaisir à écouter quinze fois la même chanson, ou que je me suis replongée si souvent dans la lecture de Max et les Maximonstres de Maurice Sendak tellement cet album est pour moi une œuvre narrative structurante et rassurante.

Pour rester dans l’échange il faut s’adapter, laisser les perturbations des premières approches se faire, rendre autonome et ne pas se placer en position de supériorité.

Les enfants me demandent souvent : « Mais Madame, vous avez tout lu ? ». Si je laissais mes petits interlocuteurs me mettre dans la position de celle qui sait, je susciterais certainement chez certains une volonté de compétitivité mais surtout j’en découragerais plus d’un  ; je ne serais ni honnête avec moi-même, ni honnête avec eux !

Je m’efforce alors de répondre dans un premier temps par une question, pour qu’ils se placent eux aussi en acteurs de l’échange : « Est ce que tu penses vraiment que j’ai tout lu ? », clin d’œil à l’appui. Quelle que soit la réponse, je déroule mon parcours de lectrice, ses moments fastes, ses grands déserts, ses découvertes. L’authenticité est primordiale, personne ne peut se targuer d’être un lecteur idéal ! Et pour s’enclencher, la médiation ne doit pas s’encombrer de complexes. Ce doit être un moment convivial pour mieux accueillir la diversité des cheminements.

Le conte de La Soupe au caillou est pour moi l’image parfaite de ce qu’est une médiation réussie. Il en existe de multiples versions mais je vais m’appuyer sur celle d’Anaïs Vaugelade éditée à l’École des Loisirs.

Connaissez-vous l’histoire ? C’est celle de ce vieux loup édenté qui vient frapper chez une poule un soir d’hiver et qui demande l’hospitalité pour réchauffer son vieux caillou et faire sa soupe au caillou. La poule se méfie d’abord, mais poussée par la curiosité, ouvre sa porte et ne peut s’empêcher d’ajouter son grain de sel. Le loup accueille son conseil et la soupe s’en trouve modifiée. S’en suivent tous les animaux des alentours qui ont vu le loup rentrer chez la poule et qui une fois rassurés ne se priveront pas, eux non plus  de donner leur version de la recette. Pendant la cuisson, les convives font connaissance. Une fois la soupe partagée le vieux loup reprend son caillou et s’en va.

Tant dans le fond que dans la forme, le conte renvoie d’abord à la transmission de la tradition. La soupe au caillou est une recette traditionnelle paysanne.La cuisson est maintenue à petit feu, le galet est en perpétuel mouvement et agit comme un robot mixeur qui mélange et qui écrase les différents composants de la soupe et la maintient à température.

Voyez-vous où je veux en venir ?

Nous, médiateurs, nous sommes comme ce vieux loup, nous portons dans nos besaces ce patrimoine à transmettre, immatériel, mais matérialisé ici par ce gros caillou. Ce que l’on imagine ou ce que l’on craint de nous peut faire que les portes restent fermées. Mais c’est bien la posture du loup, sûr de ce qu’il porte en lui, sans attente particulière, mais prêt à accueillir la surprise et la diversité, qui fera que le moment sera enrichi de ce que chacun aura apporté ; et ce sera une nouvelle histoire à raconter !

Pas de compétition, juste un moment de partage.

Car la médiation, c’est bien donner accès, rendre lisible, faire éclore l’autonomie dans la recherche d’outils, pour que le cheminement vers les réponses se déroule dans les meilleures conditions possibles et dans le respect de chacun !