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Takam Tikou

La revue du livre et de la lecture des enfants et des jeunes / Afrique - Monde Arabe - Caraïbe - Océan indien

Pour la prise en compte des traditions orales dans la formation des bibliothécaires

Par C. T. Chisita et I. Abdullahi

Voici, dans une version abrégée, la communication présentée par C. T. Chisita (Harare Polytechnic, Zimbabwe) et I. Abdullahi (North Carolina Central University, États-Unis) au congrès 2010 de l’IFLA (Féderation Internationale d’Associations de Bibliothécaires et d’Institutions) à Göteborg, en Suède, dans le cadre de la session « Formation en Bibliothèques et Sciences de l’Information dans les pays en développement ».

En Afrique, l’histoire des bibliothèques est ancrée dans l’histoire du colonialisme. Elles se sont développées selon le modèle européen où les connaissances et la culture sont transmises par les medias imprimés et électroniques. On le voit à la manière dont l’information circule, aux politiques éducatives, aux programmes pédagogiques qui mettent systématiquement l’accent sur les ressources imprimées au détriment de la tradition orale.

Chez les peuples africains, l’acquisition des connaissances, leur conservation, leur diffusion et leur partage – avant, pendant et après l’ère coloniale – sont toujours passées par le biais de la tradition orale. Ces traditions orales sont riches et variées ; elles ont contribué à soutenir et développer la culture africaine, alors même que les formations en sciences de l’information ne prenaient pas ce patrimoine au sérieux, eu égard à la prédominance de la culture écrite.

Les formateurs en sciences de l’information dans les sociétés de culture orale devraient, par conséquent, élaborer des stratégies sur la manière de reconsidérer l’encyclopédie culturelle. L’existence des grandes épopées grecques comme L’Iliade et L’Odyssée est une preuve manifeste de l’immense potentiel que représente l’utilisation de la tradition orale comme instrument de transmission culturelle.

Les traditions orales comme outil éducatif

Le docteur Ali Mazrui1 a remarqué que l’eurocentrisme nie la valeur des sources orales au prétexte qu’elles ne sont ni scientifiques ni empiriques, alors même que ce sont de puissants outils pour illustrer ou mettre en lumière le dynamisme de la mémoire humaine, ce qui a permis aux sociétés traditionnelles d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine de conserver leurs identités collectives uniques.

Pour Alema, la culture orale a été sous-estimée ; par exemple, les bibliothèques africaines ont continué à s’orienter vers l’imprimé sans tenir compte de l’importance des traditions orales. Délibérément, on observe une tendance à remplacer la culture orale par la culture écrite, plutôt que de se concentrer sur la manière d’offrir les connaissances et compétences appropriées indispensables aux communautés de culture orale. J.M. Nyerere2 a exprimé des idées similaires en déconstruisant le mythe selon lequel l’éducation était inexistante avant la colonisation. « Le fait que l’Afrique précoloniale ne possédait pas "d’écoles", sauf lors de courtes périodes initiatiques dans certaines tribus, ne signifiait pas que les enfants ne recevaient aucune instruction. Ils apprenaient au fil de la vie et de l’expérience… On leur enseignait les savoirs de leur société et le comportement qu’on attendait de ses membres. »

La formation des professionnels des bibliothèques et de l’information ne fait pas exception ; elle doit avoir pour objectif de fournir à ceux qui pratiquent ces métiers les compétences et les connaissances indispensables pour les aider à agir de façon réellement efficace auprès des communautés fonctionnant par la transmission orale. B.O. Ukeje3 estime que, même s’il convient de maintenir des critères universels, chaque société devrait concevoir un système éducatif adapté à ses propres besoins et contexte.

Les professionnels des sciences de l’information qui vont travailler dans des sociétés où prédomine l’oral devraient s’inspirer de Nyerere lorsqu’il affirme que l’éducation doit avoir pour objectif de transmettre d’une génération à l’autre toute cette sagesse et ces connaissances accumulées, pour préparer les jeunes à leur future vie sociale en participant activement à son maintien et son développement. Cela signifie que le programme de formation doit être pensé pour amener l’étudiant à apprécier la valeur et la complémentarité des savoirs, tant locaux qu’internationaux.

Objectifs et perspectives pour la formation des professionnels de l’information travaillant dans des sociétés de culture orale

Former des professionnels de l’information pour les sociétés de culture orale exige de modifier les programmes pour qu’ils s’adaptent aux besoins locaux. Il faut ouvrir et élargir la conception, la réalisation et l’évaluation de la formation, afin que les étudiants acquièrent les compétences et les connaissances indispensables pour se montrer créatifs et innovants dans les projets qu’ils proposent à la population locale qui ne saura peut-être ni lire ni écrire. Ces bibliothécaires devront sortir des tours d’ivoire pour jouer le rôle de philosophe socratique accoucheur et reconnaître le patrimoine oral des populations. Le deuxième objectif, c’est de créer des partenariats stratégiques entre communautés et bibliothécaires, bénéficiant aux deux parties, car cela permettra aux populations de dire de quel type de services ils ont besoin.

D’après S. A. Nyana4, la réforme des programmes de formation implique d’y inclure le conte, tout en trouvant un équilibre entre les contenus oraux et ceux imprimés. Les bibliothécaires doivent s’éloigner des pratiques traditionnelles et archaïques où ils attendaient que les usagers viennent à eux ; il leur faut adopter une démarche active pour attirer la collectivité à la bibliothèque, par le biais d’actions de marketing, de publicité et de promotion, menées avec un réseau de partenariats divers. Ils devront également repérer des personnalités locales pour partager leurs expériences par le biais de la communication orale.

Cette révolution culturelle dans la formation des bibliothécaires doit aboutir à des programmes leur permettant de comprendre le lien entre bibliothèque et développement, car les deux concepts sont indissociables. Cette initiative permettra de mettre en place des praticiens capables d’utiliser leurs connaissances et leurs compétences pour animer une bibliothèque efficace et adaptée, plutôt que « des éléphants blancs »5 qui ne sont qu’un fardeau inutile pour les contribuables. Dans cette nouvelle formation, l’étudiant devra effectuer un stage obligatoire d’une année, d’un trimestre ou d’un demi-semestre dans une communauté de culture orale. Il pourra ensuite mettre en pratique ce qu’il aura appris. En règle générale, sur le continent africain, les jeunes étudiants en sciences de l’information se bousculent pour obtenir des postes dans l’industrie et les ONG spécialisés dans la haute technologie. Personne n’a envie de travailler dans des zones rurales ni dans des bibliothèques publiques dont la mission est d’être au service de tous, y compris des populations analphabètes.

Utiliser les technologies de l’information et de la communication (TICE) pour promouvoir les traditions orales

Un autre objectif dans la préparation des professionnels de l’information à une société basée sur la transmission orale est lié aux compétences sur la manière d’utiliser les TICE à des fins de développement. Prenons l’exemple de l’utilisation des podcasts. Au Zimbabwe, ils ont été adoptés comme moyens de diffusion de l’information parmi les agriculteurs. C’est une innovation dans ces régions où l’infrastructure routière et les réseaux de communication sont limités.

H. Clegg et S. Montgomery6 ont remarqué que les podcasts permettent de capturer les connaissances tacites7 « à chaud » grâce aux interviews. De plus, ils encouragent les échanges, puisqu’ils peuvent circuler aisément via les flux RSS. Les podcasts représentent un nouvel accès au savoir, libéré des contraintes du temps et de l’espace. On peut interviewer une population rurale dispersée sur de vastes territoires à tout moment et dans n’importe quel lieu. C’est un moyen bon marché et pratique pour engranger un savoir propre à une communauté et un outil idéal pour fixer une mémoire qui disparaît.

D’après H. Clegg et S. Montgomery, la technologie nécessaire pour les podcasts est relativement simple : un accès à un service téléphonique qui permette d’enregistrer l’appel et d’utiliser l’enregistrement ; et des appareils MP3 qui fonctionnent avec des piles rechargeables. Les programmes de formation doivent donc apprendre aux bibliothécaires à maîtriser les rudiments de la technologie (radio, télévision, cassettes audio et podcasts), afin d’aider les populations vivant dans des sociétés de culture orale à produire des contenus adaptés à leurs besoins.

H. W. J. Meyer8 remarque que l’information sous forme écrite ou numérique n’est pas accessible aux populations de tradition orale. Il est donc indispensable de reformuler cette information sous forme de parole, de pièces de théâtre, de chansons, etc. Les professionnels doivent éviter les pièges des medias qui ne sont pas adaptés, en pensant à tort que les sociétés de culture orale se plongeront dans tel ou tel sujet pour peu que cela passe par l’image ou, mieux, par l’audiovisuel. Pour dépasser le problème de la dépendance aux medias, les professionnels de l’information travaillant dans les sociétés de culture orale doivent envisager l’utilisation de medias conviviaux dans la langue et la culture que les populations locales comprennent.

Apprivoiser "l’orature" comme moyen de communication

T. Lo Liyong remarque que l’écrivain ougandais Zirimu a inventé le terme « orature », en référence à une utilisation artistique de la langue parlée dans les spectacles, l’instruction et la pédagogie. Il existe de nombreuses formes d’orature et rien n’empêche de les intégrer aux formations des sciences de l’information, ce qui contribuerait à en améliorer l’efficacité pour ces sociétés qui fonctionnent sur la transmission orale.

Ces traditions orales revêtent la forme de proverbes narratifs, poèmes chantés, mythes, contes populaires, légendes, fables animalières, anecdotes, chants funèbres,chansons, théâtre et danse. Les professionnels de l'information doivent être capables d'exploiter ce capital culturel en complément des medias imprimés ou électroniques et d'assurer le développement des traditions orales pour enrichir les expériences universelles de l'humanité et leurs expressions créatives. Hove remarque que les traditions orales sont les vecteurs de sens les plus efficaces, que ce soit à un enterrement ou à une cérémonie annoncée par les tambours. Par exemple, au Zimbabwe, tant à la radio qu'à la télévision, on entend un roulement de tambour avant le début des informations. « Ainsi, l'instrument persiste au point que, aujourd'hui, le journal télévisé du Zimbabwe est toujours annoncé par un batteur déchaîné qui pratique l'antique art de rassembler tout le monde pour annoncer les événements d'importance… »

E. Obiechina9 observe que les récits et proverbes africains tirent leur force de la sagesse collective de ces peuples de tradition orale et expriment des structures de sens, de sentiment et de pensée, au service d’objectifs sociaux et éthiques essentiels. Cela implique que les récits sont une forme primaire de la tradition orale, le vecteur de la culture, de l'expérience et des valeurs, tout autant qu'un moyen de transmettre les compétences, le savoir et la sagesse. Les professionnels de l'information et des bibliothèques doivent connaître le patrimoine oral de ces sociétés afin de proposer des services et des projets qui soient en accord avec la culture et les attentes de la population. Toute culture crée des récits pour donner un sens au monde ; c’est la raison pour laquelle on retrouve partout des contes populaires. C. Achebe explique dans Les Termitières de la savane10 que, dans les sociétés à transmission orale comme celles d’Afrique, les histoires survivent à tout, et servent un but didactique, thérapeutique et éthique. « Ce sont les histoires […] qui empêchent nos descendants de foncer comme une troupe de mendiants aveugles dans les épines des barrières de cactus. L'histoire nous escorte ; sans elle, nous sommes aveugles. L'escorte appartient-elle à l’aveugle ? Non, pas plus que nous ne possédons notre histoire ; c'est plutôt elle qui nous tient et nous dirige. »

Créer des synergies avec des bibliothécaires aux pieds nus

Le « bibliothécaire ambulant » est la version moderne de l'encyclopédie vivante et les professionnels des bibliothèques publiques et associatives doivent identifier des personnes ressources importantes et les inviter à partager leurs connaissances et compétences.

Les bibliothèques publiques du Zimbabwe, comme celles du Bulawayo, du Museum national et de la ville d'Harare, ont fait l'expérience d'utiliser des conteurs pour attirer les jeunes lecteurs. De quoi confirmer les affirmations d’Amadi : il faut « déprofessionnaliser » en demandant à des personnes d'expérience de venir partager leur savoir avec les lecteurs. Cela exige également des professionnels qu’ils combattent avec tact et délicatesse le mythe selon lequel la culture n'existe que dans les livres ou à l'intérieur des bâtiments en dur que sont les bibliothèques modernes. Ce qui était déjà vrai dans l'Afrique précoloniale l'est toujours dans la société africaine d'aujourd'hui, comme l'affirme K. Gyekye11 : « Il y a une richesse philosophique à découvrir dans les proverbes, les mythes et les contes populaires ». Cependant, l'objectif à atteindre désormais, c'est de trouver le moyen de soutenir les initiatives importantes qui apportent une valeur ajoutée à la vie culturelle des populations de culture orale.

À en croire Goody et Watt (1982), les peuples traditionnels tendent à comprendre davantage les objets réels qui leur sont familiers ou les abstractions qu'ils peuvent comparer à ces objets quotidiens, par exemple, un cercle par rapport à la lune, un rond par rapport à une case, ou encore, un carré par rapport à une maison. L’humanité a tendance à fonctionner sur le mode iconique ou symbolique, parce que les problèmes posés sous forme de symboles sont plus accessibles. Meyer observe que pour dépasser le problème de l’intangible, les professionnels de l'information, dans leur rôle de communicateurs, doivent s'appuyer sur le mécanisme des comparaisons, des métaphores et des démonstrations visuelles que le public qu'ils visent peut aisément s'approprier.

Systèmes de connaissances indigènes (SCI)

Les professionnels de l'information doivent apprendre à apprécier les systèmes de connaissance indigènes, ancrés dans la tradition orale. D.O. Atte12 définit les SCI comme du savoir local issu de l'interaction de la population et de son environnement. Ces SCI couvrent la totalité des domaines de l'expérience humaine et sont encodées dans l'art de la conversation, par exemple, dans les dictons, les histoires, les énigmes, la musique, les chansons et les danses et autres compétences verbales qui fondent le répertoire oral. Pour les professionnels de l'information, il n'y a rien de plus important que d'identifier, d’organiser, de promouvoir et de protéger cette culture afin qu'elle ne se retrouve pas exclue des projets de développement. Cela exigera également des professionnels compétents sur des questions cruciales comme, entre autres, le droit de la propriété intellectuelle, le bio-piratage et le commerce équitable, des professionnels qui puissent concevoir des projets susceptibles d'engager la population dans des débats sur des sujets liés directement à son bien-être.

Selon S. A. Mwanahewa13, il est possible de lier la logique et les traditions orales dans une relation complémentaire et réciproque ; par exemple, l’émotion que provoque la littérature orale est une arme pour faire passer des messages et atteindre des objectifs. L’essayiste remarque plus loin que les sociétés à transmission orale regorgent de « bibliothèques vivantes » et que rien n’est fait pour fixer le patrimoine culturel que possèdent ces populations. Il demande : « Cependant, la durée de vie de ces bibliothèques est limitée car, à court terme, toute cette génération sera morte. Si on prend ce fait en compte, combien de bibliothèques le monde enterre-t-il chaque jour ? » Comme nous l’a rappelé Amadou Hampaté Bâ, en Afrique, quand un vieillard meurt, c’est une bibliothèque qui brûle.

Les difficultés majeures que rencontre la formation des professionnels de l’information dans les sociétés à transmission orale tournent autour de la nécessité d’intégrer les systèmes de connaissances indigènes (SCI) et les systèmes de connaissances modernes (SCM), afin que les jeunes diplômés les utilisent comme ressources pour s’attaquer aux problèmes sociaux contemporains. Ceci exige une redéfinition de l’éducation, afin que les bibliothèques puissent, en s’appuyant sur les profils des populations, créer un espace où accueillir les spécialistes de la culture orale où ceux-ci viendraient partager leur expérience avec les lecteurs. Une bonne façon de déconstruire le mythe selon lequel les enseignants ne se trouvent que dans les universités, car la transmission orale engendre, elle aussi, ses philosophes. Une décentralisation des processus culturels et une déprogrammation des esprits s’avèrent alors indispensables afin que les autorités locales envisagent l’éducation et la culture d’une manière holistique. Les professionnels de l’information sont particulièrement bien placés pour explorer les SCI eu égard au droit de la propriété intellectuelle et au développement durable, entre autres sujets de discussion. Il est important pour les bibliothécaires africains de faire pression pour obtenir une organisation systématique des traditions orales du continent car elles sont le dépositaire d’une vaste culture historique, philosophique, traditionnelle, religieuse et scientifique absolument fondamentale.

Notes et références

1. Mazrui, Ali A. « African Archives and the oral tradition ». Dans Unesco Courier, Fév. 1985.
2. Nyerere, J.M. Education for self-reliance. Dar-es Saalaam, Government Printer, 1975.
3. Ukeje, B. O. Educational Administration. Enugu, Fourth Dimension Publishing, 1992.
4. Nyana, S. A. Creating a library system that serves the needs of the rural communities in Africa South of the Sahara. [Consulté 30.06.2011]
5. Réalisations coûteuses et peu rentables.
6. Clegg, H. et Montgomery, S. « Podcasting: A new way to create, capture and disseminate Intellectual capital ». Dans Information Outlook, vol. 12, n° 8, 2008. p.11-15.
7. Connaissances personnelles, non formalisées, par opposition aux connaissances explicites. Concept développé par Michael Polanyi (Hongrie, 1886-1976), pour exprimer l’idée que nous savons plus de choses que ce que nous pouvons dire.
8. Meyer, H. W. J. « The nature of Information and the effective use of Information in rural development ». Dans Information Research, vol. 10, n° 2, 2005.
9. Obiechina, E. « Narratives Proverbs in the African Novel (Special Issue in Memory of Josaphat Bekunuru Kubayanda) ». Dans Research in African literature, vol. 24, n° 4.
10. Achebe, C. Anthills of the Savannah. Londres, Heinemann, 1987.
11. Gyekye, K. An Essay on African Philosophical Thought: The Akan Conceptual Scheme. Temple University Press, 1995.
12. Atte, D.O. « Indigenous local knowledge as a key local level development: Possibilities, constraints and planning issues ». Dans Studies in Technology and social change, n° 20. Ames, Iowa State University/ Technology and Social ChangeProgrammed, 1992.
13. Mwanahewa, S. A. The African Logical Heritage and Contemporary life; the cogency in Kinyankore orature Focusing on proverbs [Consulté le 30-06-2011].


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