L’émergence d’un marché panafricain du livre au premier Forum des éditeurs jeunesse d’Afrique

Du 6/03/2025 au 8/03/2025 à Lomé

Par Jean-Florentin Agbona
Portrait de Jean-Florentin Agbona assis à un pupitre

Ingénieur culturel et chroniqueur littéraire, Jean Florentin Agbona revient sur un événement important pour la structuration de la littérature de jeunesse africaine: un forum d'éditeurs jeunesse  qui s'est tenue au printemps à Lomé, organisé afin de susciter formations, échanges et cessions de droits. Une belle initiative qui a déjà porté ses fruits et dont Takam Tikou se devait de rendre compte.

Imaginez…

Imaginez des histoires du Cameroun publiées au Mali, des contes du Ghana à Madagascar, des romans jeunesse du Sénégal édités au Togo, des bandes dessinées du Bénin traduites en anglais pour le Nigéria… cela fait rêver ! Eh bien, le FEJA, durant trois belles journées professionnelles, a favorisé ces passerelles interafricaines.

Du 6 au 8 mars 2025 s’est tenu à Lomé, la capitale togolaise, le premier Forum des éditeurs jeunesse d’Afrique (FEJA). L’événement a été organisé par l’association Lire au Togo (présidée par Simon de Saint-Dzokotoe), avec la coordination d’Agnès Debiage (ADCF Africa). L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) a pleinement apporté son appui à cette rencontre qui a réuni 52 éditeurs jeunesse venus de 15 différents pays, sous le thème « Connectons nos projets ». Pour la circonstance, les participants avaient principalement à cœur de créer un réseau continental entre maisons d’édition.

Genèse d’un événement inédit

Souvent, c’est un petit rêve qui devient réalité et qui crée de grandes choses. C’est un peu l’histoire du FEJA que vous allez découvrir ici. Tout a commencé avec le constat fait par Agnès Debiage, consultante chevronnée qui connaît parfaitement le fonctionnement du secteur du livre sur le continent : « En multipliant les déplacements dans les différentes zones d’Afrique, j’ai réalisé à quel point ce réseau d’éditeurs jeunesse ne se connaissait que trop peu, et qu’un pont entre professionnels francophones et anglophones devait être créé.» L’association Lire au Togo, qui, en octobre 2024, avait déjà organisé le premier Salon du livre jeunesse de Lomé (SaLiJeL), a tout de suite apporté son adhésion à l’initiative. Quant à l’Organisation internationale de la francophonie, elle y a trouvé un enjeu professionnel important et a accepté avec enthousiasme de soutenir le projet. Pour cette institution, le livre jeunesse africain a de beaux jours devant lui : une population jeune, un imaginaire riche, une tradition de conteurs, des créatifs de talent, un usage du numérique en constante évolution et des éditeurs motivés qui, chaque jour, donnent naissance à des ouvrages qui atteindront des centaines, voire des milliers de lecteurs. La représentante de l’OIF pour l’Afrique de l’Ouest, Mme Thi Hoang Mai Tran, lors de la cérémonie d’ouverture, précise : « La lecture, l’éducation, la diversité linguistique, le développement entrepreneurial sont au cœur des actions de l’OIF et le premier Forum des éditeurs jeunesse d’Afrique réunit tout cela.»

En effet, ce premier forum s’est déroulé dans un contexte propice. Il faut remarquer l’évolution et le dynamisme du secteur de l’édition en Afrique, au cœur des industries culturelles et créatives, l’importance du développement du livre jeunesse sur le continent, la cohérence à faire émerger un réseau de professionnels qui fédèrent toutes les zones linguistiques, la facilitation des échanges de droits comme possibilité de favoriser la circulation des livres en Afrique et le besoin de professionnalisation.

Plusieurs activités à impact direct, notamment les ateliers de bonnes pratiques et les rendez-vous professionnels, ont pleinement rempli les trois jours d’échanges entre les participants.

Les éditeurs ensemble pour la bonne cause

L’union fait la force, dit-on ! Et ça, les éditeurs africains l’ont compris. Il s’agit de se donner la main pour relever les défis et progresser ensemble, convaincus que la collaboration et la solidarité sont les clés nécessaires pour réussir. Alors, participer au FEJA, pour eux, était comme répondre à un appel.

Matinée de formationAvec 35 éditeurs attendus au départ, ils seront finalement 52 à participer à la rencontre. Ce qui dénote l’engouement suscité par le besoin manifeste de prospecter d’autres horizons, de découvrir les potentialités qui existent et de nouer des partenariats. Au total, 15 pays sont représentés (Bénin, Cameroun, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Ghana, Guinée, Île Maurice, Kenya, Madagascar, Mali, Maroc, Nigeria, Sénégal, Togo), couvrant presque toutes les zones du continent, mêlant francophones et anglophones. Convaincus que les éditeurs peuvent réaliser de grandes choses ensemble , les organisateurs du FEJA les ont conviés à optimiser ces trois journées professionnelles, développer des contacts, capter de nouvelles idées et initier des projets. Le témoignage de Gisèle Mela Fokam (NMI Education, Cameroun) est éloquent : « Le FEJA était un moment incroyable. J'ai découvert la plupart des éditeurs pour la première fois, une belle connexion avec les deux zones linguistiques. Impressionnée par la diversité des catalogues jeunesse qui démontrent que ce segment de l'édition est en plein essor en Afrique. »

Dans le déroulement du programme du forum, trois moments clés ont retenu l’attention. D’abord, les matinées de formation, qui ont donné lieu à de nombreuses interactions entre éditeurs, agents littéraires et experts pour explorer les défis et les opportunités du secteur. Ensuite, les rendez-vous BtoB mis en place, qui ont permis aux participants d’établir des contacts précieux avec d'autres éditeurs et professionnels de l'industrie du livre. Ces derniers visent essentiellement à permettre des cessions de droits, des coéditions et des collaborations futures. Enfin, cette belle exposition des livres jeunesse du continent, inaugurée par la représentante de l’OIF et le directeur de cabinet de la ministre en charge de la Communication, des Médias et de la Culture. Elle a été un moment intense de découvertes, où chacun a pu explorer les publications d’autres pays, s’émerveiller sur les illustrations.

Découvrir, apprendre, réfléchir

Les matinées de formation et de partage d’expériences avaient pour objectif de faire émerger des idées dans une démarche participative. Le programme du forum avait mis l’accent sur trois axes essentiels au niveau des master class. Les approches se voulaient pragmatiques, cadrées sur le contexte africain et permettant la transmission d’outils utilisables. Chaque matinée était centrée autour d’un axe avec une thématique dominante animée par plusieurs personnes : - Comment construire des coéditions jeunesse en Afrique ? - Développer la créativité et diversifier ses sources d’inspiration. - Donner des outils pour améliorer la découvrabilité numérique. Les participants sont ressortis de ces ateliers de formation avec plein d’idées en tête à mettre en œuvre à leur retour. C’est le cas de Sylvie Ntsame (Éditions Ntsame, Gabon) qui témoigne : « J'ai appris beaucoup de choses. En plus des droits des livres que je vais acheter auprès des autres maisons d’éditions, je vais me lancer dans l’élaboration des métadonnées de mes ouvrages. »

L’essor d’un marché panafricain du livre

Les éditeurs ont répondu présents à l’appel du FEJA avec l’intention de présenter leurs différents catalogues qui, tous réunis, représentent près de 1 500 titres. L’événement se veut d’ailleurs une vitrine de cette richesse de l’édition jeunesse africaine.

Les rendez-vous BtoB En amont de la rencontre, les catalogues de tous les éditeurs présents avaient été partagés afin que chacun puisse avoir une visibilité sur la production des autres. Les rendez-vous BtoB ont ainsi permis d’acheter ou de vendre des droits, négocier des collaborations éditoriales, nouer des accords de distribution dans d’autres pays, se renseigner pour enregistrer ses ouvrages en audio, signer des contrats de distribution digitale, etc.

Les organisateurs étaient satisfaits de constater que les trois après-midi du forum ont totalisé plus de 500 rendez-vous. Preuve que les éditeurs ressentaient le besoin de collaboration et ne manquaient pas de pistes d’échanges commerciaux. À cet effet, Ravaka Tahirimihamina (Éditions Karné, Madagascar) reconnaîtra pour sa part : « Le FEJA a offert une plateforme inédite pour faciliter la distribution des livres en Afrique à travers la coédition et les cessions de droits et m'a permis de trouver de nouveaux moyens d'exporter la littérature malgache

Concernant les cessions de droits, il faut constater que ceux qui ont l’habitude d’acheter et de vendre des droits étaient les éditeurs généralement invités à des programmes internationaux, que ce soit en France, en Italie, en Allemagne, aux Émirats arabes unis ou en Inde, donc hors du continent africain.

Créer des liens pour aller plus loin

Face à la problématique que les éditeurs qui ne partagent pas la même langue ne se connaissent pas, et donc ne collaborent pas, une forte demande d’établir des jonctions entre les zones linguistiques a été exprimée. Une attention particulière est donc portée à ces connexions qui faciliteront la traduction et la circulation des œuvres. Car, comme le dit un proverbe africain, « seul, on va plus vite, ensemble, on va plus loin ».

La détermination des éditeurs a même fait germer lors du FEJA l’idée d’un prix de l’édition jeunesse africaine qui n’a pas tardé à se concrétiser. Initié par la maison d’édition eKitabu (Kenya), le prix a été inauguré en septembre 2025 à Naïrobi avec plusieurs lauréats dans différentes catégories. Cette distinction met à l’honneur l’excellence de l’édition jeunesse en Afrique, tout en construisant des ponts entre les communautés francophones et anglophones.

Photo de familleÀ l’heure du bilan, les participants se sont exprimés pour dire à quel point leurs attentes avaient été comblées et les perspectives que ces journées avaient tracées à court terme. Pour Ousmane Soumaré (Les plumes inspirées, Guinée), « ce salon est une opportunité pour les éditeurs africains de créer un puissant réseau de diffusion des ouvrages de jeunesse à travers le continent et au-delà. Le cadre créé par le FEJA ouvre la porte à la créativité et permet de consolider le lien entre les acteurs du livre jeunesse en Afrique ».

Des chiffres qui prouvent l’impact du FEJA

Selon le rapport général du forum, les après-midi business BtoB ont donné des résultats extraordinaires. À titre illustratif :

· 560 rendez-vous sont enregistrés pour les 44 éditeurs qui ont répondu au questionnaire, soit une moyenne d’environ 12 rendez-vous par éditeur sur les trois jours. Cela constitue un chiffre exceptionnel, car l’objectif initial était de 200 rendez-vous.

· 149 cessions de droits ont été négociées (objectif initial : 40 cessions). Elles devraient entraîner la circulation d’au moins 74 titres au sein du continent. Si l’on se base sur un minimum de 500 exemplaires par titre, cela signifie que ces cessions vont concerner 37 000 exemplaires de livres, et donc autant d’enfants, de bibliothèques, d’écoles.

· 18 coéditions africaines de livres jeunesse sont initiées (objectif initial : 3 coéditions). C’est une première sur le continent en matière de collaboration éditoriale.

L’édition jeunesse africaine connaît un développement remarquable depuis une décennie. De nombreuses maisons d’édition locales enrichissent le paysage littéraire du continent avec des créations originales. Dans ce contexte dynamique, le premier Forum des éditeurs jeunesse d’Afrique a été une étape essentielle pour accompagner l’évolution de ce secteur qui est un formidable lien entre éducation et industries culturelles et créatives. La nouvelle génération d’auteurs, d’illustrateurs, de bédéistes et d’artistes qui émerge fournit des contenus portant les valeurs des cultures africaines. Elle a le mérite d’offrir aux jeunes la découverte de l’Afrique écrite par les Africains.

exposition de livres jeunesse

Sur cette belle lancée réalisée grâce au soutien de l’Organisation internationale de la francophonie, les regards sont tournés vers la deuxième édition du FEJA. Car il importe de continuer à construire le développement de l’écosystème du livre jeunesse sur le continent, là où on estime que 750 millions de personnes ont moins de 20 ans.


Pour aller plus loin

Ingénieur culturel et chroniqueur littéraire, Jean Florentin Agbona est titulaire d’un master 2 en  Art, Culture & Développement. Il intervient dans l’organisation de plusieurs festivals, événements et rencontres liés au livre et à la lecture. Il est notamment rédacteur à "Legs & Littérature", revue pour laquelle il signe des articles. Il inititie et anime aussi des « Entretiens littéraires francophones » sur Radio FSF, la voix de la diversité. Depuis 2020, il est nommé ambassadeur des éditions Nouveaux Horizons pour la promotion et la diffusion dans l’espace francophone des ouvrages d’auteurs américains traduits en français. De 2022 à 2024, il a été membre du comité de sélection du prix Orange du Livre en Afrique. Il a également collaboré avec l’Association internationale des libraires francophones (AILF) en écrivant des articles sur : «les librairies indépendantes et la bibliodiversité», «les coéditions solidaires pour le livre équitable», «les prix littéraires francophones». Lauréat du Concours panafricain de critique d’art en 2022, il a reçu le troisième prix dans la catégorie Littérature. En 2013, il a publié Le compte rendu critique de lecture: Précis de méthodologie aux Éditions Universitaires Européennes. Il revient ici sur le Forum des Éditeurs Jeunesse en Afrique.


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