« Les livres sont des compagnons de vie »

Ecrire pour la jeunesse

Par Delphine-Laure Thiriet, autrice et professeure
Photographie de Delphine-Laure Thiriet

Je ne peux pas dire que j'écris depuis que je sais tenir un stylo, mais il est vrai que j'ai rédigé un petit roman quand j'étais en fin d'école primaire, dans un cahier de brouillon. Et ensuite, plus rien, alors que je notais sur ma fiche de début d'année au collège, à profession envisagée : « Écrire des romans pour les enfants ». J'ai pris mon temps... Quand j'ai commencé à écrire, j'ai subitement repensé à cette fiche remplie en classe, et tout m'a semblé logique : j'allais finalement faire ce dont j'avais toujours eu envie.

 

En réalité, il y a toujours eu une logique parce que ma vie tourne autour des livres et des enfants. Avant d'écrire, j'ai fait des études de littérature, à Paris. J'ai l'agrégation de lettres modernes. J'ai enseigné dans divers établissements, et même en psychiatrie infanto-juvénile. J'ai beaucoup lu d’ouvrages de jeunesse pour mes classes, et je continue. Je pense en lire davantage que de la littérature générale. Et j'adore ça. Tout naturellement, je me suis tournée vers la jeunesse en écriture, et je pense que j'étais aussi influencée par mes propres enfants. Le fait est que maintenant qu'ils sont adultes, je commence à écrire un livre de littérature générale !

 

Cela tient aussi au fait que j'aime toucher à tout. J'ai écrit des articles culturels et pédagogiques pour L'École des Lettres, et j'ai participé à plusieurs manuels chez Hachette. En jeunesse, j'ai écrit des albums, un conte, des historiettes, une nouvelle, des romans, une pièce de théâtre, de la poésie, des bandes dessinées, des documentaires, une encyclopédie en vers, des livrets pédagogiques, et j'ai aussi fait des reportages photo pour Bayard Afrique, tout cela pour des enfants de 2 à 12 ans. J'ai collaboré avec plusieurs éditeurs, de Guyane, des Antilles, de l'Hexagone, du Québec, d'Afrique. C'est suite à une interview que j'avais déjà donnée à la BnF qu'un éditeur canadien m'a contactée. Merci Takam Tikou

 

C'est Caraïbéditions qui m'a permis de réaliser mon rêve d'enfance, puisque c'est dans cette maison que j'ai publié mon premier roman jeunesse, et c'est exactement ce que je voulais faire quand j'étais petite ! Par ailleurs, l'éditeur, Florent Charbonnier, fait un travail remarquable. Il a une exigence positive, il fait de la qualité, c'est un passionné, il se donne à fond pour chacun des livres qu'il publie. Il y a un vrai travail éditorial pour accompagner les ouvrages. J'ai toute confiance en lui, et il me semble essentiel d'avoir un éditeur qui encadre la parution de mes livres sur le marché. Je ne suis pas du tout tentée par l'autoédition. Chacun son métier. Mon éditeur m'a proposé des projets, je lui en ai proposé également. Le dialogue est toujours constructif. Je trouve aussi remarquable le travail qu'il fait pour promouvoir la littérature antillaise, par exemple republier de grands textes que l'on ne trouve plus, publier du théâtre, de la poésie...

 

Quand j'écris, mon sujet mûrit longuement. J'utilise un cahier pour mes recherches, mes plans, parfois des essais de formules, mais l'écriture elle-même se fait sur ordinateur. Je lis beaucoup à voix haute mes écrits, je trouve ça primordial pour saisir le rythme et la justesse des dialogues. Et je relis, au fil de l'écriture, de très nombreuses fois. Je laisse aussi reposer le texte, je le reprends ; de manière générale, je ne suis pas très rapide, ni en lecture, ni en écriture, parce que j'ai besoin de temps. J'ai besoin de prendre le temps de rentrer dans l'écriture et dans le livre. 

 

Le dernier titre que j'ai publié chez Caraïbéditions est Sortie mangrove !, dans la collection « La classe verte ». 


 
Florent Charbonnier, qui est en contact avec des libraires, des enseignants, des bibliothécaires, avait en tête de créer une série de premières lectures, à destination des enfants qui commencent à lire seuls, car il n'existait rien de tel dans les Antilles. C'est une série qui peut être utilisée à l'école ou lue à la maison. Nous nous sommes retrouvés sur l'objectif de prendre le développement durable comme fil directeur. C'est un sujet qui me tient à cœur depuis longtemps. Le rôle de l'Outre-mer est primordial dans ce domaine, avec la richesse de sa biodiversité, son taux d'endémisme et son dynamisme. Ces territoires subissent de plein fouet les changements climatiques. Ils sont un véritable enjeu pour la planète. Il est important, par la lecture, d'y sensibiliser les plus jeunes, qui feront le monde de demain. Le label LAPOM (Livres pour apprendre à protéger l'Outre-mer), créé par Caraïbéditions, estampille les ouvrages dont le sujet entre en résonance avec l'écologie. Il s'applique à « La classe verte », mais aussi à d'autres ouvrages, par exemple Sous les plastiques, la mer de Lucie Labbouz (théâtre), Ti Racoun et les sargasses d'Emsie (album), Noémie colorie les rivières des Antilles de Jade Amory (livre de coloriages), Embarque avec Aaron !, que j'ai moi-même écrit (livre à tirettes)...

 

Couverture de La classe verteCouverture de Les Bokits de Jo l'Antillais

Couverture de Embarque avec AaronCouverture de Maya et Léo aux îles du Salut
 
Pour ce qui est de « La classe verte », il s'agit d'une classe de CE2 qui est chargée de proposer des projets aux éco-délégués des classes supérieures. « Pour protéger, il faut d'abord connaître. Nous allons donc partir à la rencontre de notre belle île », leur explique la maîtresse. La première histoire emmène Arsène et ses camarades dans la mangrove.

 

En tant qu'autrice, je sens une certaine responsabilité à faire ma part pour informer les jeunes générations sur l'importance de préserver notre planète. Je ne pense pas que tous les livres doivent êtres éducatifs, mais certains oui, sur certains sujets. Ce sont de vrais outils pour les enseignants.

 

De manière générale, je vois les livres comme des compagnons de vie. Les enfants sont tellement fiers, et à juste titre, quand ils savent lire tout seuls. C'est tout un monde qui peut s'ouvrir devant eux, quand ils le souhaitent. Reste à leur en donner l'envie. J'ai toujours dit à mes élèves que s'ils ne lisaient pas, ils ne seraient pas malheureux, mais que s'ils lisaient, ils seraient plus heureux. Quelle satisfaction quand un élève se met à lire, ou me dit, alors qu'il est en troisième, que c'est la première fois qu'il finit un roman (il s'agissait de La planète des singes, et l'élève s'appelait Yann) ! Les livres accompagnent des moments de la vie ; ils entrent en résonance avec notre vie, ou l'inverse, notre vie entre en résonance avec eux ; ils expliquent, ils aident, ils réconcilient ; ils font ressentir des émotions, ils réconfortent souvent ; ils nous font nous sentir vivants. J'aime les livres qui sont tristes et drôles, à l'image de la vie, et j'aime bien noter des phrases que je trouve particulièrement jolies ou qui me parlent, comme si elles ne parlaient qu'à moi. J'ai plusieurs carnets remplis. La lecture, c'est un rendez-vous. On en sort plus riches, forcément. De ce qu'on a lu, et aussi, je pense, de ce moment calme, de ce temps passé avec nous-mêmes. C'est fou quand on y pense : ces pages remplies de mots qui font surgir dans notre tête des images, des histoires, dans notre cœur des émotions. C'est magique. Ça nous donne des pouvoirs merveilleux, on ne subit pas des images calculées, le lecteur est libre. Je pense aussi que ça aide à grandir. Et quel beau moyen d'y parvenir. J'en reviens à ma première idée : ce sont des compagnons de vie. Pour tous les âges. C'est pour toutes ces raisons que l'IA générative me semble une aberration, pour les élèves comme pour les lecteurs et les auteurs. La littérature, c'est de l'humain avant tout.

 

Je suis actuellement expatriée, ce qui ne facilite pas les rencontres avec les jeunes lecteurs. J'aime beaucoup participer à des salons ou intervenir dans des classes. Je le fais au lycée français où j'enseigne. Il y a toujours un moment où je présente la chaîne du livre, les étapes, mes originaux offerts par des illustratrices... Je suis déjà intervenue dans d'autres classes, de maternelle, de primaire. C'est toujours très enrichissant de discuter avec les enfants, très stimulant. L'acte d'écriture demeure solitaire. Les temps d'échange sont précieux.

 

Les écrans, quels qu'ils soient, mobilisent beaucoup les enfants, et comme pour tout, il faut un juste équilibre : respecter des horaires dédiés et arrêter à partir d'une certaine heure, ne pas en abuser. Je pense que s'il y a, dans la famille, une habitude de lecture, l'enfant sera plus facilement amené à ouvrir un livre. Si les parents sont eux-mêmes toujours sur leur téléphone, ce sera plus difficile. Il faut aller en librairie regarder les ouvrages, en offrir aux enfants, et il existe beaucoup de livres différents pour que chacun ait des chances de trouver son bonheur. Tous les thèmes peuvent être abordés, sans se focaliser sur l'environnement. Des séries premières lectures sont importantes pour lancer l'enfant sur la route des livres. Et il en faut ensuite pour tous les âges. Il peut y avoir des événements autour de la lecture : des défis lancés entre les classes, des lectures à voix haute, des temps réservés... L'école est déterminante, les bibliothèques, les librairies, les communes aussi, mais pour moi, les parents et la famille avant tout.

 

Caraïbéditions n'envisage pas de traduire en créole les ouvrages jeunesse, à part les imagiers et les abécédaires qui le sont déjà et fonctionnent très bien. Il y a peu de demande de traduction pour les histoires. Les enfants se concentrent déjà sur l'apprentissage du français. Pour autant, les générations peuvent être réunies par la simple pratique de la lecture. Sont toutefois traduits en quatre créoles les classiques que sont Le Petit Nicolas et Le Petit Prince, qui sont étudiés à l'école par les élèves en LCR (Langues et cultures régionales). 

 

Une anecdote pour finir. Une élève que j'ai eue en cours en classe de troisième il y a plus de vingt ans vient de m'envoyer un mail. Elle m'a retrouvée par hasard (j'ai changé de nom), en cherchant des livres jeunesse pour sa fille. En lisant ma biographie, elle a fait le rapprochement. J'ai trouvé que c'était là encore un merveilleux cadeau que me faisait l'écriture !

 

Pour aller plus loin

Delphine-Laure Thiriet est née le 10 novembre 1975 dans le nord de la France. Elle est professeure de français, agrégée de lettres modernes, et également autrice jeunesse, correctrice et rédactrice d’articles culturels. Elle a beaucoup voyagé et a notamment posé ses valises six ans aux Antilles, deux ans en Chine, quatre ans en Corse. Elle vit actuellement à Sydney. Elle a participé à plusieurs manuels scolaires pour Hachette, rédigé des fiches pédagogiques pour Thierry Magnier et écrit des articles culturels pour L’École des Lettres. En écriture jeunesse, elle touche à tout : album, roman, bande dessinée, conte, pièce de théâtre, documentaire... Elle a travaillé avec Caraïbéditions, Plume Verte, Bayard Afrique, Grenouille éditions, BPE-Pemf, Druide éditions...

Site de l'autrice : https://delphinelaurethiriet.com/ [Consulté le 17.03.2026]


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