« J’ai toujours essayé de changer le regard que le monde pose sur les femmes. » Entretien avec Taghreed al-Najjar, autrice et éditrice

Propos recueillis par Nathalie Sfeir, libraire à la Librairie de l’Institut du monde arabe Traduit par Nathalie Sfeir
Photographie de Taghreed al-Najjar

Taghreed al-Najjar est une pionnière dans le domaine de la littérature de jeunesse en arabe : autrice de plus d’une centaine de livres pour enfants et jeunes adultes, fondatrice de la maison d’édition jordanienne Dar al-Salwa, elle a été récompensée à plusieurs reprises pour son travail. Taghreed al-Najjar est également membre de l'initiative PublisHer qui œuvre au soutien et à la reconnaissance des femmes dans le domaine de l’édition.

Rencontre avec une militante du livre et de la lecture dans le Monde arabe.

 

 

Les livres que vous écrivez et publiez viennent immédiatement à l’esprit des personnes en quête d’ouvrages pour la jeunesse en arabe mettant en scène des femmes puissantes, courageuses, profondément humaines. Quel est votre processus de réflexion lors de la création d’un personnage féminin ? Où puisez-vous votre inspiration ?

J’ai toujours essayé de changer le regard que le monde pose sur les femmes. Mon expérience personnelle a peut-être joué un grand rôle dans cela. Je suis née dans une famille rurale palestinienne qui donnait la priorité aux enfants mâles avant tout. J'étais la troisième fille de mon père, qui lui-même était fils unique parmi sept sœurs. Vous pouvez imaginer la pression sur ma pauvre mère pour avoir un fils… Mon père avait obtenu son diplôme à l'université américaine de Beyrouth et il était ouvert d'esprit, et ma mère était une penseuse indépendante et une rebelle ; malgré cela, ils ne sont pas parvenus à échapper aux attentes et aux valeurs de la société lorsque moi, la troisième fille, je suis née. On m'a dit que la déception à mon arrivée était si grande que c’est la sage-femme qui a dû choisir mon prénom. Un an et demi plus tard, mon frère est né, et j'ai enfin obtenu une place. J'avais ouvert la voie au fils tant attendu. Cela est devenu ma valeur aux yeux de la famille : j’étais celle après laquelle un fils est né !

En y réfléchissant, rétrospectivement, je réalise que j'ai toujours essayé de prouver que les filles sont importantes, qu'elles peuvent réussir dans tout ce qu'elles font, qu'elles sont précieuses, et qu'elles méritent d'être aimées et chéries. Je suis inspirée par les histoires que j'entends sur les femmes capables de réussir dans des emplois traditionnellement réservés aux hommes. Je puise mes idées dans les parcours des femmes que je rencontre ou dont je lis les œuvres. J'essaie aussi de puiser dans ma propre expérience de vie et en observant les gens autour de moi pour imaginer les interactions entre mes personnages et les émotions qu'ils ressentent. De temps en temps, je fais des recherches pour enrichir le développement d'un personnage. Je m'efforce toujours de proposer des personnages ayant de multiples facettes, afin que le lecteur puisse s'identifier à eux. J'essaie de montrer comment ils évoluent et changent face aux circonstances.

Vos livres mettent souvent en scène des figures féminines fortes. C’est important pour vous de représenter des personnages féminins variés et autonomes, surtout pour les jeunes lecteurs ?

Couverture de [Pourquoi pas ?]Très tôt, j'ai réalisé à quel point il était important pour moi, en tant qu'écrivaine, de montrer aux enfants un certain nombre de personnages féminins forts auxquels ils pourraient s'identifier. Je devais le faire en douceur et en prenant en compte le contexte de la société pour que l’ouvrage ne soit pas rejeté immédiatement par les parents et les enseignants... Je me suis concentrée sur des personnages de filles prêtes à prendre des risques, parfois espiègles, déterminées à défendre ce en quoi elles croient, qui n’ont pas peur de montrer leurs émotions, c'est-à-dire des personnages placés dans les situations de la vie quotidienne auxquels les enfants pourraient s'identifier. Dans [Pourquoi pas ?]1 ما المانع ؟, quand Samia propose d'être musahhir2 pendant le Ramadan à la place de son père malade, celui-ci est consterné et s'exclame : « Mais tu es une fille ! » Samia trouve alors la réponse parfaite pour calmer les peurs de son père. Oui, elle est une fille mais elle est forte et capable ; lui-même l'a élevée comme cela. Oui, il fait sombre mais elle prendra une lanterne qui éclairera son chemin. Oui, il peut y avoir des animaux sauvages qui rôdent mais leur chien Barq la protégera. Non, elle ne se perdra pas car les étoiles guideront son chemin.

 

Illustration de Hassan Manasrah extraite de [Pourquoi pas ?] ما المانع ؟

 

Couverture de [Jude et sa nouvelle bicyclette]Dans [Jude et sa nouvelle bicyclette]3 جود ودرّاجتها الجديدة, Sami taquine Jude : elle ne sait pas faire du vélo sans les petites roues car les filles ne savent pas comment faire ! Jude ne se laisse pas intimider et s'entraîne jusqu'à maîtriser le vélo – sans les petites roues – et mettre au défi Sami de faire la course avec elle. Lire une histoire sur des personnages féminins forts aidera à renforcer la confiance en soi et l'estime de soi de la jeune lectrice ; cela aidera également à façonner le processus de réflexion du jeune lecteur masculin.

Dans [À contre-courant]4 ستّ الكلّ, vous réussissez à nous faire partager la vie d'une jeune adolescente de Gaza, Yusra, en la dépeignant comme forte, résiliente et courageuse. Comment ce roman a-t-il été perçu par les jeunes adolescents arabes ?

Couverture de [A contre-courant]Ce roman est maintenant utilisé comme lecture recommandée dans de nombreuses écoles et je discute de l'histoire avec les enfants après qu’ils l’aient lue. Ils l’adorent et s'y reconnaissent à plusieurs et différents niveaux. Ce qui rend ce récit réel et crédible, c'est qu'il est inspiré d'une histoire vraie. Nous discutons de ce qu'ils pensent de Yusra travaillant comme femme pêcheur et de ce que c'est que de vivre dans un endroit comme Gaza.

En tant que fondatrice de la maison d'édition jordanienne Dar al-Salwa, y a-t-il des thèmes ou des messages particuliers sur la féminité que vous vous efforcez de transmettre à travers vos publications ? Rencontrez-vous parfois des difficultés liées à cette question ?

Les thèmes que je choisis de mettre en valeur sont que les femmes peuvent réussir dans tout ce qu'elles entreprennent, qu'elles ont de nombreuses options, et qu'elles doivent faire face aux difficultés au lieu de les fuir. Que les pères peuvent jouer un rôle dans la prise en charge des enfants, à égalité avec les mères. Que les hommes peuvent être solidaires : c'est un sujet aussi important à aborder que celui de l’émancipation des filles et des femmes.

Pour que nos messages soient acceptés, nous les inscrivons dans le cadre habituel de la société. Nous rencontrons parfois des réactions négatives de la part de personnes conservatrices, surtout quand il s'agit d'une romance naissante entre deux jeunes adolescents, aussi innocente soit-elle.

La littérature peut-elle influencer la perception des femmes dans la société ? Quel rôle voudriez-vous que vos livres jouent dans la formation de cette perception ?

La littérature, en particulier la littérature pour les enfants et les jeunes adultes, a le pouvoir d'inspirer les filles grâce à la représentation de personnages féminins forts, résilients et engagés. Elle encourage également les lecteurs, en particulier les lecteurs masculins, à remettre en question et à reconsidérer les croyances sociétales établies de longue date sur le rôle et la place des deux sexes. J'aspire à ce que mes livres aient un impact positif sur la société en dépeignant une variété de portraits de filles traversant différentes circonstances. Mon objectif est de créer des personnages qui remettent en question les stéréotypes et suscitent l'empathie, la compréhension et l'acceptation.

Avez-vous remarqué une évolution, au fil des ans, dans les publications pour la jeunesse en arabe en ce qui concerne la représentation des femmes ?

Oui, il y a eu un changement perceptible dans la représentation des femmes dans l’édition pour la jeunesse dans le Monde arabe. Dans le passé, les personnages féminins se limitaient souvent à des rôles traditionnels d’épouse, de mère et de grand-mère, et leurs histoires se déroulaient dans un cadre domestique, centrées sur leurs obligations familiales. Les personnages principaux des histoires étaient, la plupart du temps, masculins, et les filles étaient reléguées aux seconds rôles. Cependant, il y a eu un changement, ces dernières années, dans la perception des femmes dans la société, et cela se reflète dans la représentation des protagonistes féminins dans les livres pour enfants. Les personnages principaux sont, de plus en plus, des filles et des femmes qui participent à diverses activités et assument des rôles variés.

Illustration de Maya Fidawi extraite de [Ma grand-mère Nafissa] جدّتي نفيسة

Vous êtes membre de l'initiative PublisHer. Selon vous, pourquoi une telle association est-elle nécessaire ? Quel en est le but ?

L'objectif principal de l'initiative PublisHer est de valoriser et de soutenir les femmes de l'industrie de l'édition non seulement dans le monde arabe, mais aussi à l'échelle planétaire. Cette initiative est importante car elle s'attaque aux inégalités de genre dans l’édition. Jusqu'à ce jour, les femmes qui travaillent dans ce domaine continuent de faire face à des problèmes tels que la disparité salariale, la sous-représentation dans les postes de direction et des opportunités d’évolution limitées. L'initiative PublisHer offre aux femmes une plateforme où elles peuvent se rencontrer, partager des expériences et se soutenir mutuellement.

 

Photographie d'éditrices faisant partie de PublisHer

Notes et références

1. [Pourquoi pas ?] ما المانع ؟, Taghreed al-Najjar, ill. Hassan Manasrah, Dar al-Salwa, 2013 

2. Le musahhir a pour fonction de réveiller les gens durant le Ramadan pour le suhhûr, dernier repas avant le lever du soleil et le début de la journée de jeûne. 

3. [Jude et sa nouvelle bicyclette] جود ودرّاجتها الجديدة, Taghreed al-Najjar, ill. Loujayna al-Assil, Dar al-Salwa, 2012 (Al-Halzouna) 

4. [À contre-courant] ستّ الكلّ, Taghreed al-Najjar, ill. Gulnar Hajo, Dar al-Salwa, 2013 


Pour aller plus loin

Taghreed al-Najjar, diplômée de l'université américaine de Beyrouth, a commencé sa carrière en tant qu'enseignante avant de se tourner vers l'écriture et l'édition. Elle a créé la maison d’édition Dar al-Salwa en 1996 à Amman, en Jordanie, pour proposer une littérature de jeunesse de qualité en langue arabe.

Avec une création qui s'étend sur quatre décennies, cette autrice aux multiples facettes écrit des albums, des premières lectures et des romans pour jeunes adultes. Ses albums sont devenus des classiques lus et appréciés par plusieurs générations, tandis que ses romans pour jeunes adultes ont connu un grand succès en abordant des sujets difficiles, reflétant les réalités politiques et culturelles de la région.

Plusieurs de ses livres ont fait partie de la sélection The White Ravens de la Bibliothèque internationale pour la jeunesse. Certains ont été traduits en anglais, en italien, en suédois, en danois, en français et en turc.

Taghreed al-Najjar a été nominée à plusieurs reprises pour le Astrid Lindgren Memorial Award et pour le Hans Christian Andersen Award. Elle a également été plusieurs fois lauréate du prix Etisalat de livres arabes pour la jeunesse. En 2021, Mme Najjar a reçu le prix de l'État jordanien en récompense de son excellence dans le domaine de la littérature pour la jeunesse.


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