Tous les bébés aiment les livres

Agnès Bergonzi est responsable du secteur formation du centre national de la littérature pour la jeunesse à la BnF depuis 2019. Elle est également membre du comité Albums et rédactrice de la rubrique Albums de la Revue des livres pour enfants. Elle a travaillé en lecture publique comme bibliothécaire jeunesse en Seine-Saint-Denis, elle a été directrice de bibliothèque départementale et directrice de réseaux intercommunaux. Parallèlement elle a été membre de l’association ACCES (Actions culturelles contre les exclusions et les ségrégations de 2005 à 2024. Depuis de plusieurs années, elle a développé une expertise sur les livres pour les tout-petits. En quelques paragraphes éclairants, elle nous parle de l’importance scientifiquement prouvée de la lecture pour les bébés et de leur développement linguistique et affectif à travers les livres.
« Ils sont trop petits, les bébés ne comprennent rien, ils ne savent pas lire donc cela ne sert à rien.» À ces commentaires fréquents s’opposent les conclusions des recherches en pédiatrie, en pédopsychiatrie, en linguistique et en neurosciences. Depuis plusieurs décennies, les travaux de recherche dans ces différentes disciplines scientifiques démontrent que les bébés ont besoin de lait, d’attention, d’affection et de belles histoires !
Les bébés ont besoin de paroles narratives
Les recherches en neurosciences ont prouvé que dès les premiers moments de leur vie, les enfants construisent leur avenir : avant l’âge de trois ans, leur cerveau peut former mille connexions neuronales à chaque seconde ! Pendant cette période essentielle, les nouveau-nés sont psychocorporels, c’est-à-dire qu’ils pensent par l’intermédiaire de leurs sensations, d’autant plus si celles-ci sont accompagnées par des paroles, par des chants, par des gestes prodigués par des adultes. L’importance de ces soins dits « de développement » a été particulièrement démontrée auprès des grands prématurés grâce à des études récentes menées en Europe et aux États-Unis.
Un bébé, né avec beaucoup d’avance, peut passer de longues semaines dans un service hospitalier dans lequel le bruit, la lumière, un excès ou un défaut de stimulation peuvent gêner son développement. Les chercheurs se sont concentrés sur l’importance fondamentale de la voix des parents, et en particulier celle de la mère. La lecture à haute voix d’un album, proposée à un bébé lors de ses brefs moments d’éveil, sollicite ses compétences auditives. Le rythme d’une comptine, la musicalité du texte, la variation d’intensité de la voix de la lectrice ou du lecteur tranchent sur l’ambiance sonore de l’unité néonatale, et souvent, à la suite de cette écoute, le bébé ouvre un œil, arrête un mouvement. Les parents s’émerveillent : « il entend ! », « il réagit ! ». Les bébés prématurés ont une perception visuelle partielle, mais les formes simples et les couleurs éclatantes des livres pour les tout-petits sont adaptées à leurs capacités. Un bébé fixe intensément un livre, suit du regard le personnage sur la page et ses parents constatent : « il est attentif ! », « il regarde ! ». Ainsi, il est apparu que le livre constituait un vecteur naturel pour la voix des parents et un support accompagnant les parents dans la construction, positive et hors soins médicaux, de leur lien à leur enfant.
La lecture partagée comme expérience multisensorielle unique, très stimulante et très apaisante pour les prématurés, est aussi bénéfique pour tous les jeunes enfants qui se situent dans cette période d’apprentissage extraordinaire. D’autant plus que les adultes s’adressent souvent aux tout-petits avec des paroles injonctives, telles que : « Ne mange pas avec tes doigts ! », « Tais-toi ! » ou « Reste tranquille ! ». Or, ce langage du quotidien, pauvre en vocabulaire et en syntaxe, ne permet pas à l’enfant de s’évader, de rêver.
Au contraire, les comptines et les albums sont autant de paroles narratives qui nourrissent psychiquement les enfants et contribuent à leur apprentissage du langage. Les histoires ont toutes un début, un milieu et une fin. Cette structure fixe permet de relater des événements avec une distance par rapport à une expérience vécue. Le texte doit être répété à l’identique par le lecteur pour rassurer l’enfant. La parole narrative permet enfin une approche de la temporalité - avant/après - grâce au vocabulaire et à la syntaxe.
Ainsi, tous les bébés sont curieux, observateurs, imitateurs décidés. Ils captent des sons, des voix, des rythmes, des images, du sens, mais singulièrement, selon leur âge, leur personnalité, leur goût.
Comment les tout-petits lisent-ils ?
Les bambins écoutent, découvrent les livres différemment, en fonction de leur phase de développement.
La première année de vie, les bébés sont très sensibles à la musique de la langue, à l’intonation de la voix, au rythme des textes ainsi qu’aux expressions du visage qui leur permettent d’initier une construction de sens : « La voix et le visage sont les premiers livres que les bébés apprennent à lire et à interpréter », affirme Evelio Cabrejo-Parra, psycholinguiste1. Leur corps se redresse, leur attention est captée, leur capacité d’écoute est étonnante. Sensibles à l’esthétique du récit bien avant d’en comprendre le sens, les tout-petits apprécient la poésie. De même qu’ils aiment la régularité rassurante de leur vie quotidienne, les bébés, assoiffés de rythmes répétitifs, dégustent les berceuses, les albums colorés. Aussi, il est important de leur proposer des livres de qualité, c’est-à-dire des albums où texte et images se complètent. Les jeunes enfants ont besoin d’accéder au caractère immuable des histoires imprimées comme point d’appui pour structurer leur monde intérieur encore si chaotique. Ces livres seront lus par un médiateur qui introduit le livre aurprès du bébé, comme l’adulte l’accompagne pour son repas. Si, fréquemment, le nourrisson communique avec autrui en face à face, la lecture partagée permet au bébé de joindre son regard à celui du lecteur, créant un triangle magique : l’enfant et l’adulte vers le livre, formant une ouverture sur le monde, favorisée par les grands formats aux aplats de couleurs contrastés des albums.
Entre un an et deux ans, les enfants font preuve d’une motricité remarquable, d’un désir insatiable de manipuler, d’expérimenter plusieurs choses en même temps, de passer rapidement d’une activité à une autre. À cet âge, l’enfant est très intéressé par les livres pour les transporter, pour tourner les pages à vive allure, pour les lancer… Même si le jeune enfant écoute avec plaisir l’adulte lecteur, il est aussi tenté de tester sa dextérité en parallèle. Son écoute paraît distraite car il se déplace, il s’éloigne mais prête, presque toujours, une oreille attentive à l’histoire. Malgré cette turbulente motricité, on constate que les enfants, au cours de cette deuxième année, acquièrent rapidement les codes de la lecture. Ils peuvent feuilleter seuls un album lu précédemment, ils peuvent se lire l’histoire en reproduisant les intonations de voix entendues. Leur formidable capacité à mémoriser leur permet de contrôler si le lecteur respecte bien le texte original de l’album dont ils souhaitent entendre l’histoire, encore et encore… Car le livre résonne avec leurs préoccupations, leurs questionnements du moment. Les histoires du quotidien, la permanence des objets et des personnes, les héros, souvent des animaux auxquels ils s’identifient facilement, sont autant de grands sujets qui les passionnent. À cette période de développement, les lectures individuelles, « à tour de rôle », sont préférables aux lectures collectives, sources de conflits pour capter l’attention de l’adulte ou pour faire entendre ses commentaires.
Pour choisir un livre adapté à cette tranche d’âge, voici quelques repères : un album construit avec une vraie tension narrative, en peu de pages pour correspondre à leur capacité d’attention, des illustrations ayant une bonne lisibilité afin que le jeune enfant reconnaisse les images ; une concordance entre le texte et l’image pour mieux décrypter l’un grâce à l’autre ; des mots même dits « compliqués » permettront à l’enfant de plonger avec délice dans un bain d’histoires.
Durant leur troisième année, les enfants entrent avec jubilation dans le monde de la parole et de l’imaginaire, dans le processus de construction du sujet. Ils s’intéressent à des livres de plus en plus complexes, qu’ils ont plaisir à feuilleter « seuls en présence de l’adulte » en référence à cette expression de D. Winnicott, pédiatre et psychanalyste britannique2. Ayant accès à des livres mis à leur disposition, les « grands » les lisent seuls, parfois à plusieurs. Mais ils goûtent, encore et toujours, le plaisir d’une lecture partagée avec un adulte, qui pourra être collective c’est-à-dire avec plusieurs enfants autour d’un livre.
En regard de leur vie émotionnelle riche, ces bambins apprécient particulièrement les histoires avec des monstres, avec des loups qui représentent leurs angoisses : être abandonné, être seul, être puni, être englouti par un autre, ne plus être aimé… En écoutant ces récits, ils apprivoisent peu à peu leurs propres frayeurs. Ces livres inquiètent parfois les parents pour leur pouvoir évocateur d’émotions, mais un enfant n’est jamais obligé d’écouter une histoire, il peut fermer le livre !
Autant d’enfants, autant d’approches singulières des livres, autant d’occasions de les manipuler, de se les approprier, de les lire. Tous manifestent un intérêt soutenu pour les émotions vécues par les personnages, en écho ou non avec leurs ressentis. Progressivement, ils découvrent l’articulation entre fiction et réalité, le jeu possible entre les deux.
Les adultes doivent accompagner les plus jeunes enfants dans leur parcours vers la littérature
Compte tenu de ces nombreux avantages, étayés par des démonstrations scientifiques, la lecture pour les jeunes enfants se révèle être une opportunité inégalable pour favoriser la rencontre entre des individus en construction et le goût des mots.
Seul obstacle, mais de taille, à ne jamais oublier : les tout-petits sont dépendants de leurs parents, des professionnels de la petite enfance qui les entourent, pour découvrir les livres, pour satisfaire leur curiosité insatiable. En effet, les bébés ne peuvent pas découvrir des albums, ne peuvent pas lire les récits sans l’aide essentielle d’un adulte. Ces arguments ont été repris par des campagnes d’information sur la parentalité que l’on peut illustrer par les exemples suivants.
En France, Premières Pages3 est un dispositif initié par le ministère de la Culture destiné à réduire les inégalités en matière d'accès au livre et à la culture de l'écrit, à sensibiliser les bébés et les très jeunes enfants au livre, à favoriser la collaboration entre les acteurs du livre et ceux de la petite enfance. Cette manifestation fait l'objet de nombreux partenariats à l'échelle nationale, avec des acteurs du livre et de la petite enfance : la commission jeunesse du Syndicat national de l'édition, l'Union nationale des associations familiales (UNAF), le Centre national de la littérature pour la jeunesse (CNLJ/BnF), les associations Agir pour la petite enfance, Enfance et musique et l'Agence quand les livres relient.
Au niveau international, l’UNICEF diffuse un programme, intitulé « Les premiers moments comptent » , qui vise à sensibiliser le public à l’importance du bon développement cérébral des bébés durant les premières années de vie, à encourager les gouvernements et les entreprises à investir davantage dans des programmes, des politiques et des services de développement de la petite enfance, et à aider les parents et les personnes qui ont la charge d’enfants à donner à ces derniers le meilleur départ possible dans la vie, grâce notamment à la lecture partagée.
Parmi les conseils prodigués, il est recommandé d’intégrer la parole narrative aux rituels quotidiens en chantant pendant la toilette, en racontant une histoire le soir ou en prenant l’habitude de lire dans les transports en commun. Surtout, il est demandé aux adultes d’être disponibles pour les tout-petits, sans être distraits par leur téléphone ou la télévision, pour profiter pleinement de ces moments privilégiés d’échanges, essentiels à la parentalité.
Depuis plusieurs décennies, les domaines de l’enfance, de l’éducation et de l’édition, ont beaucoup évolué ; ils mettent les jeunes enfants au centre de leurs préoccupations afin de leur offrir le meilleur développement possible. Même s’il est prouvé que la lecture précoce favorise les apprentissages de la lecture et de l’écriture, et participe à la lutte contre l’échec scolaire, s’éloigner de ce contexte éducatif permet d’envisager l’enfant acteur, qui apprend par l’expérimentation au lieu d’un enfant récepteur de connaissances.
Faisons confiance aux bébés pour leur goût sûr, pour leur capacité à s’épanouir à travers ces lectures partagées avec leur entourage, pour étancher leur soif de grandir et de découvrir le monde grâce à des albums adaptés.
Notes et références
1. Cabrejo Parra Evelio, La lecture avant les textes écrits. Spirale - La grande aventure de bébé, n° 63(3), 31-38, 2012. †
2. Arènes Jacques, Apprendre à être seul en présence de l'autre. Imaginaire & Inconscient, n° 20(2), 123-135, 2007. Consulté le 11 mars 2025 à l’adresse https://doi.org/10.3917/imin.020.0123 †
3. Cette manifestation est une labélisation, des subventions et un réseau d’acteurs investis de la petite enfance et des bibliothèques constituent cette opération nationale https://www.premierespages.fr †
Pour aller plus loin
« Lire avec des tout-petits » : dossier, Spirale - La grande aventure de bébé. n° 67, 2013.
Arènes Jacques, Apprendre à être seul en présence de l'autre. Imaginaire & Inconscient, n° 20(2), 123-135, 2007. Consulté le 11 mars 2025 à l’adresse https://doi.org/10.3917/imin.020.0123.
Bonnafé Marie, Les Livres, c’est bon pour les bébés. Collection Pluriel Hachette/Littérature, 2003 (1ère édition Calmann-Levy, 1994).
Boulaire Cécile, #5 Lire aux bébés en unité néonatale (1/2). Album '50', février 2024, Consulté le 11 mars 2025 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vs3o.
Boulaire Cécile, #6 "Lire aux bébés en unité néonatale" (2/2), Album '50', février 2024. Consulté le 12 mars 2025 à l’adresse https://doi.org/10.58079/vt9q.
Cabrejo Parra Evelio, "La lecture avant les textes écrits", Spirale - La grande aventure de bébé, n° 63(3), 31-38, 2012.
Sauer Isabelle, "Le parcours du bébé lecteur". Spirale - La grande aventure de bébé, n° 63(3), 113-119, 2012.
Turin Joëlle, Virnot Nathalie, Petits enfants, grands lecteurs. Editions MeMo, 2023.
https://www.unicef.org/parenting/fr/soins-attentifs/faire-aimer-la-lecture-a-votre-enfant