Portrait d'Irina Condé artiste et illustratrice guinéenne

De la Russie à Conakry : comment illustrer pour les tout-petits ?

Propos recueillis par Émilie Bettega
Irina Condé

Irina Condé est née à trois cents kilomètres de Moscou dans la région de Yaroslavie en 1956. Elle arrive en Guinée en 1984 avec son mari rencontré à l'Institut du cinéma de Moscou où elle était dans la section dessins animés. Là, elle devient professeur d'arts plastiques et développe sa propre activité artistique. C'est sa rencontre avec Marie-Paule Huet, directrice artistique des Editions Ganndal, qui va lui permettre d'illustrer des livres pour la première fois pour les enfants et particulièrement pour les tout-petits.

 

Pouvez-vous nous parler de vos origines et de votre enfance, voire de votre toute petite enfance si votre entourage familial vous a raconté quelque chose à ce propos ?

Je suis née dans la région de Yaroslavie, en 1956. Ma famille est tchouvache, un peuple de la Volga dont la langue est turcique. RybinskMa famille a été marquée par l’histoire du XXe siècle. Mon père, par exemple, aimait beaucoup dessiner mais ne s’est pas lancé dans cette carrière en raison de la guerre. Il a été fait prisonnier et au retour de la guerre, il est devenu comptable à Rybinsk
D’une certaine manière, j’ai repris sa vocation. Mes parents m’ont raconté que ma passion pour le dessin a commencé dès ma plus tendre enfance. En effet, on m’a toujours dit que toute petite, j’aimais dessiner tout le temps. Je restai du matin au soir sur mes dessins. Mes parents me donnaient des crayons de couleur et du papier et le soir dans mon lit je m’endormais en dessinant.


Quelle était alors la place des livres de jeunesse et de la littérature ?

Enfant, j’avais une nounou qui était gouvernante avant la Révolution. Elle m’emmenait souvent dans des libraires. En effet, Tante Simia – c’est ainsi que j’appelais ma nounou- avait un très grand intérêt pour les livres. Elle ne m’a pas enseigné le français qu’elle devait connaître mais elle m’a fait découvrir la littérature russe dont certains auteurs emploient des expressions en français. Et j’ai eu accès aussi à toute la littérature de jeunesse russe et à ses illustrations. D’ailleurs, je choisissais toujours les livres en fonction des illustrations. 

Par ailleurs, mon père avait une collection de tous les grands écrivains classiques de la littérature mondiale.

Avez-vous été influencée par l’illustration de jeunesse russe ? Y-a-t-il des illustrateurs qui vous ont marquée ?


Tous les livres se complètent pour créer un univers que l’on aime. Chaque livre est important, chaque écrivain, chaque illustrateur est intéressant et important. Moi, personnellement, j’aime le Les animaux de Kipling par Lebedev détail dans l’illustration pour mieux comprendre l’image. 

Parmi les illustrateurs qui m’ont le plus marquée, il y a bien entendu, toute l’avant-garde russe dont V.V. Lebedev, l’illustrateur qui a gagné la réputation d’être « le roi du livre pour enfant ». Je me souviens tout particulièrement du petit éléphant de Kipling. 

 

Mais il y a aussi ce livre illustré par Maschak qui est très connu : Circus. C’était l’ami de Maiakowsky, le poète qui, lui aussi, a écrit pour la jeunesse. C’était tellement important en Russie à l’époque de former une nouvelle génération d’enfants qui connaîtraient le monde des travailleurs pour devenir eux-mêmes des travailleurs soviétiques. La littérature de jeunesse est devenue très importante dans la Russie après la révolution d’octobre 1917.

Couverture du livre Circus
 

Je me souviens aussi de Iouri Alexeevitch Vasnetsov, un des illustrateurs de livres pour enfants les plus connus en Russie. C’était vraiment l’artiste du conte russe. Ses illustrations sont inspirées et pénétrées par l’évocation des villages de Russie. Il laisse transparaitre les émotions qui l’ont impressionné dans son enfance et je Couverturepense qu’il m’a durablement influencée. 


Et bien entendu il ya  aussi N.A. Astinov plus connu en occident. Mais ce n’est pas le seul, je pense aussi à D.A. Dubinskiy, Dmitriy Isti, M.P. Mituritch, V.D Pivovarov, V.N Goryaev,  V.I Sooster et A. Stepanavichus

 

Quelle a été ensuite votre formation pour devenir illustratrice et quel a été votre parcours de vie qui vous a menée de la Russie à Conakry en Guinée ?

 

À A 18 ans, j’ai quitté Rybinsk pour aller étudier au collège des Arts de Yaroslave dans la section « Dessins Animés ». C’est un domaine très proche de l’illustration. Aujourd’hui cette formation me permet de conférer un certain mouvement à mes images, de promouvoir une illustration dynamique. À l’Institut du cinéma à Moscou où j’ai poursuivi mes études, j’ai rencontré mon futur mari, Kalifa Condé, une jeune guinéen passionné par le cinéma depuis sa tendre enfance qui était dans la section réalisation. Auparavant, il était allé à Bakou pour apprendre le russe qui est devenu notre langue de communication jusqu’à notre arrivée en Guinée. Le système soviétique promouvait la circulation étudiante et la possibilité que les jeunes des pays africains, tout juste sortis de la colonisation, viennent étudier en Union soviétique. L’idée n’était pas que ces jeunes s’installent mais bien plutôt qu’ils retournent dans leurs pays respectifs pour enrichir ceux-ci de leurs expériences et de leurs compétences. D’ailleurs, une certaine défiance était de mise. Je me souviens que quand j’ai voulu m’inscrire à la section étudiante du Parti communiste, je n’ai pas eu le droit parce que mon ami était étranger.

chameaux dans l'eauNotre avenir était donc en Guinée et nous sommes arrivés à Conakry en 1984. À notre arrivée, le président Touré qui avait mis sur pied le tout jeune État guinéen en s’appuyant sur le soutien de l’Union oviétique, est mort, et avec lui, nombre de politiques publiques en faveur de la culture. Le nouveau régime plus démocratique était aussi plus libéral. Il nous a fallu nous adapter à la nouvelle situation. Mon mari Kalifa Condé a été directeur du théâtre national avant de travailler à nouveau pour le cinéma. Et moi, je suis devenue professeure de dessin à l’Institut des arts de Conakry.

J’ai développé une activité de peintre aquarelliste et j’ai peint en m’exerçant à toutes les techniques : huile, aquarelle, pastel et acrylique. 


Quel a été votre parcours en Guinée et votre aventure avec la maison d’édition Ganndal ?

Au début, l’adaptation a été difficile. Je venais d’une autre tradition académique et politique orientée vers l’éducation populaire. Savoir dessiner une image, composer cette image dans l’espace de la page, la structure de l’illustration, c’étaient des choses importantes. L’art africain est plus libre, plus abstrait. Mais en regardant les sculptures, j’ai commencé à comprendre la psychologie de l’art africain que j’ai intégrée dans mon art. Maintenant, je rends visite à des artistes africains qui, en retour, viennent me voir et j’apprécie beaucoup mon travail d’enseignante à l’Institut des arts. Et mon inspiration est toujours africaine.
 
Il y a quelques années Marie-Paule Huet, alors directrice littéraire des Éditions Ganndal m’a demandé d’illustrer certains livres de jeunesse. Et cette collaboration a été une expérience très enrichissante. J’ai appris beaucoup de choses, c’est pourquoi je tiens à la remercier chaleureusement de m’avoir engagée pour ce travail de création. 

J’ai illustré pour tous les âges. Cependant, la maison d’Édition Ganndal me propose souvent pour laIlustration d'Irina Condé tranche d’âge des 0-5 ce qui me donne l’occasion d’être interviewée aujourd’hui par Takam Tikou à propos des tout-petits. En effet, contrairement au paysage français, la tranche d’âge des tout-petits couvre plutôt les 0-5 ans que les 0-3 ans. Autrement dit, il s’agit d’englober dans un même public les enfants qui ne savent pas encore lire.

Pourriez-vous nous parler de la spécificité de l'illustration pour les tout petits au sein de votre travail d'illustratrice et d'artiste?


Quand je m’adresse à des tout-petits, je travaille différemment. Par exemple entre dans la forêt sacrée et le livre de Modou, il y a un traitement chromatique différent, les couleurs sont les plus douces, plus pastel pour le deuxième. Cette différence est très importante. L’illustrateur est obligé de changer de style selon la tranche d’âge. 

En dehors de tout projet de livre, j’ai récemment créé des images pour un livre des berceaux en peul pour une amie  française. J’ai pris plaisir à dessiner un père et une mère avec son bébé.

papa maman bébé

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Cependant récemment, j’ai illustré un livre d’Ousmane Diarra, écrivain de littérature adulte publié en France qui n’est pas encore édité. Et je me rends compte que je peux proposer pour un public adulte une illustration qui fonctionne  bien avec les enfants : des couleurs pastel, une illustration très douce, des figures d’animaux très doux, comme les dromadaires, et bien entendu des représentations d’enfants.
Illustrer pour les enfants m’a sans doute aidée à trouver mon style à moins que, mon style ait d'emblée convenu à cette littérature jeunesse que j’avais tant appréciée enfant. Sans doute un peu des deux.

 


 

Pour aller plus loin

Quelques livres illustrés par Irina Condé à retrouver sur Takam Tikou ou sur le catalogue de la BnF

Saliou Bah; Irina Condé, Conakry (Guinnée)  Éditions Ganndal, 2023

https://takamtikou.bnf.fr/bibliographies/notices/afrique/bobo-et-l-etoile https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb473831071

Il était une fois la forêt sacrée,  Nicolas Condé ; Irina Condé, Conakry ; Cotonou ; Abidjan ; Libreville ; Kinshasa ; Lomé Éditeur : Ganndal ; Ruisseaux d’Afrique ; Éburnie ; Éditions Ntsame ; Éditions Elondja ; Graines de Pensées, 2020

https://takamtikou.bnf.fr/bibliographies/notices/afrique/il-etait-une-fois-la-foret-sacree https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb46916713s

Le livre de Modou, Tiguidanke Diakité ;Irina Condé, Conakry, Éditions Ganndal, 2022

https://takamtikou.bnf.fr/bibliographies/notices/afrique/le-livre-de-modou https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb47150454p

L'orage, Kidi Bebey ; Irina Condé, Conakry, Éditions Ganndal,  2017 https://takamtikou.bnf.fr/bibliographies/notices/afrique/l-orage https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb45477765h

Petite poule noire, Adaptation d’un conte populaire par Marie-Paule Huet ;  Irina Condé, Conakry Éditeur, Éditionsditions Ganndal, 2020

https://takamtikou.bnf.fr/bibliographies/notices/afrique/petite-poule-noire https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb469142190

Le Voyage de Papa, Saliou Bah ill. Irina Condé, Conakry (Guinnée), Éditions Ganndal, 2013

https://takamtikou.bnf.fr/bibliographies/notices/afrique/le-voyage-de-papa

https://catalogue.bnf.fr/ark:/12148/cb43495817k


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